Christian de Chergé

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Alger, Notre-Dame d'Afrique

Le père Christian de Chergé (1937-1996) est un religieux français trappiste (ordre cistercien de la stricte observance). Il fit partie des sept moines de Tibhirine vivant en Algérie pris en otage et assassinés en 1996.

Biographie[modifier | modifier le code]

Charles-Marie-Christian de Chergé naît le à Colmar (Haut-Rhin), dans une famille de militaires[1], et passe une partie de sa petite enfance à Alger où son père est commandant au 67e régiment d’artillerie d’Afrique. La famille retourne ensuite à Paris, où il entre à l'école Sainte-Marie de Monceau, dirigée par les religieux marianistes, et fait du scoutisme. À Sainte-Marie, de 1947 jusqu'en 1954, année de son baccalauréat, il mène une scolarité brillante. En 1954, il fait partie des neuf élèves présélectionnés pour le prix des anciens élèves ; de fait, dans la section scientifique, il est alors premier en physique et histoire, second en géographie et troisième en mathématiques, chimie, sciences naturelles et anglais, ce qui lui vaut de recevoir le premier prix d'excellence[2]. Sa vocation se précise dès l'âge de huit ans. Il a sept frères et sœurs (dont l'une devient xavière). En 1956, il entre au séminaire des Carmes. L'indépendance de l'Algérie est proclamée en 1962. Il va mourir assassiné en 1996.

L'Amitié[modifier | modifier le code]

Il revient en Algérie en 1959 comme jeune officier, et il se souviendra toujours d’avoir eu la vie sauve au cours d’une embuscade grâce à un Algérien qui risqua sa vie pour le sauver : Mohamed, un musulman garde champêtre algérien[3], père de dix enfants. À Christian qui lui avait promis de prier pour lui, Mohamed avait répondu : « Je sais que tu prieras pour moi. Mais vois-tu, les chrétiens ne savent pas prier ! » Lors d’une altercation dans la rue, Mohamed va protéger Christian de la mort. Or, le lendemain matin, Mohamed est retrouvé assassiné. Christian n'oubliera jamais son ami, sa vie entière en sera bouleversée :

« Dans le sang de cet ami, j’ai su que mon appel à suivre le Christ devrait trouver à se vivre, tôt ou tard, dans le pays même où m’avait été donné le gage de l’amour le plus grand. »

Vie religieuse[modifier | modifier le code]

Sacré-Cœur, Montmartre

Il est ordonné prêtre en l'église Saint-Sulpice de Paris en 1964. De 1964 à 1969, il est chapelain à la basilique de Montmartre et directeur de la maîtrise. Il choisit en 1969 d’entrer au monastère de Tibhirine (abbaye Notre-Dame de l'Atlas), en Algérie, où il arrive en 1971 après un noviciat à l’abbaye d’Aiguebelle. Il étudie la culture et la langue arabes à Rome, chez les pères blancs, à l'Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie de 1972 à 1974. Quand il sera prieur de la communauté de Tibhirine, il favorisera, au sein de celle-ci, le dialogue islamo-chrétien. En 1984, l'abbaye Notre-Dame de l'Atlas devient un simple prieuré. Il en est élu, en 1984, prieur titulaire[4],[5],[6]. Ami de la paix, il fuit tous les conflits (Liban, Amérique latine, Angola) qui, dit-il, ne pourraient que le détruire[7]. Il avait une connaissance approfondie et une grande estime pour l’islam et la culture arabe, et connaissait en plus de la langue arabe plusieurs autres langues, dont le latin, le grec et l'hébreu[8].

Étude de l'islam et du Coran[modifier | modifier le code]

Plus tard, Christian de Chergé redécouvre sa vocation au cours d'une nuit mystique, une « nuit de feu », selon un terme pascalien, en plein Ramadan, le 21 septembre 1975, où se noue dans la chapelle du monastère une prière commune entre un chrétien et un musulman.

Sa vie durant, il n'a de cesse d'approfondir cette foi dans une unité entre les deux religions. Il étudie et médite les sourates du Coran relatives à « Jésus, fils de Marie », aux « gens du Livre » et aux chrétiens, compare les termes des deux religions, les concepts, comme celui de la Miséricorde et du « Miséricordieux », « Ar rahman », et « Rahma » (رحمة Miséricorde). Il travaille sur un des principaux noms d'Allah, le Dhikr et sur la parabole des Vierges folles et des Vierges sages. Il cherche à percer la clef du mystère de la place de l'Islam dans le « Mystère du Salut », en refusant l'idée d'une religion « scandaleuse ». Il souligne les « infidélités » des chrétiens à vivre l'Évangile.

