Coup d'État de la Légion et pogrom de Bucarest

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Le coup d'État de la Légion et le pogrom de Bucarest se sont déroulés entre le 21 et le à Bucarest en Roumanie.

Le dictateur fasciste Ion Antonescu avait pris le pouvoir en octobre 1940 avec l'aide de la Garde de fer, mais en janvier 1941, les « légionnaires », jugeant le régime trop modéré, se révoltent (le nom officiel de la Garde de Fer était « Légion de l'Archange Michel », en roumain : Legiunea Arhanghelului Mihail ; ses membres étaient donc nommés « légionnaires »). Pendant la rébellion et le pogrom, la Garde de Fer tue 125 Juifs, et 30 soldats périssent lors des affrontements avec les rebelles. À la suite de ces événements, le mouvement est dissout et 9 000 de ses membres sont jetés en prison.

Contexte[modifier | modifier le code]

Une particularité de l'histoire de la Roumanie est que dans ce pays, la majorité roumaine a été, durant de longues périodes, en position d'asservissement et de soumission politique à des pouvoirs qui lui étaient étrangers (selon les territoires : Empire grec, Empire bulgare, Empire mongol, Royaume de Hongrie, Empire turc, Empire autrichien, Empire russe…). Par conséquent, la majorité roumaine a longtemps été moins favorisée socialement, économiquement et culturellement que les minorités, liées (sauf celle des Roms) aux classes favorisées des Empires dominants et à leur essor économique[1]. Les partis politiques nationalistes ont toujours su exploiter les sentiments de frustration consécutifs à cette situation et lorsqu'en 1918, à la suite de la Première Guerre mondiale, la Roumanie réalise son unité, ils réclament que les minorités soient désormais limitées dans leurs droits et que les « Roumains de souche » (Românii neaoși) soient favorisés par la loi. Cependant, la reconnaissance internationale de l'unification roumaine (Reîntregirea) est assortie, par le Traité de Versailles et ses annexes, à la condition que les droits fondamentaux soient étendus aux minorités ethniques. Or dans les nouveaux territoire se trouvent de nombreux Juifs : en Bessarabie et en Bucovine (prises à la Moldavie respectivement par l'Empire russe en 1812 et par l'Empire autrichien en 1775) ce sont des Juifs devenus respectivement russes ou respectivement allemands, de langues russe et yiddish, dont certains sont des traditionalistes hassidim et d'autres, des socialistes. Des intellectuels antisémites, les partis politiques nationalistes et le clergé considèrent ces Juifs comme des « allogènes » à envoyer en Palestine ou en URSS, et réclament que les droits promulgués en application du Traité de Versailles leur soient retirés.

Une clause secrète du pacte Hitler-Staline d'août 1939, permet l'occupation soviétique de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord le 26 juin 1940. En août 1940, la « médiation » de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste dans le différend entre la Roumanie et la Hongrie concernant la Transylvanie, aboutit au Second arbitrage de Vienne, puis dans celui entre la Roumanie et la Bulgarie concernant la Dobroudja du Sud, se solde par les accords de Craiova. Ces deux « médiations » obligent la Roumanie à céder une grande partie de son territoire à la Hongrie et à la Bulgarie : c'est la fin de l'unification roumaine et plus de quatre millions de roumanophones (sur seize) repassent sous domination étrangère. Ce traumatisme décrédibilise le régime et favorise les nationalistes tandis que le gouvernement et la presse prennent les Juifs comme « boucs émissaires »[2]:

« Confronté avec une crise extrêmement grave, et émettant des doutes sur la survie de son régime, le gouvernement roumain se sert des Juifs comme "paratonnerre" pour canaliser le mécontentement de la population vers cette minorité. Il est remarquable de noter la réaction de la presse roumaine, dont la rage est dirigée contre les Juifs et non contre les soviétiques, les véritables agresseurs. Compte tenu que la presse est censurée en 1940, le gouvernement est forcé avoir joué un rôle dans cette partialité. Une forme typique de désignation anticipée du bouc émissaire a été de faire savoir aux dirigeants juifs que les autorités roumaines allaient lancer des actions de répression contre les Juifs »

