Éléphant de guerre

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Des éléphants attaqués par la phalange à la bataille de l'Hydaspe (-326). (Illustration de 1911.)

Les éléphants de guerre ont été une arme importante, bien que peu répandue, dans l'histoire militaire de l'Antiquité. Ces animaux de guerre ont été utilisés en Asie, au Moyen Âge et jusqu'au XIXe siècle.

L'éléphant est le plus grand animal terrestre. Seuls les mâles, plus forts et plus agressifs, étaient domestiqués pour la guerre. Ceux des éléphants de forêt d'Afrique et des éléphants d'Asie, principales espèces utilisées, mesurent en moyenne trois mètres au garrot et pèsent jusqu'à cinq tonnes. « Ils sont les seuls animaux que l'homme a domestiqué pour en faire de véritables "chars d'assaut vivants" »[1].

Historique[modifier | modifier le code]

L'Inde, aux origines des éléphants de guerre[modifier | modifier le code]

L'apprivoisement de l'éléphant, qui ne doit pas être compris comme un synonyme de domestication, a probablement commencé dans la vallée de l'Indus vers -2000. Des animaux domestiques, comme la vache ou le chien, naissent en captivité et sont soumis à une multiplication sélective. En revanche les éléphants, probablement à cause de leur caractère inconstant, des dépenses occasionnées pour leur alimentation et de leur croissance assez lente[Note 1], ont toujours été, à de très rares exceptions près, capturés dans la nature puis apprivoisés.

En Perse achéménide[modifier | modifier le code]

Le but des premières captures est de trouver une aide dans les tâches agricoles. Puis est venue l'application militaire des éléphants, mentionnée dans plusieurs hymnes en sanskrit. Depuis l'Inde, l'usage des éléphants de guerre commence à migrer vers l'Empire perse, peut-être à partir du règne de Cyrus le Grand au -VIe siècle, quand la conquête du Gandhâra (vallée de la rivière Kaboul et Pendjab occidental) permet aux Achéménides de contrôler les routes commerciales allant vers l'Inde. Par la suite, à la fin du -VIe siècle, Darius Ier entreprend une expédition dans la vallée de l'Indus, ce qui aurait permis aux Perses d'acquérir des éléphants de guerre.

À l'époque de Darius III, dernier roi achéménide vaincu par Alexandre le Grand, les Perses ne disposent pas de territoires où vivent des éléphants à l'état naturel : le Pânjab est redevenu indépendant et ce qui reste des provinces indiennes est rattaché aux satrapies de Bactriane et d'Arachosie. On peut dès lors supposer qu'au temps de Darius III, les Perses ont acquis quelques éléphants auprès de princes indiens. Les éléphants des Perses sont alors équipés comme les éléphants des armées indiennes, avec un seul combattant monté à califourchon.

L'ajout de tours sur le dos des éléphants (howdah), véritable révolution militaire, revient selon Paul Goukowsky aux Séleucides vers les années -300/-280. Ni les Indiens, ni les Perses, ni les armées d’Alexandre ne connaissent donc l'usage de la tour.

Sous Alexandre et les monarchies hellénistiques[modifier | modifier le code]

La bataille de Gaugamèles (-331) qui oppose Darius III à Alexandre le Grand, est la première confrontation des Européens avec des éléphants de guerre. Les quinze mastodontes, placés au centre des lignes perses, font une si grande impression sur les troupes macédoniennes, qu'Alexandre sent la nécessité de sacrifier avant la bataille à Nyx, la déesse de la peur. Pour autant les éléphants ne jouent aucun rôle notable, ou connu, dans le déroulement de la bataille, tout le centre perse, dont Darius, étant mis en déroute par l'assaut de la cavalerie macédonienne.

