Shoah en Roumanie

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Monument de la Shoah à Iași.

L'expression Shoah en Roumanie désigne la persécution et l'extermination de Juifs en Roumanie, qui débute en 1937 avec les mesures discriminatoires du gouvernement d'Octavian Goga, se poursuit et s'aggrave en 1940 avec l'établissement de « l'État national légionnaire », devient systématique en 1941 avec le régime Antonescu et cesse le soir du 23 août 1944 lorsqu'Antonescu est renversé et que la Roumanie rejoint les Alliés. Elle a concerné la communauté juive de Roumanie qui, au recensement de 1938, comptait près de 790 000 personnes. Les victimes ont été recensées par une commission d'enquête, la « Commission Wiesel », qui s'est appuyé sur les travaux historiques antérieurs mais aussi sur les archives militaires roumaines, accessibles depuis 1990.

Vue d'ensemble[modifier | modifier le code]

En 1952, selon Raul Hilberg[1], seuls 53 % des 790 000 juifs roumains de 1938 y vivaient encore. En 2003, le président de la Roumanie Ion Iliescu a mis sur pied une commission d'enquête présidée par Elie Wiesel pour faire le jour sur l'histoire de la persécution et l'extermination des juifs sous le régime Antonescu : selon les conclusions de cette commission, les 47 % manquants (près de 380 000 personnes) avaient soit émigré vers la Palestine de Roumanie (environ 90 000 personnes) ou des régions ex-roumaines de l'URSS (36 000 personnes), soit été victimes du régime Horthyste après la cession de la Transylvanie du nord à la Hongrie (130 000 personnes dont 120 000 furent déportés vers l'Allemagne), et du régime Antonescu lors de l'Opération Barbarossa (250 000 personnes devenues soviétiques par la cession à l'URSS des territoires où elles vivaient, dont plus de 120 000 périrent en Transnistrie ; à cela il faut ajouter environ 4 000 autres juifs devenus soviétiques qui s'étaient enfuis vers l'est lors de l'attaque germano-roumaine, et qui furent rattrapés par les Einsatzgruppen et tués en Ukraine). Au total, parmi les 380 000 personnes manquantes, il y aurait 290 000 victimes et 126 000 déplacés ou émigrés[2]. Comme la France de Pétain, la Roumanie d'Antonescu est un État qui s'est impliqué directement, au-delà des attentes des nazis, dans la déportation et la mise en œuvre de la destruction des Juifs d'Europe présents sur son territoire. Le régime d'Antonescu a pris part à la mort ou à l'expulsion de près de la moitié de sa population juive d'avant-guerre, mais s'est cependant désolidarisé du projet d'extermination nazi et a refusé en 1942 de laisser déporter des Juifs roumains vers les camps d'extermination allemands, ce qui explique que 53 % de la population juive a survécu à la période de la guerre.

Sur les 756 930 Juifs roumains de 1938, 420 000 changent de nationalité en 1940 lorsque la Roumanie cède de vastes régions à l'URSS, à la Hongrie ou à la Bulgarie, 369 000 conservent la nationalité roumaine et 356 237 apparaissent au recensement de 1951, mais au fil des années, la communauté s'étiole, émigrant vers Israël, vers la France ou vers les États-Unis, et les juifs ne sont plus que 146 274 au recensement de 1956[3], 24 667 au recensement de 1970, 9 670 au recensement de 1992, et 6 179 au recensement de 2002 (voir Démographie de la Roumanie). Par ailleurs, sur les 420 900 Juifs devenus soviétiques, bulgares ou hongrois en 1940, les deux-tiers ont péri entre 1941 et 1944, victimes des régimes de Ion Antonescu et Miklós Horthy. Entre un quart et un tiers des juifs restés roumains ont également été victimes du régime Antonescu, soit 47 % des Juifs roumains de 1938[4].

Situation des juifs avant l'alliance avec l'Allemagne[modifier | modifier le code]

La population juive de la Roumanie au recensement de 1930. Les deux tiers deviennent citoyens soviétiques ou sujets (mais non citoyens) hongrois lors des changements territoriaux de 1940. Ceux devenus soviétiques subiront prioritairement les persécutions du régime d'Antonescu entre 1941 et 1944. Ceux devenus sujets hongrois subiront les persécutions du régime de Horthy entre 1940 et 1944.