Beaucoup de politiques calquent alors leur politique sur l'Allemagne nazie. Les lois antisémites comme le « numerus clausus » dans la fonction publique et les universités, puis le coup d'état de l'« État national légionnaire » (Statul Național Legionar) qui offrent le pouvoir au maréchal Ion Antonescu (qui se définit lui-même comme « le Pétain roumain ») et au gouvernement fasciste antisémite de Horia Sima, aboutissent à une loi de roumanisation, qui dépossède les Juifs de leurs biens et les distribue aux partisans du nouveau régime, créant ainsi un climat dans lequel l'antisémitisme est présenté non seulement comme légitime mais même comme souhaitable.

Concernant la Bessarabie et la Bucovine du Nord, pendant le retrait des autorités roumaines, certains habitants non-roumanophones manifestèrent leur joie, d'autres s'en prirent à la majorité autochtone et se livrèrent à des pillages et diverses violences. Toutefois, la majorité des rapports roumains présents ne désignent pas les Juifs comme assaillants[3] comme le prouvent des historiens de renom tels Dinu Giurescu ou Mihai Pelin[4],[5],[6], contrairement à ce qu'a prétendu la propagande légionnaire et celle du gouvernement fasciste roumain par la suite[2]. En réalité, les assaillants de l'été 1940 étaient surtout des exclus de toute origine, des prisonniers libérés des prisons roumaines et utilisés par le NKVD pour faire régner la « terreur rouge », même si clivages ethniques et religieux ont aussi joué un rôle tragique dans les territoires occupés par l'URSS selon le protocole secret du pacte Hitler-Staline : les trois occupants successifs de ces territoires (soviétiques en 1940-1941, nazis allemands ou fascistes roumains en 1941-1944, et à nouveau soviétiques après 1944) ont dressé les unes contre les autres les communautés, qui vivaient globalement en paix sinon en bonne entente auparavant. Lors de la première occupation soviétique, seule une faible partie des militants, devenus communistes dans les années 1930, de l'Union générale des travailleurs juifs[7], a été embrigadée de gré ou de force par les autorités soviétiques[8] qui procédaient alors au « dépistage » et à l'arrestation des catégories de citoyens jugés « nuisibles »[9] : les anciens fonctionnaires des états estonien, letton, lituanien, polonais, roumain (en priorité les enseignants, juristes, policiers et militaires) ; les prêtres ; les professions libérales ; les commerçants (juifs compris) ; les propriétaires de biens de production (dont les dits « koulaks »), de terre (dont les aristocrates) et immobiliers. Tous sont déportés avec leurs familles[10]. Un an plus tard, les occupants nazis ou fascistes roumains accusent l'ensemble des Juifs de ces territoires, sans distinction, d'être « bolchéviques » et responsables des déportations soviétiques, incitant les populations chrétiennes locales (sortant d'un an de terreur rouge) à rechercher, arrêter et livrer les juifs locaux. Ceux-ci sont massacrés avec leurs familles en une « Shoah par balles » (ou « Holocauste de l'Est »), moins connue que celle d'Europe occidentale et centrale, mais non moins meurtrière (environ deux millions de victimes, et on découvre encore de nouvelles fosses communes et dépôts de cendres)[2],[11].

Dans l'« État national légionnaire » (Statul Național Legionar), la Garde de fer tient entre ses mains le contrôle de l'ensemble du gouvernement, des média et d'une partie des forces de l'ordre, mais non des forces armées qui obéissent uniquement à Antonescu. Le ton monte entre les deux mouvements antisémites sur le sujet du pillage subi par la population juive. Antonescu pense que le vol se fait au détriment de l'économie roumaine et que celui-ci ne profite pas au gouvernement, mais seulement aux légionnaires et à leurs acolytes. La « question juive » n'était pas le seul sujet de discorde : les légionnaires, arrivaient au pouvoir après de nombreuses années de persécutions subies sous le régime pro-Allié précédent du roi Charles II, qui fit même tuer leur fondateur et chef Corneliu Zelea Codreanu, voulaient se venger de tous les politiques qui les avaient réprimés, et qu'Antonescu avait assigné à résidence, mais en refusant de les arrêter ou de les tuer.