Après la conquête de la Perse, Alexandre a compris l'intérêt d'utiliser les éléphants et en a incorporé un certain nombre dans son armée bien qu'ils ne prennent pas part aux batailles en Inde. En -326, lors de la bataille de l'Hydaspe, les troupes macédoniennes se voient opposées pour la première fois à une imposante troupe de deux-cents éléphants caparaçonnés. La bataille est d'une grande violence, les chevaux de la cavalerie macédonienne, très nerveux, refusent d'affronter les éléphants mais l'infanterie en vient à bout en ciblant les cornacs ; sur deux-cents éléphants alignés par le roi Pôros, on estime que seule la moitié a survécu. Alexandre a été idéalisé en tant que vainqueur des « monstres » de l'Inde. Sur le « décadrachme de Pôros », frappé sous le règne d'Alexandre vers -323, on peut voir Pôros juché sur un éléphant brandir une lance vers Alexandre qui le poursuit à cheval. Sur une monnaie frappée sous le règne de Ptolémée Ier, Alexandre est coiffé de la peau d'un éléphant, symbole de sa victoire en Inde.

Dans la continuité d'Alexandre, les souverains grecs de l'époque hellénistique adoptent cette arme de guerre. En -301 à la bataille d'Ipsos, la plus grande bataille d'éléphants de l'Antiquité [Note 2], Séleucos Ier aligne contre Antigone le Borgne une troupe de 400 à 500 éléphants[2], obtenus grâce à un traité de paix avec le prince indien Chandragupta Maurya. Il place la masse de ses éléphants en soutien de l'infanterie ; ce qui lui permet d'empêcher la cavalerie adverse de la prendre à revers et de remporter une grande victoire.

À la bataille de Raphia en -217, Ptolémée IV dispose de 73 éléphants d'Afrique et Antiochos III de cent-deux éléphants d'Asie. Elle est la seule bataille de l'Antiquité où des éléphants d'Asie et d'Afrique se sont affrontés en grand nombre. Les deux adversaires divisent leurs troupes d'éléphants en deux corps disposés sur les ailes afin de soutenir la cavalerie ; les éléphants d'Asie étant plus gros et plus agressifs que leurs congénères africains[Note 3], les éléphants d'Antiochos III mettent en déroute les éléphants de Ptolémée IV, mais cela ne lui suffit pas pour vaincre son adversaire. Sous les Séleucides et les Lagides, les éléphants sont revêtus d’une cuirasse et un howdah est placé sur le dos de l'animal portant deux à quatre tirailleurs. Le cornac reste lui à califourchon sur le cou de l’animal.

L'utilisation militaire des éléphants s'est répandue de par le monde hellénistique à partir du -IVe siècle. Ptolémée Ier d'Égypte fournit ainsi vingt éléphants indiens à Pyrrhus Ier pour sa guerre en Italie du sud[3].

En Occident, Épire, Carthage et Rome[modifier | modifier le code]

Cornelis Cort (1567), La bataille de Zama, en -202.
Bataille de Zama, dessin datant de 1890 environ

Au -IIIe siècle, l'utilisation des éléphants de guerre en Occident rapportée par les histoiriens antiques se fait principalement contre la République romaine. La première rencontre se fait à la bataille d'Héraclée remportée par Pyrrhus (-280). Confrontés à leur tour à Pyrrhus en Sicile, les Carthaginois auraient selon la tradition adopté l'usage de l'éléphant de guerre, mais il est possible qu'ils l'aient connu plus tôt. La première trace dans les textes historiques de l'utilisation d'éléphants par Carthage date de la première guerre punique (-264 à -241) : les Carthaginois affrontent les Romains avec leurs éléphants lors du siège d'Agrigente en -261. Ils écrasent ensuite Marcus Atilius Regulus à la bataille de Tunis en -255[4].

Le passage des Alpes par Hannibal en -218 pendant la Deuxième Guerre punique avec des éléphants est célèbre, mais tactiquement d'une efficacité limitée : si ses éléphants terrifient les légions romaines à la bataille de la Trébie, la plupart d'entre eux meurent de froid ensuite. D'autre part les Romains trouvent une manière de faire face aux charges dangereuses des éléphants. Quand les troupes d'Hannibal seront cantonnées dans le sud de l'Italie, les armées romaines ont à plusieurs reprises l'occasion de s'emparer d'éléphants de guerre. Au cours de la dernière bataille d'Hannibal en Afrique, à Zama en -202, la charge est inefficace car les Romains leur laissent le passage en ouvrant leurs rangs et les criblent de traits sur les flancs.

Un siècle et demi plus tard, à la bataille de Thapsus, en -46, Jules César arme sa cinquième légion (Alaudae) avec des haches et ordonne à ses légionnaires de frapper la bête aux pattes. La légion soutient ainsi la charge et l'éléphant devient son symbole.