Avant que la Roumanie ne devienne officiellement alliée de l’Allemagne nazie et ne tombe sous son influence, la société roumaine (comme d'autres sociétés européennes contemporaines) comportait un grand nombre de juifs intégrés (y compris dans les sphères politiques, économiques et universitaires) ainsi qu'une minorité de traditionalistes vivant en communautés repliées sur elles-mêmes (surtout dans le nord et l'est du pays). L'opinion connaissant des courants plus ou moins antisémites, portés par des partis nationalistes et xénophobes initialement très minoritaires. Après la Grande Dépression, le crédit de ces partis s'accroît dans l'opinion, surtout chez les petits-bourgeois appauvris qui adhèrent aux thèses du premier ministre Octavian Goga (qui prend les premières mesures de numerus clausus dans les universités et les professions libérales en 1937) ou de la Garde de Fer, mouvement violemment antisémite. Si l'opinion reste partagée, ces partis d'extrême-droite reçoivent un certain soutien populaire et officiel lorsqu'ils demandent que les Juifs de Roumanie soient exclus de postes d’influence ou carrément expulsés du pays[5]. En effet, la base électorale de ces partis se recrute désormais aussi parmi les ouvriers et les ruraux pauvres, qui étaient marginalisés sous les régimes impériaux austro-hongrois et russe, et qui imaginent les juifs en agents de l'impérialisme soviétique ou hongrois, ou encore du capitalisme occidental corrompu, illustré par les frasques de Carol II et de sa maîtresse (d'origine juive) Elena Lupescu (le mariage de Charles II avec Elena Lupescu sera officialisé au Brésil en 1947).

Les premières mesures d'exclusion datent de décembre 1937, lorsque le gouvernement Goga retire la nationalité roumaine à 120 000 Juifs ; certains des successeurs de Goga continuent sur la même ligne et prononcent des interdictions professionnelles qui ne touchent encore que les personnes de religion juive[6]. Le , de nouvelles interdictions professionnelles ne touchent plus seulement les personnes de confession juive, mais aussi les marranes (chrétiens d'origine juive). Les mariages mixtes sont interdits. Ces diverses discriminations s'appliquent tout particulièrement (mais pas exclusivement) aux ashkénazim de langue yiddish, originaires de Galicie et de Russie, dont la naturalisation est postérieure à 1918.

Situation des Juifs pendant les années de la Shoah[modifier | modifier le code]

Juifs tués dans la rue, Pogrom de Iași.
« Le Train de la mort » Iași, .

Sur les 756 930 Juifs roumains de 1938 :

  • 420 000 changent de nationalité en 1940 lorsque la Roumanie cède de vastes régions à l'URSS, à la Hongrie ou à la Bulgarie (pays alors liés à l'Allemagne par des traités d'amitié) ;
  • 369 000 conservent la nationalité roumaine, et
  • 356 237 apparaissent au recensement de 1951, mais au fil des années, la communauté s'étiole, émigrant vers Israël, vers la France ou vers les États-Unis, et les juifs ne sont plus que 146 274 au recensement de 1956[3] et 6 179 au recensement de 2002 (voir Démographie de la Roumanie).

À partir de l'automne 1940, alors que les mesures d'exclusions professionnelles se durcissent, plusieurs milliers de juifs par mois quittent la Roumanie pour la Palestine (environ 80 000 personnes, grâce à l'association Aliyah présidée par Eugène Meissner et Samuel Leibovici)[7]. Tous n'y parviendront pas, surtout après la déclaration de guerre des Alliés à la Roumanie (décembre 1941) qui en fait des citoyens d'un pays ennemi[8] auxquels on n'accorde plus de visas pour la Palestine, comme en témoigne la tragédie du Struma (entre autres). Le film Train de vie de Radu Mihaileanu évoque aussi ces tragédies.