Préparation de la rébellion[modifier | modifier le code]

Le désaccord entre Antonescu et la Garde de fer concernant le dépouillement des Juifs, ne concerne pas la spoliation en elle-même, mais sa méthode et la destination finale des biens confisqués. Antonescu souhaite que ce soit fait par voie d'expropriation, progressivement, par la promulgation de lois antisémites successives spécifiques.

« … Les légionnaires veulent tout et le veulent immédiatement ; Antonescu, bien que partageant le même but, essaye de l'atteindre graduellement, en utilisant des méthodes différentes. Le leader l'explique clairement dans un discours devant les ministres nommés par la Légion : "Pensez-vous réellement que nous puissions remplacer tous les « Youpins » (Jidani) immédiatement ? Les défis du gouvernement sont abordés un à un, comme dans un jeu d'échecs"[2] »

Les légionnaires, pour leur part, se dépêchent de dérober autant que possible et le plus rapidement possible, en utilisant des méthodes fondées sur la terreur, la torture ou le meurtre. Les légionnaires ont aussi un différend supplémentaire avec la minorité allemande vivant en Roumanie. Selon les lois de roumanisation, les Juifs sont forcés de vendre leurs entreprises, et les Roumains en profitent pour les leur acheter à très vil prix. Mais la minorité allemande entre en compétition et offre aux Juifs des meilleurs prix que ceux proposés par les légionnaires, en moyenne un cinquième de la valeur réelle des biens. Les Allemands sur place reçoivent en prêt de l'Allemagne, l'argent roumain payé aux Allemands pour l'entretien de leurs régiments installés en Roumanie, officiellement pour « protéger celle-ci des soviets ». Antonescu demande aux légionnaires de cesser leurs actions de terreur. Les légionnaires décident alors de préparer un coup d'état afin de renverser Antonescu et de prendre seuls le contrôle du pays[12].

Tout d'abord, les légionnaires commencent par discréditer Antonescu, en signalant ses relations familiales avec les Juifs, sa belle-mère et son ex-femme, avec qui il s'était marié lorsqu'il effectuait une mission diplomatique en France, sont juives. Ils l'accusent aussi d'être lié avec la franc-maçonnerie et lui reprochent son « amitié » avec Wilhelm Filderman, président des Communautés juives de Roumanie[13]. Selon la propagande nazie, les francs-maçons sont les ennemis de l'humanité, dépassés en perversité seulement par les Juifs.

Dans les 20 jours précédant la rébellion, le niveau de la propagande antisémite croit de façon importante, les légionnaires utilisent tous les moyens à leur disposition. La propagande se focalise sur la nécessité de résoudre le problème juif. Horia Sima et ses camarades recherchent la sympathie du régime nazi en Allemagne, et du fait des similarités idéologiques entre les deux mouvements, ils trouvent un certain nombre de partisans parmi les dignitaires nazis. Le maréchal Antonescu rencontre Adolf Hitler le 14 janvier 1941 en Allemagne. Lors de cette rencontre, Antonescu promet à Hitler la coopération de la Roumanie dans un conflit futur avec l'Union soviétique, et obtient l'accord tacite d'Hitler pour éliminer ses opposants du mouvement légionnaire.

Du 17 au 19 janvier, le Légion organise une série de conférences à travers la Roumanie, afin de démontrer la nature nationale-socialiste de leur mouvement, et de montrer à Hitler leur loyauté.