En Chine[modifier | modifier le code]

Les éléphants sont utilisés dans les guerres opposant les Wu aux Chu au VIe siècle mais la disparition des troupeaux sauvages entraîne de fait leur abandon militaire[5].

On trouve cependant encore au Moyen Âge une armée d'éléphants Han au sud de la Chine, où ils luttent efficacement contre les Chu. Dans la bataille du 23 janvier 971, une attaque massive de flèches incendiaires par les arbalétriers de l'armée Song décime les éléphants de guerre Han[6]. Cette défaite marque non seulement la soumission des Han du Sud à la dynastie Song, mais également la dernière occasion où les éléphants de guerre sont utilisés par une armée chinoise sur un champ de bataille[6].

En Iran, des Parthes à Tamerlan[modifier | modifier le code]

Miniature médiévale représentant les éléphants des perses sassanides à la bataille de Vartanantz

Les Parthes, qui dominent la Perse et la Mésopotamie du -IIe siècle au IIIe siècle, ont occasionnellement employé des éléphants de guerre contre l'Empire romain, mais ce n’est qu’avec les Perses sassanides à partir du IIIe siècle que les éléphants de guerre occupent une place stratégique prépondérante. Les mastodontes étaient quasi-systématiquement utilisé dans les luttes contre les ennemis occidentaux et ce plus seulement afin d’impressionner. Les éléphants devinrent une force de frappe réelle, si ce n’est la première devant la cavalerie.

La plus mémorable bataille où fut mis en œuvre cette stratégie est celle de Vartanantz (451) durant laquelle les éléphants d'Yazdgard II écrasèrent la rébellion arménienne. Les éléphants permirent aux Sassanides de vaincre les envahisseurs musulmans en 634 lors de la bataille du pont. De nouveau efficace contre la cavalerie arabe deux ans plus tard lors de la bataille al-Qādisiyyah, ils ne peuvent empêcher la défaite décisive perse.

À l'époque médiévale[modifier | modifier le code]

Tabari rapporte qu'en 571, Abraha a doté une armée de 100 000 hommes d'un grand éléphant (les éléphants d'Afrique sont plus grands que ceux des Perses) nommé Mahmud qui aurait été contaminée par la variole et dévastée par des vautours. Durant l'époque médiévale, ces animaux ne sont plus présents sur les champs de batailles européens qu'en de rares occasions. Ce fut le cas lorsque Charlemagne utilisa son éléphant, Aboul-Abbas, offert par le calife Haroun ar-Rachid, pour combattre les Danois en 804, ou lorsque les Croisades donnent à Frédéric II la possibilité de capturer un éléphant en terre sainte, éléphant qui est utilisé plus tard au cours de la prise de Crémone en 1214.

En 1398, l'armée de Tamerlan doit faire face à plus de cent éléphants indiens au cours de la dernière bataille importante où ils sont employés. On prétend que Tamerlan aurait fait accrocher de la paille enflammée à la queue de chameaux qu'il aurait lancé contre les éléphants. Ces derniers, effrayés par les flammes, se seraient retournés et auraient écrasés leurs propres troupes. Plus tard, le chef mongol emploie ces animaux contre l'Empire ottoman.

À l'époque contemporaine[modifier | modifier le code]

Éléphants du Siam équipés de canons utilisés contre les Français au Laos en 1893
Un éléphant utilisé pour le transport par l'armée royale des Indes néerlandaises (1924)

Les Indiens utilisent des éléphants de guerre jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Le Siam et le Viêt Nam en utilisaient encore lors des conquêtes coloniales françaises de 1859 à 1893. Les Français rapportèrent que les éléphants parvenaient à charger sous le feu des fusils et de l'artillerie[5].

Tout comme le cheval, l'éléphant est abandonné comme arme au XXe siècle, rendu obsolète par la mécanisation et l'augmentation de la puissance des armes à feu. Il est cependant encore utilisé par l'armée pour transporter des charges dans des terrains accidentés, en particulier lors de la seconde guerre mondiale.