Il aimait commenter cette sourate du Coran : « Ceux qui sont les plus disposés à sympathiser avec les musulmans sont les hommes qui disent : « Nous sommes des chrétiens. » Cela tient à ce que ces derniers ont parmi eux des prêtres et des moines et à ce qu’ils ne font pas montre d’orgueil. » (Coran, 5, 82). De leur côté, les musulmans soufistes du groupe de prière aimaient volontiers citer les Évangiles, qu'ils connaissaient. Ce dialogue spirituel qui n'était pas à sens unique, était relié aux œuvres actives du monastère comme le soutien scolaire, l'éducation, les soins au dispensaire, les repas communs et l'amitié.

Ribât-el-Salâm[modifier | modifier le code]

À Tibhirine, au printemps 1979, le père Christian fonde avec Claude Rault, un père blanc devenu évêque du Sahara, le groupe Ribât-el-Salâm (Le Lien de la paix), qui échange sur la tradition et la spiritualité musulmane. À ce groupe viennent s’adjoindre, en 1980, des musulmans de la confrérie soufie Alawiya fondée par le cheikh Ahmad al-Alawi. Ce groupe se réunit régulièrement dans le monastère[9]. « Le Ribât tenait grande place dans l’itinéraire de Christian et de la communauté des moines, offrant un lieu réel d’échange et de prière entre chrétiens et musulmans, dans le respect et la confiance mutuelle ».

Enlèvement et mort du père de Chergé et de six autres moines[modifier | modifier le code]

En 1993, la veille de Noël, un groupe armé fait irruption dans le monastère quelques jours après l'assassinat de douze Croates à trois kilomètres de là. Ce soir-là, les moines ne sont pas assassinés, mais dom Christian de Chergé a un pressentiment et écrit un testament.

Dans la nuit du 26 au , un groupe d’une vingtaine d’hommes armés arrive au monastère à 1h45. Ils enlèvent sept moines du monastère (dont un, frère Bruno, venu en visite de Fès), deux autres échappent aux ravisseurs, les PP. Amédée et Jean-Pierre. Un message signé GIA annonce que les moines ont été égorgés le 21 mai 1996. Mais en raison de l'abondance de faux communiqué du "GIA" et de l'infiltration de ce mouvement par la sécurité militaire algérienne, le doute subsiste aujourdh'ui sur les vrais responsables du meurtre. Le cardinal Léon-Étienne Duval (archevêque d'Alger jusqu'en 1988) décède le jour où leurs têtes sont retrouvées.

On a retrouvé au chevet du lit de Christian de Chergé un livre encore ouvert : Le Mystère pascal, source de l'apostolat[10].

Testament et grâce du martyre ?[modifier | modifier le code]

Tombe de Christian de Chergé au monastère de Tibhirine

Christian de Chergé a voulu laisser une trace sur ses motivations profondes au cas où il serait victime du terrorisme. Il pressentit son enlèvement et envoie à sa famille une lettre scellée, portant ces mots : « Quand un À-Dieu s'envisage ». Il a écrit ce document en deux fois : le et le . Le texte a été confié au journal La Croix, peu de temps après l'annonce de sa mort, et publié le 29 mai 1996. Il est connu sous le nom de « testament spirituel de Christian de Chergé »[11],[12],[13].

« S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays [...] Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais, oui, pour toi aussi je le veux, ce MERCI, et cet « A-DIEU » envisagé pour toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. »

Par ce « pardon » accordé à son assassin, la mort de Christian de Chergé devient un témoignage chrétien car, sa vie tout entière correspond aux trois critères du martyre selon une ancienne homélie irlandaise écrite en gaélique, l'Homélie de Cambrai écrite à la fin du VIIe siècle) selon la spiritualité des moines celtiques (saint Colomban) qui distinguaient trois formes de martyre : le martyre blanc (l'exil), le martyre vert (ou violet, le travail et le jeûne, l'ascèse) et le martyre rouge (le sang)[14].

L'exil est aussi la « dernière place » au banquet de l'évangile selon l'esprit de Charles de Foucauld.

Les « Chapitres » de Tibhirine[modifier | modifier le code]

Le père de Chergé prit en notes, d'une petite écriture serrée et très lisible, sur de grande feuilles A4, les Chapitres des moines du monastère, dès qu'il en fut prieur. Les moines de Tibhirine se réunissaient en effet tous les matins en Chapitre pour commenter l'actualité, échanger les nouvelles, faire des répétitions de chant ou de liturgie.