Antonescu prend des mesures afin de restreindre les actions de la Légion. Le 19 janvier, il émet un ordre résiliant la position des commissaires de roumanisation; ces postes, très bien payés, étaient détenus par des légionnaires. En plus, il chasse les personnes responsables des actes de terreur commis par les légionnaires, le ministre de l'intérieur Constantin Petrovicescu, et les commandants de la police de sécurité et de la police de Bucarest. À leur place, il nomme des militaires loyaux. Les militaires prennent aussi contrôle des installations stratégiques, comme les standards téléphoniques, les commissariats de police ou les hôpitaux. Les officiers de région, légionnaires, sont convoqués dans la capitale pour une consultation économique importante et sont arrêtés au milieu de la réunion.

La rébellion[modifier | modifier le code]

Le 20 janvier 1941, un officier allemand, que l'on suppose être le commandant Döring, chef de l'Abwehr (service de renseignement de l'état-major allemand) dans les Balkans, est abattu à Bucarest par un Grec. Probablement antinazies, les raisons de ce meurtre ne sont pas rendues publiques, mais cet acte va servir d'étincelle pour déclencher le coup d'état par la Légion. Antonescu a changé les commandants de la police de sécurité et de la police de Bucarest, mais leurs subordonnés continuent à recevoir des ordres directement de Horia Sima et font blocage à l'installation de leurs nouveaux commandants. Les légionnaires armés d'armes à feu, prennent le ministère des Affaires intérieures, les commissariats de police et les autres bâtiments gouvernementaux et municipaux, en ouvrant le feu sur les soldats qui gardent ses bâtiments[14].

Les appels au calme d'Antonescu ne sont ni publiées ni radiodiffusées, l'ensemble des média étant entre les mains des légionnaires. Par contre, les légionnaires appellent le peuple à s'insurger contre les Juifs et les francs-maçons, insinuant les relations d'Antonescu[14].

Les gens qui risquent d'être des cibles potentielles se terrent dans les ministères. Les principaux chefs des légionnaires, avec à leur tête Horia Sima, passent à la clandestinité. Les légionnaires recrutent des masses de paysans dans les villages avoisinant. Ceux-ci envahissent les rues de Bucarest, répondant à l'appel de défendre le pays contre les Juifs et les francs-maçons. Les légionnaires prennent les stations-service et les dépôts de carburants et utilisent des bidons d'huile bouillante comme arme contre les soldats. Seuls 15 officiers loyaux restent avec Antonescu dans son palais[14].

L'armée roumaine va se défendre pendant deux jours, et essaye d'assiéger les places fortes des légionnaires, mais n'initie aucune attaque leur laissant même parfois les mains libres. Les légionnaires publient des déclarations, annonçant que les Juifs se sont révoltés. Pendant la rébellion, le seul journal publié est celui des légionnaires qui engage une vigoureuse propagande antisémite et qui finit chaque article par le leitmotiv: « Vous savez qui vous devez abattre » [14].

Le pogrom de Bucarest[modifier | modifier le code]

Le pogrom de Bucarest n'est pas un effet secondaire du coup d'état de la Légion, mais un évènement majeur de celui-ci, organisé à dessein pour légitimer la rébellion et pour assimiler les opposants à la Légion aux sympathisants des Juifs.

De nombreux groupes prirent part aux émeutes contre les Juifs: des officiers de police loyaux aux légionnaires, des syndicats de travailleurs, des unions d'étudiants, des étudiants des grandes écoles, des Roms et des criminels. Les attaques contre les deux quartiers juifs de Bucarest, Dudești et Văcărești, commencent quelques heures avant la rébellion. Le ministre Vasile Iasinschi donne l'ordre de mettre à sac les quartiers juifs et la foule déchainée prend d'assaut les maisons des Juifs, les synagogues et les autres institutions. Les quartiers généraux des légionnaires deviennent des centres de torture. Les maisons des Juifs sont incendiées et leurs habitants regroupés dans des lieux où ils sont torturés pour les dépouiller de leurs biens, et les femmes violées. Les Juifs sont abattus au hasard, mais aussi selon des plans préparés d'avance. Certains Juifs sont jetés du dernier étage du commissariat général de la police, et d'autres exécutés dans l'abattoir.

