Écofascisme

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L'écofascisme ou écototalitarisme est un régime autoritaire d'inspiration fasciste mis en place pour préserver l'environnement ou dans lequel la protection de l'environnement justifie l'emploi de méthodes autoritaires.

Cette désignation relève pour lors du domaine d'une conjecture théorique, puisqu'un tel régime n'a encore jamais vu le jour, et n'a jamais constitué un programme politique officiel. Si certains activistes d'extrême droite ont pu s'approprier des discours écologistes, le terme demeure essentiellement utilisé comme insulte, aucun parti politique significatif ne se réclamant de cette idéologie.

Dans l'Allemagne du début du XXe siècle[modifier | modifier le code]

Devise du Reichsnährstand sous l'aigle du parti NSDAP et sur la croix gammée avec une épée et un épi, symbolisant le sang et le sol.

Des théories écofascistes, d’après l’historien Peter Staudenmaier, ont vu le jour durant la première moitié du XIXe siècle en Allemagne, dans la foulée de la lebensreform hygiéniste et du mouvement völkisch, réactionnaire et ruraliste[1]. Dans la foulée de l'interprétation sociopolitique du darwinisme issue d'Ernst Haeckel, de nombreuses théories pseudo-biologiques tentent ainsi de « naturaliser » le nationalisme allemand et de le justifier par la science. Plusieurs intellectuels influents de l'époque, sans être militants nazis, ont ainsi tenté de faire des ponts entre une idéologie raciste et une mystique du sol, tel Rudolf Steiner, fondateur de l'anthroposophie[2]. Ces théories furent particulièrement développées par deux intellectuels nazis de l'époque : Ernst Moritz Arndt et Wilhelm Heinrich Riehl[3], qui ont eu une influence importante sur les débuts du nazisme (« l’aile verte » du parti nazi, composée principalement de Walther Darré, Fritz Todt, Alwin Seifert et Rudolf Hess).

Un important mouvement culturel associant écologie et racisme sera le « Blut und Boden » (« le sang et le sol »), théorisé en 1922 dans Le Déclin de l'Occident d'Oswald Spengler, puis très largement repris et favorisé par le nazisme, avec le livre La Race - Nouvelle noblesse du sang et du sol de Walther Darré (futur pilote du Reichsnährstand, mais aussi chef du bureau de la race et du peuplement de 1931 à 1938 puis ministre de l'Alimentation et de l'Agriculture du Troisième Reich de 1933 à 1942). L'Allemagne hitlérienne a cependant rapidement délaissé sa doctrine écologiste à la fin des années 1930 pour se tourner vers le productivisme et l'industrie lourde.

Après-guerre, certains anciens nazis ont pu se reconvertir comme militants ruralistes jusque dans les années 70, comme Werner Georg Haverbeck, Renate Riemeck, ou en France Savitri Devi et Robert Dun (de son vrai nom Maurice Martin), et aux États-Unis Henry Coston[1]. D'après l’historien Stéphane François (dans son livre Les vert-bruns), certains ex-cadres nazis ont participé à la création des Grünen en Allemagne[1]. En France, on retrouve quelques personnes proches des courants écofascistes dans le Mouvement écologiste indépendant (MEI) d’Antoine Waechter[1]. L'idéologie ruraliste du régime de Vichy, incarnée par des théoriciens comme Gustave Thibon, a également pu avoir une influence sur certains écologistes décroissants comme Pierre Rabhi, mais sans aucune trace d'un quelconque projet politique autoritaire[4].

Peur ou apologie de l'autoritarisme par manque de choix[modifier | modifier le code]

L'éco-fascisme a également été défini de manière plus abstraite et « en négatif », sur le mode de la dystopie, par plusieurs penseurs de l'écologie face à l'évidence de l'inaptitude des gouvernements à mettre en place une politique écologique à la hauteur des enjeux, et des risques d'une radicalisation de certains militants, voire d'une nécessité de prise en mains autoritaire du problème[5]. Il s'agit donc généralement d'une alternative à l'effondrement chez des penseurs de la collapsologie, pensée comme pendant autoritaire d'une « éco-démocratie »[5].