Massacre des Juifs dans les régions cédées[modifier | modifier le code]

Dans les régions cédées à la Hongrie (Transylvanie du nord), les régimes de l'Amiral Horthy et des Croix fléchées déportent 120 000 juifs, soit 80 % de la population juive de ce territoire (150 000 personnes). Dans celles cédées à l'URSS (Bucovine du nord et Bessarabie), les juifs ne seront pas inquiétés en tant que tels par les autorités soviétiques, mais ceux d'entre eux qui étaient commerçants perdront leurs biens (nationalisés) et ceux d'entre eux qui avaient été fonctionnaires de l'état roumain seront déportés au Kazakhstan en tant que laquais d'une puissance exploitatrice. Pour eux, c'est l'entrée en guerre de la Roumanie d'Antonescu lors de l'opération Barbarossa, le , qui signifie le début de la Shoah.

En effet, le régime Antonescu les considère indistinctement comme des « suppôts du bolchévisme ». La plupart des massacres ont été perpétrés par les troupes roumaines dans les zones de guerre, souvent en collaboration avec les Einsatzgruppen allemands, mais beaucoup de persécutions se sont également produites à l'arrière. Très peu de temps après le 22 juin, un incident impliquant des déserteurs qui avaient tiré sur l'armée déclenche le pogrom de Iași : 12 000 juifs sont massacrés ou enfermés dans des trains où ils meurent lentement, de soif ou de faim. À la fin du mois de juillet, les Roumains refoulent de 25 000 à 30 000 juifs de Bessarabie à l'est du Dniestr, en Podolie (Transnistrie), où ils sont massacrés par les Allemands. Par la suite, les Roumains se voient octroyer la Transnistrie, et ils peuvent y envoyer 160 000 Juifs dans des conditions tellement précaires que seuls 135 000 sont encore vivants à l'arrivée[9]. La moitié des 320 000 juifs de Bessarabie, de Bucovine, et du district de Dorohoi ont été assassinés dans les mois qui ont suivi l'entrée en guerre de la Roumanie. Après les premiers massacres, ils sont encore victimes de pogroms, rassemblés dans des ghettos avant d'être envoyés en Transnistrie dans une quinzaine de camps de concentration.

Situation des Juifs en Roumanie restante[modifier | modifier le code]

La Shoah en Roumanie, aquarelle d'Ioana Olteș (ro) pour les poèmes tragiques de Solomon Moscovici[10] (1949).

En Roumanie même, la corruption se nourrit de la spoliation des juifs sous toutes ses formes. Même après la chute de la Garde de fer, le régime Antonescu, toujours allié de l'Allemagne nazie, poursuit la politique de persécution et de massacre des juifs et, dans une moindre mesure, des roms. À partir de 1943 on met en place le travail forcé, imposé aux juifs dans la voirie et les terrassements. 40 000 hommes sont affectés à des travaux journaliers près de leur résidence. Ils doivent se présenter le matin avec pelles et pioches et souvent, apporter leur déjeuner. 26 000 juifs peuvent acheter leur exemption[11].

Parallèlement à la politique du régime Antonescu envers la population juive, les nazis vont exercer des pressions pour que cette politique soit conforme aux grandes lignes de la Solution finale, c'est-à-dire, clairement, à partir de 1942, l'extermination systématique des Juifs. Mais le régime Antonescu qui avait massacré par lui-même tant de juifs en Bessarabie, en Bucovine et en Transnistrie, fait alors preuve de réticences. À la fin de l'année 1941, le SS Gustav Richter, et Radu Leca, plénipotentiaire roumain pour les affaires juives, avaient obtenu de Mihai Antonescu la création d'un conseil juif fantoche : Centrala Evreilor din Romania (« Centrale des juifs de Roumanie »), mais parallèlement, Wilhelm Filderman et la confédération des sociétés juives de Roumanie continuent d'exercer leurs activités et organisent des secours pour les juifs de Transnistrie[12].