Les militaires dans leur ensemble ne prirent pas part au pogrom, ni les officiers de police fidèles à Antonescu. Ces policiers furent mirent aux arrêts après avoir dû rendre leurs armes et leur uniforme.

Une synagogue détruite pendant le pogrom

Destruction des synagogues[modifier | modifier le code]

Les légionnaires mettent le feu aux synagogues et dansent autour du brasier avec joie. Pour accomplir leur mission, ils utilisent des camions-citernes remplis d'essence dont ils aspergent les murs avant d'y mettre le feu.

Les fidèles sont dépouillés, les objets de culte volés, les livres saints et les rouleaux de Torah lacérés et embrasés. Les archives et des documents historiques plusieurs fois centenaires se trouvant dans la Grande synagogue sont brulés. Tout est saccagé, même les toilettes.

Quand les légionnaires pénètrent dans le Temple choral, c'est l'heure de la prière du soir. Ils emmènent l'officiant, Ozias Copstik, et les autres fidèles dans un centre de torture, puis les conduisent dans la forêt de Jilava où ils sont assassinés. Les légionnaires retournent alors au Temple choral avec un camion et chargent tous ce qui est transportable. Ils brisent l'armoire contenant les objets de culte et volent son contenu. Puis ils mettent le feu à la synagogue qui est gravement endommagée mais pas entièrement détruite par manque de carburant, et a pu, après la guerre, être reconstruite.

La synagogue Beth El est entièrement détruite à la hache, au marteau et à la barre métallique pour éviter l'embrasement des maisons voisines.

Une troupe de légionnaires, conduite par le prêtre Brigadeu, pénètre le 21 janvier dans la Cahal Grande (Grande synagogue séfarade) et s'y barricade en attendant l'armée. Mais l'armée ne vient pas. Les légionnaires commencent alors à piller les œuvres d'art se trouvant dans le temple, et considérées comme faisant partie des plus belles d'Europe. Les livres sur la religion, la bibliothèque, les rouleaux de Torah sont rassemblés au centre du temple et brulés. Dans la soirée du 22 janvier, les légionnaires amènent un camion-citerne et mettent le feu au bâtiment, interdisant aux pompiers de l'éteindre. Témoin oculaire, le procureur militaire I.N. Vlădescu fera une déposition devant le tribunal populaire de Bucarest en 1946 après la guerre qui sera citée dans le Jurnalul de Dimineață du 21 janvier 1946:

« Le Temple espagnol ressemblait à une torche géante qui illuminait lugubrement le ciel de la ville. Les légionnaires dansaient comme des diables, en tirant en l'air et en chantant leur hymne tinereții legionare (La Garde des jeunes), tout en frappant avec leurs bottes, dans leur fureur sauvage, trois femmes nues, afin de les pousser dans les flammes. Les victimes écrasées, dans leur atroce désespoir, déchiraient l'air de leurs cris de douleur[15]. »

De rares synagogues sont épargnées, comme la Grande synagogue où une employée chrétienne, Lucreția Canjia, supplie les émeutiers de ne pas bruler une maison de Dieu en leur rappelant les valeurs chrétiennes.

Les centres de torture[modifier | modifier le code]

Les Juifs ne sont pas uniquement torturés pour leur voler leurs biens cachés, mais aussi par de jeunes sadiques, et parmi eux des adolescents, dont le seul but est la torture pour leur propre plaisir. Les tortures durent des heures voire des jours, les tortionnaires se relayant à tour de rôle. Les Juifs sont forcés de donner tout ce qu'ils ont sur eux, et parfois même leurs habits, d'avouer où se trouvent leurs biens et ceux de la communauté, et après avoir parlé, ils sont froidement abattus[16]. Parfois, avant de les tuer, on les force à écrire une lettre de suicide.