Selon ceux qui décrivent un tel régime, les menaces que les activités humaines font peser sur la planète Terre seraient telles que les peuples occidentaux pourraient être amenés à n'avoir plus d'autre choix que de suivre des dictateurs promettant de préserver leur mode de vie en échange de leur liberté, au prix de l’aggravation des injustices planétaires et de la liquidation d’une part notable des 7,125 milliards d'êtres humains[pas clair]. Ce danger de l'écofascisme ou de la dictature écologique a été mis en évidence par le philosophe allemand Hans Jonas. Selon Bernard Charbonneau, un autre penseur de l'écologie, dans son livre Le Feu vert (1980),

« L’écofascisme a l’avenir pour lui, et il pourrait être aussi bien le fait d’un régime totalitaire de gauche que de droite sous la pression de la nécessité. En effet, les gouvernements seront de plus en plus contraints d’agir pour gérer des ressources et un espace qui se raréfient. Déjà commence à se tisser ce filet de règlements assortis d’amendes et de prison qui protégera la nature contre son exploitation incontrôlée. Que faire d’autre ? Ce qui nous attend, comme pendant la seconde guerre totale, c’est probablement un mélange d’organisation technocratique et de retour à l’âge de pierre. »

Il ajoute :

« Si la crise énergétique se développe, la pénurie peut paradoxalement pousser au développement. Le pétrole manque ? Il faut multiplier les forages. La terre s’épuise ? Colonisons les mers. L’auto n’a plus d’avenir ? Misons sur l’électronique qui fera faire au peuple des voyages imaginaires. Mais on ne peut reculer indéfiniment pour mieux sauter. Un beau jour, le pouvoir sera bien contraint d'adopter une façon de faire plus radicale. Une prospective sans illusion peut mener à penser que le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra plus faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance géreront la pénurie et la survie. Car ceux-là n’ont aucun préjugé, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie : ils ne croient qu’au pouvoir. »

L'écofascisme ainsi considéré n'est aucunement lié au fascisme historique et n'en partage pas non plus les ambitions. Sont considérées bien plus ici comme « fascistes » les théories qui ne respectent ni la vie humaine ni les formes démocratiques, une sorte d'autoritarisme écologique. Des militants « écofascistes » souhaiteraient ainsi atteindre leurs buts au moyen d'une dictature qui permettrait de réduire la population terrestre par la coercition, tandis que ses habitants restant assureraient la continuité de l'humanité avec des moyens techniques archaïques (agriculture simple, chasse, artisanat). Seraient prévus également des modes malthusiens de contrôle des naissances afin de ne pas menacer l'environnement par une surpopulation. Les plus extrêmes se positionnent en faveur d'une amélioration génétique de la population humaine que servirait l'eugénisme. En France, le philosophe se rapprochant le plus de cette idéologie est Alain de Benoist[1].

Dans les mouvements néo-nazis contemporains[modifier | modifier le code]

On entend aussi par écofascisme (notamment selon le politologue finlandais J. P. Roos) l'idéologie de quelques militants radicaux qui prônent l'abandon complet des technologies dans nos sociétés ainsi qu'une réduction de la population humaine afin de sauver la planète des dangers qui la menacent : surpeuplement et pollution. Il s'agirait donc d'une variante radicale de l'« écologie profonde » avec des aspects primitivistes et survivalistes[6] - ce qui les éloigne du fascisme historique, futuriste et productiviste.

En France, sous l'influence d'Alain de Benoist, certains militants d'extrême-droite radicale mobilisent parfois des thèmes écologistes, essentiellement pour naturaliser leurs théories politiques : c'est le cas de Guillaume Faye, Renaud Camus, Hervé Juvin, ou encore du « Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne » (Grece)[6]. Il s'agit en général d'une écologie essentiellement ruraliste, raciste (« ethnodifférentialiste », liant intrinsèquement le sang à la terre, « Blut und Boden »), souvent survivaliste ou collapsologiste et parfois anticapitaliste[6].