En novembre 1941, l'ambassade allemande à Bucarest obtient que la Roumanie se désintéresse du sort des juifs roumains en Allemagne, mais dans le « protektorat » de Bohême-Moravie et dans les autres pays conquis, les consuls roumains continuent d'élever des protestations et d'intervenir lorsque les juifs de nationalité roumaine sont menacés. En , l'ambassade roumaine à Berlin fait remarquer que les Juifs hongrois d'Allemagne ne sont pas déportés, et que la Roumanie peut difficilement accepter que les Juifs roumains soient plus mal traités que ceux de la Hongrie[13]. Toujours en juillet 1942, à la grande joie d'Adolf Eichmann, chef du RSHA, les nazis semblent avoir obtenu tous les accords pour procéder à la déportation des Juifs roumains présents dans le district de Lublin en Pologne occupée, et en août, Radu Leca est à Berlin pour parapher l'accord, mais il est mal reçu et va dès lors s'employer à retarder l'opération. Peut-être aussi a-t-il été soudoyé pour cela[14].

Le caractère définitif du revirement roumain n'apparait aux Allemands qu'à partir de quand ils apprennent qu'Antonescu envisage d'autoriser de 75 000 à 80 000 juifs à émigrer en Palestine moyennant une forte indemnité[15]. Contrairement aux autres pays de l'Europe du centre et de l'Est où une grande partie des juifs ont été dirigés vers les camps d'extermination, 53 % des juifs roumains survivront donc à la guerre, malgré les diverses persécutions auxquelles ils sont soumis : travail forcé, spoliation et lois d'exclusion. Matatias Carp, dans Cartea Neagră (« Livre noir »), rappelle que sur les 756 930 Juifs roumains de 1938 et sur les 369 000 ayant gardé leur citoyenneté en 1940, 265 000 (pour la plupart, parmi ceux devenus soviétiques en 1940) ont été exterminés sous la responsabilité du gouvernement fasciste d'Antonescu.

Massacres d'Odessa[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Massacres d'Odessa.

Six jours après l'entrée des troupes roumaines à Odessa, un attentat des partisans tue le général Glogojanu, commandant d'Odessa et 40 autres militaires[16]. Le soir même, le gouvernement roumain ordonne des représailles implacables. Aussitôt, le nouveau commandant d'Odessa, le général Trestioreanu annonce qu'il va prendre des mesures pour pendre les Juifs et les communistes sur les places publiques. Durant la nuit 5 000 personnes sont exécutées. Le 23 octobre, 19 000 Juifs sont exécutés et leurs cadavres arrosés d'essence et brûlés[17]. Des milliers d'autres sont emprisonnés comme otages. Le 24 octobre, les Juifs emprisonnés sont transportés en dehors de la ville et fusillés devant des fossés anti-chars par groupe de 40 ou 50. L'opération se révélant trop lente, les 5 000 Juifs restants sont enfermés dans trois entrepôts, mitraillés puis les entrepôts sont incendiés. 40 000 Juifs sont ainsi tués ce jour là[18]. Le 24 au soir, le maréchal Antonescu demande que les otages qui sont encore en vie connaissent les mêmes souffrances que les Roumains morts dans l'explosion. Les victimes sont amenées dans un entrepôt qui est dynamité le 25 octobre, jour de l'enterrement des Roumains victimes de l'attentat du 22 octobre[19]. Le 1-er novembre, la ville ne compte plus que 33 885 Juifs, surtout des femmes et des enfants vivant terrorisés dans le quartier de Moldoveanca[20]. Les Juifs d'Odessa et de sa région sont ensuite déportés en Podolie (Transnistrie) sous occupation roumaine, à Bogdanovka, Domanevka et Akhmetchetka. Ils y sont logés dans des conditions déplorables, entassés dans d'anciens kolkhozes ruinés, dans des étables et des porcheries, où, à partir du mois de décembre, ils sont massacrés par la milice ukrainienne locale recrutée par les Allemands[21]. Les massacres d'Odessa, en automne 1941 ont fait en tout 100 000 morts. La commission Wiesel résume ainsi ces crimes : « De tous les alliés de l'Allemagne nazie, la Roumanie avait la plus forte communauté juive et porte donc la responsabilité de la mort de plus de juifs que n'importe quel pays autre que l'Allemagne elle-même... Iaşi, Odessa, Bogdanovka, Domanovka et Petchora par exemple comptent parmi les massacres les plus hideux commis contre les juifs au cours de la Shoah. La Roumanie a commis un génocide contre les Juifs. Le fait que des juifs aient survécu dans certaines parties de la Roumanie ne doit pas masquer cette réalité. »