Les tortionnaires sont dirigés par Mircea Petrovicescu, le fils du Ministre de l'intérieur déposé par Antonescu. Petrovicescu lui-même procède à des interrogations. Il accroche des Juifs sur des cibles et tire en visant de plus en plus près de leur tête afin qu'ils avouent où se trouve leur argent, leurs bijoux et autres biens cachés. Il accroche aussi des femmes juives nues sur les cibles et leur coupe les seins. Uns seule femme survit à cette torture, mais elle est abattue par la suite avec d'autres Juifs. Les femmes légionnaires prennent aussi part au pogrom; tous les survivants confirment leur implication dans les tortures. Selon des témoins, des femmes légionnaires déshabillaient des hommes juifs et leur coupaient les organes génitaux[11].

  • La préfecture de police

À partir du 20 janvier, des dizaines de Juifs sont arrêtés et conduits à la préfecture de police et dans d'autres centres de torture. Parmi les personnes amenées à la préfecture, on trouve: Sigmund Goldfarb, le président de la communauté juive de Bucarest, Moise Orecovscky, le responsable du bureau d'émigration vers la Palestine, le Dr M. Cottiennes, M. Lindner, A. Shapira et C. Haimovici, tous les quatre membres de la commission officielle de l'émigration vers la Palestine. Tous sont torturés si sauvagement que deux des victimes préfèrent se jeter par la fenêtre du troisième étage: le Dr Aschenazy est tué sur le coup, tandis qu'A. Aftalion, grièvement blessé, va rester un long moment sans secours. 15 personnes prises au hasard parmi les personnes arrêtées, sont conduites à l'abattoir et assassinées[17].

  • Bureaux de la CML "Eng George Clime", 37 route de Călărași

Près de 200 Juifs sont amenés dans ces bureaux. Parmi eux, le rabbin H. Gutman, ses fils Iancu et Iosef, Sigmund Colin le trésorier de la communauté juive de Bucarest, S. Rivensohn le secrétaire général de la communauté, Mayer Marcus l'intendant du Temple choral ainsi que sa femme Fany. Tous les Juifs sont roués de coup et volés. Les femmes sont conduites au sous-sol et fouettées avant d'être libérées. Les hommes sont torturés de 19 heures jusqu'au matin du 22 janvier, puis sont divisés en deux groupes. Le premier groupe est conduit à Jilava où ils sont abattus. Le second est emmené à Bucarest à la Ferma Căpitanului (Moulin Străulești).

Les commissaires de la Légion, Robescu et Jipescu, avec un groupe d'environ 40 jeunes gardes, la plupart des ouvriers de l'usine Parcomer sont les responsables des tortures affligées dans ce centre. Les victimes ont été arrachées de leur maison, raflées dans la rue, ou capturées à l'organisation sioniste de la rue Pann. Parmi ces 150 victimes, se trouvent le journaliste Horia Carp, âgé de 72 ans, ancien sénateur et ancien secrétaire général de la communauté juive de Bucarest, son fils Matatias Carp, secrétaire général de la Fédération des unions juives de Roumanie, ainsi qu'un groupe de 20 jeunes Juifs, prêts à partir pour la Palestine. Toutes les victimes sont lacérées de coups de ciseaux, dépouillées de tout ce qu'elles ont sur elles, battues à de nombreuses reprises, et forcées d'avaler une grande quantité de sel mélangé avec de l'huile, de l'essence et du vinaigre, un mélange fortement purgatif, et emprisonnées dans une petite cellule dans la cave, avec interdiction de se rendre aux toilettes. Pendant toute la période de rétention de 46 heures, les légionnaires descendent tous les quarts d'heure pour les battre[18].

  • Siège de l'union des communautés juives, 3 rue Burghele

Une équipe de 24 légionnaires, dirigée par C. Măruntu, envahit le siège de l'Union dans la nuit du 21 au 22 janvier. Après avoir fait sauter la porte, les légionnaires pénètrent dans les bureaux et dévastent tout ce qui s'y trouve. Ils se rendent alors tout d'abord chez le Grand-Rabbin, Dr Alewxandru Șafran et saccagent son appartement, dérobant tout ce qui possède de la valeur, puis chez l'ingénieur C. Salomon qu'ils enferment dans la cave avec sa femme et sa fille, pendant qu'ils pillent leur maison.

