Sentiment océanique

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Romain Rolland en 1921.

Le sentiment océanique est une notion psychologique ou spirituelle formulée par Romain Rolland, influencé par Spinoza, et qui se rapporte à l'impression ou à la volonté de se ressentir en unité avec l'univers (ou avec ce qui est « plus grand que soi »), parfois hors de toute croyance religieuse. Ce sentiment peut être lié à la sensation d'éternité[1].

Notion[modifier | modifier le code]

Romain Rolland[modifier | modifier le code]

L'expression paraît dans un courrier daté du et dans lequel Romain Rolland décrit à Sigmund Freud ce qui sera connu sous le nom de « sentiment océanique » : la sensation de ne faire qu'un avec l'univers, sub specie æternitatis, sensation à laquelle Romain Rolland attribue une connotation religieuse :

« Mais j'aurais aimé à vous voir faire l'analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est [...] le fait simple et direct de la sensation de l'éternel (qui peut très bien n'être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique)[2]. »

En effet, à compter de 1923, et jusqu’en 1936, Romain Rolland entretient une discussion avec le fondateur de la psychanalyse sur le concept de sentiment océanique, puisé dans la tradition indienne, qu’il étudie alors avec ferveur[3].

Influence de Spinoza[modifier | modifier le code]

La référence de Rolland à Spinoza lui serait venu après sa perte de la foi catholique, il aurait eu, en lisant l'Éthique en 1887, une "illumination", un "soleil blanc de la substance"[4]. La référence à l'éternel provient d'une formule latine que Spinoza utilise pour désigner le fait de voir les choses « sous l'aspect de l'éternité » (sub specie aeternitatis)[5]  :

« Il n'est point de la nature de la raison de percevoir les choses comme contingentes, mais bien comme nécessaires. »

— (Éthique, II, proposition 44)

et s'ensuit :

« Il est de la nature de la raison de percevoir les choses sous la forme de l'éternité. »

— (Éthique, II, proposition 44, corollaire 2)

Le second corollaire est poursuivi par une démonstration indiquant que la nature de Dieu est éternelle et que par conséquent son appréhension se fait "hors de toute relation de temps et sous la forme de l'éternité". La philosophe spinoziste Chantal Jacquet indique que la formule désigne une manière d'appréhender les choses : « sous leur aspect éternel comme des conséquences nécessaires contenues en Dieu »[6]. Cette approche « saisit la nécessité de l’existence des choses en tant qu’elles sont comprises dans la nature de Dieu ».

Sigmund Freud[modifier | modifier le code]

Sigmund Freud répond à l'écrivain le par ces mots[7] :

«  Votre lettre du et ses remarques sur le sentiment que vous nommez océanique ne m’ont laissé aucun repos. »

Selon le fondateur de la psychanalyse, qui débat de cette notion dans son ouvrage Malaise dans la civilisation (1929) qu'il dédiera à Romain Rolland, le sentiment océanique n'est pas à l'origine du besoin religieux parce que celui-ci provient plutôt des sentiments de détresse infantile et de désir pour le père, remplacés plus tard par l'angoisse devant la puissance du destin[8].

André Comte-Sponville[modifier | modifier le code]

Pour André Comte-Sponville[9], ce sentiment correspond à un état de conscience qui ne relève pas nécessairement de la religion :

« Au fond, c'est ce que Freud décrit comme « un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel ». Ainsi la vague ou la goutte d'eau, dans l'océan... Le plus souvent, ce n'est qu'un sentiment, en effet. Mais il arrive que ce soit une expérience, et bouleversante, ce que les psychologues américains appellent aujourd'hui un altered state of consciousness, un état modifié de conscience. Expérience de quoi ? Expérience de l'unité, comme dit Swami Prajnanpad : c'est s'éprouver un avec tout. Ce « sentiment océanique » n'a rien, en lui-même, de proprement religieux. J'ai même, pour ce que j'en ai vécu, l'impression inverse : celui qui se sent « un avec le Tout » n'a pas besoin d'autre chose. Un Dieu ? Pour quoi faire ? L'univers suffit. Une Église ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? À quoi bon ? L'expérience suffit. »