Pendant cette période un avocat bucarestois, Matatias Carp, président de l'Union des juifs roumains, consigne au fur et mesure que les informations lui parviennent[22] et les communique à Wilhelm Filderman, ancien camarade de lycée d'Ion Antonescu[23] qui se « justifie » ainsi auprès de son ex-ami de jeunesse, le 19 octobre 1941 : « À Odessa, les Juifs avaient poussé les troupes soviétiques à une résistance inutilement prolongée, simplement pour nous infliger plus de pertes »[24].

Historiographie et analyses[modifier | modifier le code]

Il existe aujourd'hui trois interprétations de la Shoah en Roumanie. Les auteurs décrivent tous les mêmes faits, mais ceux qui les ont eux-mêmes vécus, tels Matatias Carp[25], Raul Hilberg[26], Marius Mircu[27] ou Raoul Rubsel[28] les décrivent comme un hiatus d'inhumanité, une parenthèse monstrueuse dans l'histoire du peuple roumain. À l'encontre de cette position, les historiens Carol Iancu (français, Université de Montpellier), Leon Volovici (britannique)[29] et Radu Ioanid (américain)[30] parmi quelques autres, affirment que les courants xénophobes et antisémites qui ont abouti aux crimes, font partie intégrante de l'identité roumaine, adoptant ainsi le point de vue des survivants de la Garde de Fer[31]. C'est aussi la position prise par les commentateurs français du Livre noir de Carp[32]. Florin Constantiniu dans son Histoire sincère de la Roumanie et le rapport final de la Commission internationale sur le Shoah en Roumanie validé le par le parlement roumain, ne se prononcent pas sur cette question, mais soulignent que la disparition de la démocratie et la légitimation de la violence comme moyen politique, ont rendu ces crimes possibles, et que la brutalité ainsi déchaînée d'abord contre les juifs et les roms, a sévi ensuite, sous un autre régime, jusqu'au au détriment de l'ensemble du peuple roumain. L'historien Neagu Djuvara, pour sa part, a estimé[33] que la première position (celle de l'hiatus) est « cathartique, car elle suscite l'horreur chez les jeunes générations, et les incite à prendre des moyens pour que cela ne recommence pas », tandis que la deuxième position (celle de l'antisémitisme comme partie intégrante de l'identité) est « génératrice de nouvelles formes de xénophobie, car le jeune lecteur se trouve accusé et culpabilisé d'être antisémite par le seul fait d'être né roumain, ce qui ne l'incite pas à ressentir de l'empathie pour les victimes, et peut le pousser à adhérer aux fantasmes des bourreaux » ; il ajoute que « si l'on appliquait cette position à la France, il faudrait considérer Gobineau, Maurras, Darnand, Doriot et le régime de Vichy comme une part incontournable de l'identité française »[34].

Quoi qu'il en soit, à l'encontre de la politique d'Ion Antonescu, il y eut des citoyens roumains qui, avec humanité et courage, en exposant leurs vies, s'y sont opposés. Dans l’armée roumaine, la guerre était loin de faire l’unanimité : de juin 1941 à août 1944, 86 000 condamnations en cour martiale sont prononcées pour refus d’obéissance et/ou tentative de passage aux Alliés[35]. Comme en France, l'attaque contre l'URSS a fait sortir le P.C. de l’expectative et lui fait rejoindre l’opposition au fascisme. Deux divisions roumaines, nommées « Tudor Vladimirescu » et « Horia-Closca-Crisan », se sont constituées du côté Allié : elles sont l’équivalent roumain de la division Leclerc et combattirent en URSS contre les nazis. « Yad Vashem » étant inconnu dans les pays de l'est pendant la période communiste (1946-1990), la plupart des « justes » moururent sans apprendre son existence et seuls quelque 139 citoyens roumains (dont 60 en Roumanie et 79 en Moldavie) ont été identifiés par Israël comme « Justes ». Enfin Joseph Goebbels rapporte dans son journal personnel : « Antonescu est au gouvernement avec l'aide des francs-maçons et des ennemis de l'Allemagne. Nos minorités (allemandes en Transylvanie) ont la vie dure. Le Reich a fait un tel effort pour rien. » ().