  • Le Moulin Străulești, dans le Nouveau Bucarest

Le Moulin Straulesti sert de centre de détention pour 79 Juifs, qui vont être battus pendant deux jours et une nuit, menacés de mort, affamés, ne recevant pendant toute cette période qu'une seule tranche de pain. Après avoir été torturés, ils sont relâchés dans la campagne, nus et sans chaussure dans la neige, à une distance de 16 kilomètres de la ville.

  • Mairie de Jilava

Les Juifs qui survivent à la première exécution de la forêt de Jilava sont transférés dans la mairie de Jilava: parmi eux, le rabbin Zvi Gutman, le chantre Ozias Copstik et le docteur Eugen Solomon qui était venu chercher son frère. Il n'existe pas de données fiables sur les actes de torture auxquels ils ont été soumis, car presque tous ont été par la suite abattus. Le rabbin Gutman qui a survécu a été battu et trainé par les cheveux et la barbe[19].

  • Autres centres de détention et de torture: le siège central de la Légion, rue de Rome; le siège de la Légion, 1 rue Circulaire; le commissariat de police XII, du quartier Moșilor.
Cadavres de Juifs dénudés, dans la neige, dans la forêt de Jilava
Cadavres de Juifs dénudés, dans la neige, dans la forêt de Jilava.

Massacre de la forêt de Jilava[modifier | modifier le code]

90 Juifs sont transférés par camion des centres de torture de la Légion dans la forêt de Jilava où on leur tire une balle dans la tête. Le lendemain, quelques légionnaires se rendent dans la forêt pour récupérer les vêtements des morts et les dents en or[20]. Parmi les morts de la forêt de Jilava, on relève le nom d'Alexandru Solomon, pharmacien, vice-président de la communauté, Ozias Copstik (ou Cuperștic) le chantre du Temple choral, Jacob et Joseph Gutman, les fils du rabbin Zvi Gutman, qui lui a survécu malgré les deux balles reçues en pleine tête. Un autre fils du rabbin Gutman, Efraim Gutman deviendra rabbin de la synagogue Jacob et Joseph Gutman à Tel Aviv[21].

Massacre de l'abattoir[modifier | modifier le code]

Le 23 janvier, quelques heures avant la répression de la rébellion, un groupe de Légionnaires sélectionne 15 Juifs au hasard parmi ceux retenus à la Préfecture de police, et les conduit par camions à l'abattoir où ils sont abattus d'une balle dans la nuque[17]. Cinq des agonisants, dont une petite fille de cinq ans, sont pendus encore vivants à des crochets de l'abattoir. Puis après les avoir encore torturés, les légionnaires leur coupent le ventre et sortent leurs intestins qu'ils enroulent autour des cous des victimes, puis apposent dessus les corps une pancarte marquée Cacher[22]. L'abattoir est fermé pendant une semaine pour le nettoyer de ce carnage[11].

Quand Antonescu appointera un procureur militaire pour investiguer les faits passés à l'abattoir, celui-ci indiquera qu'il reconnait parmi les corps « torturés professionnellement », trois de ses amis, l'avocat Millo Beiler et les frères Rauch. Il ajoutera: « les corps des morts étaient pendus sur des crochets utilisés par les abatteurs[2]. »

L'écrivain roumain Virgil Gheorghiu écrira plus tard dans Mémoires : Le Témoin de la vingt-cinquième heure[23] :

« Dans le grand hall de l’abattoir, où le bétail est suspendu avant d’être découpé, se trouvaient des corps humains nus…Sur certains de ces corps était inscrit CUȘER (Cacher). C'était des corps de Juifs…Mon âme était souillée. J'étais honteux de moi-même. Honteux d'être roumain, comme les criminels de la Garde de fer[24] »

Bilan du pogrom[modifier | modifier le code]

Pendant le pogrom, 125 Juifs de Bucarest ont été assassinés: 120 corps ont été retrouvés, et cinq n'ont jamais pu être découverts. D'autres Juifs qui ne faisaient pas partie de la communauté de Bucarest et qui pouvaient se trouver dans la ville, ont peut-être aussi été tués.