Ainsi, certains militants néo-nazis survivalistes s'identifient comme « écofascistes », comme Piero San Giorgio (proche d'Alain Soral) et les nébuleuses « Éléments, Terre et peuple », « Réfléchir et agir » ou la maison d’édition « Culture & Racines », et certains proposent sur le modèle des ZAD de créer des « ZID » : « zones identitaires à défendre »[6]. La revue néo-conservatrice Limite, « revue d'écologie intégrale » proche de la Manif pour tous, peut aussi en être rapprochée même si elle ne développe pas de programme autoritaire[7].

Certains terroristes néonazis ont également réclamé ce genre d'appartenance, comme Brenton Tarrant, Patrick Crusius ou Anders Behring Breivik[6]. En France, plusieurs groupuscules néonazis à coloration écofasciste armés et préparant des attentats ont été démantelés, comme « Recolonisons la France » ou l'« OAS » de Logan Alexandre Nisin[6].

Comme insulte politique[modifier | modifier le code]

L'accusation d'« écofascisme » est aussi une insulte souvent renvoyée aux politiciens écologistes en France et ailleurs, notamment par les militants conservateurs ou d'extrême-droite comme Donald Trump : la mode en a sans doute été lancée en France par le livre à charge de Luc Ferry Le Nouvel Ordre écologique publié en 1992, qui s'employait à ramener systématiquement tout discours écologiste au nazisme. Depuis, les concurrents politiques des partis écologistes accueillent souvent leurs avancées par des alertes à « l’écologie punitive », à « l’autoritarisme vert », fustigeant des « Khmers verts » aux portes du pouvoir, « ayatollahs de la décroissance », « idéologues », « marchands de peurs », « obscurantistes », « partisans du retour à la bougie » et bien sûr « éco-nazis »[8].

Il est à noter que d'autres concurrents politiques accusent au contraire les mêmes écologistes d'« islamogauchisme », comme Éric Zemmour selon qui « le vert des Verts correspond, comme par hasard, au vert de l’islam »[8].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d et e Gaspard d’Allens, « Du XIXe siècle à Zemmour, l’écofascisme contamine le débat politique », sur reporterre.net, .
  2. Jean-Baptiste Malet, « L’anthroposophie, discrète multinationale de l’ésotérisme : Éducation, santé, agriculture, banques : les bonnes affaires des disciples de Rudolf Steiner », Le Monde diplomatique, no 772,‎ , p. 16-17 (lire en ligne).
  3. « Ecofascisme : leçons de l'expérience allemande », sur larevolutionencharentaises.com, (consulté le ).
  4. Jean-Baptiste Malet, « Le système Pierre Rabhi : frugalité et marketing », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne).
  5. a et b Serge Latouche, « Écofascisme ou écodémocratie », Le Monde diplomatique,
  6. a b c d e et f Gaspard d’Allens, « Enquête sur l’écofascisme : comment l’extrême droite veut récupérer l’écologie », sur reporterre.net, .
  7. Pascale Tournier, Le vieux monde est de retour : enquête sur les nouveaux conservateurs, Paris, Stock, , 274 p. (ISBN 978-2-234-08354-7), p. 132
  8. a et b Gaspard d’Allens, « Tir groupé contre l’écologie : la victoire des Verts provoque la rage des conservateurs », sur reporterre.net, .

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Franz-Josef Bruggemeier, How Green Were the Nazis? : Nature, Environment, and Nation in the Third Reich (Ecology & History)
  • (es) José Ardillo, El salario del gigante, Pepitas de calabaza, 2011
  • (en) Janet Biehl et Peter Staudenmaier, Ecofascism, lessons from the german experience, AK Press,
  • Marie-Geneviève Pinsart, Hans Jonas et la liberté : dimensions théologiques, ontologiques, éthiques et politiques, Paris, Vrin, , 334 p. (ISBN 2-7116-1570-7 et 9782711615704, lire en ligne)
  • Antoine Dubiau, Écofascismes, Grevis, 13 mai 2022, 224 p. (ISBN 2492665046)

Liens externes[modifier | modifier le code]