Juifs en Roumanie après la chute d'Antonescu[modifier | modifier le code]

Le la Roumanie rejoint les Alliés[36] et le gouvernement du général Constantin Sănătescu abolit les mesures discriminatoires, mais 47 % de la communauté d'avant-guerre a péri, et les survivants se trouvent dans une situation de précarité que les conditions de guerre ne leur permettent pas de surmonter, d'autant que les profiteurs de la « roumanisation » ne sont pas près de rendre les biens spoliés. Contrairement à une légende bien ancrée en Roumanie, les militaires de l'Armée rouge ne manifestent aucun empressement à rétablir les juifs dans leurs droits : bien au contraire, ils ne se préoccupent que de leurs propres intérêts[28]. Quant aux juifs présents dans la direction du Parti communiste, qui prend le pouvoir par le coup d'état du , et dont les plus connus sont Anna Pauker et Joseph Kichinevski (ro), ils ne se comportent pas en juifs (ce serait du « nationalisme petit-bourgeois » ou pire, du « cosmopolitisme ») mais en communistes staliniens, et, à ce titre, bien des juifs se retrouvent eux aussi en camp comme « exploiteurs », « bourgeois » ou « éléments douteux », après la consolidation du régime en 1946-1947[28]. Si le régime communiste permet la résurgence de théâtres et de journaux en yiddish, ainsi que de quelques orchestres klezmer, ce folklore d'opérette, comme le folklore roumain, magyar ou saxon, coupé de ses racines et embrigadé par la propagande officielle, ne parvient pas à dissimuler l'étouffement de toute vie intellectuelle et économique. Au fil des années, la communauté s'étiole, émigrant vers Israël, vers la France ou vers les États-Unis, et les juifs, de 356 237 au recensement de 1951, ne sont plus que 6 179 au recensement de 2002.