Dressage et utilisation[modifier | modifier le code]

Bas-relief montrant l'armée khmère en route pour la guerre contre le royaume de Champā (XIIe siècle)

Capture et dressage[modifier | modifier le code]

Sur les monnaies carthaginoises figure parfois un éléphant, qui selon Philippe Leveau est un éléphant des forêts (Loxodonta cyclotis), présent en Afrique du nord selon les auteurs antiques, plus petit que l'éléphant d'Asie, et plus dressable que l'éléphant de savane (Loxodonta africana) non domesticable[7].

Utilisation tactique[modifier | modifier le code]

Les éléphants pouvaient être employés à un grand nombre de tâches militaires. Ils pouvaient porter de lourdes charges et fournir un moyen de transport utile. Ils pouvaient être également employés comme bourreaux, en écrasant le condamné. Au cours des batailles, les éléphants de guerre étaient habituellement déployés au centre de la ligne d'attaque où ils pouvaient être utiles pour stopper une charge ou pour commencer la leur.

Une charge d'éléphant peut atteindre quelque 30 km/h et elle est difficile à arrêter avec seulement de l'infanterie. Sa puissance repose sur la force brute et sur la crainte qu'un animal de plusieurs tonnes[Note 4] peut inspirer dans les lignes ennemies. Les chevaux qui n'étaient pas habitués à l'aspect et l'odeur des éléphants paniquaient facilement, brisant l'efficacité de la cavalerie. Il était également extrêmement difficile de tuer ou de neutraliser les éléphants. Le revers de la médaille était leur propre tendance à paniquer après plusieurs blessures ou lorsque leur cornac avait été tué, et à faire retraite d'une manière si désorganisée qu'elle pouvait infliger de lourdes pertes à leurs propres troupes. Les cornacs disposaient d’une lame ou d'un maillet et d'un ciseau pour frapper entre les oreilles un éléphant rendu furieux et l'abattre[4]. Les Romains, plusieurs fois confrontés à des éléphants de guerre, cherchèrent à les paniquer, par exemple avec des porcs incendiaires couverts d'une substance enflammée[8], ou les criblèrent de traits, non mortels mais suffisants pour affoler l'animal.

Les éléphants d'Asie alignés par Pyrrhus Ier portaient selon les auteurs romains une tour sur le dos[9]. Les éléphants employés par les Carthaginois étaient de l'espèce des forêts, plus petits que leurs cousins d'Inde, n'étaient pas selon Serge Lancel assez forts pour transporter une tour et étaient chevauchés seulement par deux ou trois hommes, plus le conducteur de l'animal qui était généralement numide[7].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Quinze ans sont nécessaires à une bête pour atteindre l'âge adulte.
  2. Tout au moins non indienne.
  3. Il s'agit d'éléphants des forêts ou d'éléphant d'Afrique du Nord.
  4. Cinq tonnes pour les éléphants d'Asie, 7,5 tonnes pour les éléphants de savane africains.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Fargues 2010, p. 66
  2. 400 pour Plutarque (Démétrios 28) 480 pour Diodore (20.113.4) 500 pour Plutarque (Alexandre, 62). L'historien américain W. Tarn ("Two notes on Seleucid history", Journal of Hellenic Studies 60, 1940) les estime à 150. Cf. Paul Goukowki ("Poros son éléphant et quelques autres" Bulletin de correspondance hellénique 96 1972 note 60).
  3. Denys d'Halicarnasse, Fragments, 69, 14
  4. a et b Hédi Dridi, Carthage et le monde punique, éd. Les Belles Lettres, Paris, 2006 (ISBN 2251410333), p. 122
  5. a et b Fargues 2010, p. 73
  6. a et b Schafer 1957, p. 291.
  7. a et b Jean-Pascal Jospin, Les blindés d'Hannibal : quels éléphants ?, publié dans Hannibal et les Alpes, Infolio, 2011, (ISBN 978-2-88474-244-3), p. 109-110
  8. Pline l'Ancien, Histoire Naturelle, VIII, 1.27
  9. Eutrope, Breviarum, II, 14 ; Pline l'Ancien, Histoires naturelles, VIII, 6

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Gilbert Beaubatie, Les Eléphants dans l'Antiquité, UER des Lettres et Sciences humaines de Limoges,‎ 1973 3 volumes.
  • Martin Monestier, Les Animaux-soldats : Histoire militaire des animaux des origines à nos jours, Le Cherche-midi,‎ 1996.