Évocations[modifier | modifier le code]

Dans les philosophies ou religions tendant à l'éveil spirituel (Zen, Vedanta), on trouve fréquemment la comparaison entre l'océan (l'univers) et la vague (l'individu), le sentiment océanique correspondant à une prise de conscience non-duelle de la nature de l'Être :

« Au-dessous du monde des perceptions sensorielles et de l'activité mentale, il y a l'immensité de l'être. Il y a une vaste étendue, une vaste immobilité, et une petite activité frémissante à la surface, qui n'est pas séparée, tout comme les vagues ne sont pas séparées de l'océan. »

— Eckhart Tolle, Le Pouvoir du moment présent, Ariane, 2000.

Le site de la revue Psychologies définit ce terme selon deux variantes : d'abord dans le sens psychanalytique d'une « reviviscence d'affects liés à des souvenirs de la petite enfance », et ensuite, dans le sens d'une manipulation où l'individu cède aux directives d'un gourou et à son groupe[10].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

S. Freud et R. Rolland[modifier | modifier le code]

Autres auteurs[modifier | modifier le code]

  • Régis Airault, Fous de l'Inde - Délires d'Occidentaux et sentiment océanique, Paris, Payot, 2002, (ISBN 2-228-89585-7).
  • Fiona Capp, Ce sentiment océanique-Mon retour au surf, éditeur : Actes sud, 2005 (ISBN 978-2-7427-5526-4).
— Il s'agit d'un livre écrit par une journaliste australienne adepte de surf qui, au-delà de cette pratique sportive évoque la mer, l'horizon et de son bonheur d'être dans l'eau, se référant directement à l'expression de Romain Rolland[11].
— Ouvrage philosophique d'un professeur québécois sur ce sentiment qu'il qualifie d’« expérience rare, fulgurante et généralement brève d’être Un avec le Tout »[12].

Article de presse[modifier | modifier le code]

  • Martine Laronche, « Ces syndromes qui frappent les touristes étrangers », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Google livre, Ouvrage collectif "Affectivité et pensée", page 187, consulté le 1er juin 2019
  2. Romain Rolland, lettre à Sigmund Freud, 5 décembre 1927, in, Un beau visage à tous sens. Choix de lettres de Romain Rolland (1866-1944), Paris, Albin Michel, 1967, p. 264-266.
  3. Michel Hulin, La Mystique sauvage, Paris, PUF [1993], coll. « Quadrige », 2008, chap. 1 : « Freud, Romain Rolland et le sentiment océanique », p. 29-44.
  4. « Anticorps – Sentiment océanique et affect communiste », sur anticorps-palaisdetokyo.com (consulté le )
  5. « spinoza.fr › Lecture des propositions XXI à XXIII du De Libertate », sur spinoza.fr (consulté le ).
  6. Chantal Jaquet, « Sub quadam specie aeternitatis. Signification et valeur de cette formule », dans Les expressions de la puissance d’agir chez Spinoza, Éditions de la Sorbonne, coll. « Philosophie », (ISBN 978-2-85944-806-6, lire en ligne), p. 47–57
  7. Marlène Belilos, « Sentiment océanique et malaise dans la civilisation », sur blogs.mediapart.fr, (consulté le )
  8. Sigmund Freud : Malaise dans la civilisation, 2010, Éditeur : Points-Essais, (ISBN 2757802151).
  9. André Comte-Sponville, L'Esprit de l'athéisme, Introduction à une spiritualité sans Dieu, Albin Michel, 2006.
  10. « Sentiment océanique (vécu océanique) », sur psychologies.com (consulté le )
  11. « Ce sentiment océanique », sur actes-sud.fr (consulté le )
  12. « Sur le sentiment océanique : informations », sur pulaval.com (consulté le )

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]