Comme le fascisme d'Antonescu avant lui, le régime communiste roumain en a bien tiré profit, en faisant payer le droit d'émigrer (comme pour les allemands ou les grecs de Roumanie) au prorata du niveau d'études ou de formation atteint... qui, chez les juifs roumains, était généralement élevé. Entre fascisme et communisme, le judaïsme roumain a péri et n'est plus qu'un souvenir... mais encore bien vivant en Israël où plusieurs journaux et de nombreux livres paraissent en roumain.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Raul Hilberg, La destruction des juifs d'Europe, Gallimard, collection Folio, 2006, TII, p. 1408
  2. (en) International Commission on the Holocaust in Romania (Commission Wiesel), Final Report of the International Commission on the Holocaust in Romania, Yad Vashem (The Holocaust Martyrs' and Heroes' Remembrance Authority), 2004, [1]
  3. a et b Republica Populară Romînă, guide général, Ed. pentru răspîndirea ştiinţei şi culturii, Bucarest 1960, p. 94
  4. Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, Gallimard, collection Folio, 2006, TII, p. 1408
  5. Encyclopédie multimédia de la Shoah : Roumanie
  6. Hilberg, TII, p. 1410
  7. Hilberg, TII, p. 1411 à 1468
  8. Déclaration de Harold McMichael après le torpillage du Struma
  9. Hilberg, TII, p. 1439
  10. Voir [ro:Ioana Olteş] et [ro:Alexandru Toma]
  11. Hilberg, TII, p. 1449
  12. Hilberg, TII, p. 1453-55
  13. Hilberg, TII, p. 1457-58
  14. Hilberg, TII, p. 1460-65
  15. Hilberg, TII, p. 1468
  16. Raul Hilberg, T. 1, p. 545
  17. Raul Hilberg, T. 1, p. 546
  18. Raul Hilberg, T. 1, p. 547
  19. Raul Hilberg, T. 1, p. 548
  20. Raul Hilberg, T. 1, p. 549
  21. Vassili Grossman, Carnets de guerre : De Moscou à Berlin 1941-1945, Calmann-Lévy, 2007 et Raul Hilberg, T. 1, p. 676
  22. Carp a au ministère de l’intérieur un ami humaniste ce qui lui permet de se rendre au ministère, le dimanche, pour y recopier les archives : dans l’immédiat après-guerre, Carp obtient, grâce à des amis juristes qui instruisent les procès de Bucarest intentés aux responsables du régime Antonescu pour crimes contre l’humanité, divers dossiers d’instruction.
  23. (ro)Willi Filderman, colegul de liceu al Maresalului în Evreii care l-au influentat pe Antonescu (2) - Dosare ultrasecrete „Ziua“ - 24 iunie 2006, http://www.ziua.net/display.php?id=202273&data=2006-06-24.
  24. Hilberg, TII, p. 1437.
  25. Matatias Carp, Cartea Neagră. Le Livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie 1940-1944, Éditions Denoël 2009
  26. Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, Gallimard, collection Folio, 2006
  27. Marius Mircu, Ce qui est arrivé aux juifs de Roumanie, Glob, Bat Yam et Papyrus, Holon 1996
  28. a, b et c Rubsel 1958
  29. Leon Volovici, Nationalist Ideology and Antisemitism: the case of Romanian Intellectuals in the 1930s (où, dans le titre, il manque le mot some intellectuals : éd. Pergamon Press, Oxford 1991, (ISBN 0-08-041024-3).
  30. Radu Ioanid, La Roumanie et la Shoah, MMSH Paris 2002, (ISBN 2-7351-0921-6)
  31. Site de la Garde de Fer : [2]
  32. Marc Semo, article L’horreur est roumaine dans « Libération » du 26 février 2009: [3] et « Conférence "Cartea Neagra : l'horreur est roumaine" », sur Akadem (consulté le 5 octobre 2012).
  33. Conférence-débat à l'initiative de l'institut Erudio, le 11 novembre 2009, au Novotel Rive droite de Paris
  34. La thèse roumanophobe du « Roumain forcément antisémite » est, depuis que les Roumains peuvent voter librement, largement réfutée dans les urnes : le candidat socialiste ex-communiste Ion Iliescu et ses successeurs l'ont très largement emporté (de 85% et 65% des voix) aussi bien face à la droite libérale (qui n'a emporté les présidentielles que 2 fois en un quart de siècle) que surtout face aux nationalistes roumains (et il en fut de même au Parlement).
  35. (ro) Duţu A., Dobre F., Loghin L., Armata română în al doilea război mondial (1941-1945) (L'Armée roumaine dans la Seconde Guerre mondiale) - Dicţionar enciclopedic, Ed. enciclopedică, 1999
  36. Spiridon Manoliu, « La Roumanie rejoint les Alliés », Le Monde, 26 août 1984 sur [4]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Matthieu Boisdron, « La Roumanie d'Antonescu dans la Shoah », in Histoire(s) de la dernière guerre, no 12, juillet-août 2011.
  • Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires, Les Belles Lettres, 1994
  • Matatias Carp, Cartea Neagră. Le Livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie 1940-1944, Éditions Denoël 2009.
  • Carol Iancu, La Shoah en Roumanie, Publications de l'université de Montpellier, 2000
  • Radu Ioanid, La Roumanie et la Shoah. Destruction et survie des juifs et des Tsiganes sous le régime Antonescu, 1940-1944, Maison des sciences de l'homme, 2003
  • Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, Le Livre noir, Éditions Acte sud, 1995.
  • Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, éd. Gallimard, 2006, coll. « Folio »-histoire, trois vol. 
  • Madeleine Kahn-Woloch, Basilic, Éditions Atlantica, 2011
  • Arno J. Mayer, La « Solution finale » dans l’histoire, éd. La Découverte, 1990 et 2002
  • Raoul S. Rubsel, Messages de l'enfer, Librairie Fischbacher, , p. 310
  • Alexandre Safran, « Un tison arraché aux flammes » mémoires, Stock, 1989
  • Kevin P. Spicer, Antisemitism, Christian Ambivalence, and the Holocaust.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]