Appel à la nature

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L'invocation à la nature (en latin argumentum ad naturam) désigne un procédé rhétorique qui suppose qu'une chose est bonne car naturelle, ou mauvaise car non naturelle. Ce procédé sans définir ce qu'on définit par nature ou sans analyser le contenu de l'argumentation peut relever du sophisme génétique[1].

Historique[modifier | modifier le code]

Cette expression est une mention élogieuse et même une obligation morale utilisée depuis l'Antiquité. Elle apparaît chez les Stoïciens et les Épicuriens, est utilisée dans la loi romaine, le droit canonique adopté par les autorités catholiques et le droit international public des temps modernes[2].

Le philosophe John Stuart Mill observe dans son essai Sur la Nature que ce qui est naturel n'a pas de lien avec ce qui est bon ou mauvais pour l'être humain. Son avis est partagé par des philosophes contemporains comme le bioéthicien John Harris (1998), le théologien Ronald Green (en) (2007), les professeurs David DeGrazia (2005) et Allen Buchanan (en) (2009). Des avis opposés sont donnés par le professeur Leon Kass (en), le politologue Francis Fukuyama (2002), les philosophes Jürgen Habermas (2003) et Michael Sandel (2007)[2].

Arguments en faveur de l'appel à la nature[modifier | modifier le code]

Le débat sur l'augmentation de l'être humain a émergé au tournant du XXIe siècle sous la forme d’une opposition tranchée entre les penseurs dits bioprogressistes (principalement le mouvement transhumaniste) et ceux qualifiés de bioconservateurs. Parmi ces derniers les plus connus figurent Francis Fukuyama, Leon Kass ou Michael Sandel qui critiquent l'augmentation humaine, considérant que « l'être humain se définit par une nature, au sens biologique du terme[3] ».

Arguments opposés à l'appel à la nature[modifier | modifier le code]

On entend souvent l'exclamation « La nature est bien faite ! » Les sciences naturelles ont déraciné cette idée reçue[4]. Par exemple, le philosophe Daniel Dennett darwinien rappelle que l'évolution procède par essais et erreurs. « Aussi admirable que soit l'organisation de l'œil humain, un détail malheureux trahit ses origines : la rétine est tournée à l'envers. Les fibres nerveuses qui conduisent les signaux émis par les cônes et les bâtonnets de l'œil — sensibles à la couleur et à la luminosité — se dirigent du mauvais côté et doivent traverser une large couche de la rétine pour atteindre le cerveau, créant la tache aveugle[5]. »

Selon le toxicologue Gérard Pascal, « certains courants de pensée » valident cette « cette rhétorique de séparation » idéologique en croyant que « le naturel serait sain par essence, le chimique (sous-entendu l'« artificiel », car tout est chimique en réalité) serait suspect ». Pourtant « à l'analyse, de très nombreux composés naturels se sont révélés toxiques »[6]. De nombreux produits naturels (végétaux, fruits, champignons) contiennent des composés toxiques, certains avec des effets cancérigènes (mycotoxines, teneur élevée en nitrosamines, produits néoformés par des cuissons telle que la grillade)[7]. Par exemple, une étude[8] établit que « dans une simple tasse de café, les produits chimiques naturels, connus comme étant cancérigènes chez les rongeurs, représentent en poids l'équivalent d'un an de consommation des pires pesticides de synthèse connus comme étant cancérigènes, alors que seulement 3 % des produits chimiques naturels contenus dans le café torréfié ont été correctement testés en termes de cancérogénèse ». « Ceci ne signifie pas que le café ou les pesticides naturels soient dangereux pour la santé », mais suggère plutôt que les tests sur les effets cancérogènes à forte dose chez les animaux pour examiner les effets à faible dose che l'homme doivent être réévalués[9].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Making Sense: Philosophy Behind the Headlines, Oxford University Press, , p. 87.
  2. a et b (en) Bonnie Steinbock (en), « The Appel To Nature », dans Gregory E. Kaebnick, The Ideal of Nature: Debates about Biotechnology and the Environment, JHU Press, (lire en ligne), p. 98
  3. Nicolas Le Dévédec & Fany Guis, « L’humain augmenté, un enjeu social », SociologieS,‎ (lire en ligne).
  4. Cécile Breton, La nature est-elle bien faite ? Quand le vivant nous surprend, éditions Le Cavalier Bleu, , 154 p..
  5. Cédric Grimoult, Créationnismes. Mirages et contrevérités, CNRS éditions, , p. 121.
  6. Gérard Pascal, « La dose ne ferait-elle plus le poison ? », Science et pseudo-sciences, no 306,‎ .
  7. (en) James P. Collman, Naturally Dangerous: Surprising Facts About Food, Health and the Environment, University Science Books, , p. 31-35.
  8. (en) LS Gold, TH Slone, BR Stern, NB Manley, BN Ames, « Rodent carcinogens: setting priorities », Science, vol. 258, no 5080,‎ , p. 261-265 (DOI 10.1126/science.1411524).
  9. (en) Bruce N. Ames, Lois Swirsky Gold, « Paracelsus to parascience: the environmental cancer distraction », Mutation Research, vol. 447, no 1,‎ , p. 5-6 (lire en ligne).

Voir aussi[modifier | modifier le code]