Cela constituait ce qu'il appelait des « Mini-séries » : y sont abordés les thèmes suivants : Les Psaumes ; À propos des Communautés du Proche-Orient ; la conversion ; commentaires de la règle de saint Benoît avec la méditation des vertus monastiques les plus chères à Saint Benoît : l'Humilité et le Travail (« Ora et Labora » est la devise bénédictine) ; Saint Bernard ; Charles de Foucauld ; Le Cantique des cantiques ; les Constitutions cisterciennes depuis Vatican II ; En situation d’Église ; Le charisme du martyre, etc[15].

Thèmes interreligieux (islam et christianisme, religions comparées, termes comparés, commentaires sur des sourates) émaillent ces différents chapitres de A jusqu'à Z en un long chemin de réconciliation et de compréhension mutuelle entre chrétiens et musulmans suivant l'esprit du Ribât-el-Sâlam, le lien de la Paix, en analysant ce en quoi ces deux religions se ressemblent ou divergent.

Spiritualité[modifier | modifier le code]

Le père de Chergé insistait sur le primat de la parole de Dieu sur la vie sacramentelle : « La parole de Dieu est première dans la mission, non seulement elle est antérieure au sacrement, mais il nous faut croire qu'elle est antérieure à l'annonce proprement dite faite par le disciple qui lui-même est d'ordre sacramentel. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Son père accèdera au rang de général. La devise de la famille est recte semper (toujours droit)
  2. Institution Sainte-Marie – 32, Rue de Monceau, Distribution solennelle des prix du 30 juin 1954, p. 14-15
  3. Bernadette Sauvaget, « Tibhirine cœurs et âme », sur liberation.fr, Libération,‎ 28 août 2010 (consulté le 17 sept. 2010)
  4. Biographie de Christian de Chergé sur le site de l’Église catholique en Algérie
  5. Rédaction en ligne, « Les moines de Tibhirine, jusqu'au bout de l'engagement », sur la-croix.com, La Croix,‎ 3 sept 2010 (6 sept. 2010 pour la version papier) (consulté le 6 sept 2010)
  6. Bruno Chenu, « Testament spirituel du frère Christian de Chergé », sur spiritualite2000.com, La Croix,‎ 1er juin 1996 (consulté le 26 mai 2010)
  7. C. de Chergé, Bruno Chenu, Une invincible espérance
  8. Algeria watch, Plainte déposée...
  9. Frédéric Mounier, Entretien avec Mgr Claude Rault, La Croix, 6 septembre 2010, p. 19
  10. François-Xavier Durrwell, C.Ss.R. (1912-2005) Le Mystère pascal, source de l’apostolat (Éditions ouvrières), 1970
  11. Christian de Chergé, « Testament du P. Christian de Chergé », sur la-croix.com, La Croix,‎ 18/05/2010 (consulté le 26 mai 2010)
  12. Texte du testament du père de Chergé
  13. Texte en arabe
  14. Henry Quinson, Tibhirine une lumière étouffée ?. Voir aussi Glasmartre.
  15. Ces mini-séries furent ensuite éditées après sa mort par l'Abbaye Notre-Dame d'Aiguebelle, sous le titre Dieu pour tout Jour : Chapitres Christian de Chergé à la communauté de Tibhirine (1986-1996)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Livres[modifier | modifier le code]

  • Marie-Christine Ray, Christian de Chergé - Prieur de Tibhirine, éd. Bayard Centurion et Christian de Chergé : une biographie spirituelle du prieur de Tibhirine (poche), 2010
  • Jean-Baptiste Rivoire, Le Crime de Tibhirine, révélations sur les responsables, éd. La Découverte, Paris, septembre 2011, 328 pages
  • Christian Salenson, Christian de Chergé - Une théologie de l'espérance, éd. Bayard, 253 p.
  • Christian Salenson, Prier 15 jours avec Christian de Chergé, prieur des moines de Tibhirine
  • Christian de Chergé (Auteur), Bruno Chenu (Sous la direction de), L'Invincible Espérance, Bayard Éditions, 23 mai 1997
  • Dieu pour tout jour : Chapitres du Père Christian de Chergé à la communauté de Tibhirine (1986 -1996), Librairie de l'Abbaye Notre-Dame d'Aiguebelle, collection Les Cahiers de Tibhirine.
  • L'Autre que nous attendons : homélies de père Christian de Chergé (1970-1996), Librairie de l'Abbaye Notre-Dame d'Aiguebelle, collection Les Cahiers de Tibhirine, Édition de Bellefontaine, 583 pages.

Articles[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]