Pendant les émeutes, 1 274 ateliers, usines, magasins et appartements ont été saccagés ou détruits. Après la fin de la rébellion, les militaires saisirent le butin des légionnaires, qui remplissait 200 camions (sans compter l'argent et les bijoux).

La répression du coup d'état[modifier | modifier le code]

Pendant la rébellion, Antonescu évite la confrontation directe avec les légionnaires, mais fait venir des autres villes à Budapest des unités militaires, comprenant 100 chars. Alors que le chaos s'installe à Bucarest, Hitler commence à s'inquiéter de voir son allié potentiel sombrer dans l'anarchie. Les images horrifiques du pogrom se répandent et attirent de la compassion pour les victimes parmi la population. L'armée est furieuse contre les légionnaires, qui ont capturés des soldats, les ont désarmés et leur ont retiré leur uniforme. Plusieurs soldats ont même été brûlés. Quand Antonescu pense que le moment est le plus approprié, il donne l'ordre de mater la rébellion. L'armée, dirigée par le général Ilie Șteflea, réprime la rébellion en quelques heures sans grande difficulté. Les légionnaires ne peuvent pas se défendre contre les canons et les chars de l'armée.

Quand l'armée attaque leur quartier général, les légionnaires s'enfuient. Pendant les escarmouches, 30 soldats sont tués et une centaine d'autres blessés. Le nombre de légionnaires tués est d'environ 200[25], bien que quelques années plus tard, Horia Sima annoncera environ 800 légionnaire tués[11]. Une fois la rébellion matée, Antonescu s'adresse au public à la radio, expliquant sa vérité, mais en ne mentionnant jamais le pogrom. Il demande à la garnison allemande, qui était restée passive durant le coup d'état, d'apporter son support. Les troupes allemandes défilent alors à travers des rues de Bucarest, s'arrêtant devant le bâtiment du Premier ministre, où elles applaudissent Antonescu[26].

Après la chute des légionnaires, tous les opportunistes qui s'étaient joints à eux auparavant s'enfuient. La presse arrête de les supporter, mais reste antisémite et nationaliste. Certains responsables légionnaires, y compris Horia Sima, s'enfuient en Allemagne. Près de 9 000 membres de la Légion sont arrêtés et envoyés en prison.

Les légionnaires qui avaient mené le combat antisémite en Roumanie ne reviendront plus au pouvoir, mais le mouvement continue même sans eux, bien qu'il soit pendant un certain temps mis en sommeil, quand les atrocités du pogrom de Bucarest seront révélées progressivement au public roumain. Quelques mois plus tard le pogrom de Iași dépassera par son ampleur celui de Bucarest.

Négation du pogrom et théorie de la conspiration[modifier | modifier le code]

La négation du pogrom et des actes de cruautés commis dans les centres de torture, à l'abattoir et dans la forêt de Jilava, commence immédiatement après la répression de la rébellion et dès que des documents commencent à être publiés avec des détails sur l'action des légionnaires. La Légion, par la voix de ses chefs essaye de nier qu'il y ait eu un pogrom à Bucarest, et que des actes de barbarie aient été commis. Ils émettent même différentes théories, dont celle que le coup d'état contre le général Antonescu est une prétendue conspiration des Juifs et/ou des communistes[2].

Un des responsables du pogrom, Valerian Trifa, a préféré renoncer à la nationalité américaine en 1982 et a quitté les États-Unis, plutôt que d'être jugé et expulsé.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Pogrom de Iași

Notes[modifier | modifier le code]

  1. (ro) Constantin C. Giurescu & Dinu C. Giurescu, Istoria Românilor Volume II (1352-1606), Editura Ştiinţifică şi Enciclopedică, Bucureşti, 1976 ; Gilles Veinstein et Mihnea Berindei : L'Empire ottoman et les pays roumains, EHESS, Paris, 1987 ; Jean Nouzille La Moldavie, Histoire tragique d'une région européenne, Ed. Bieler, (ISBN 2-9520012-1-9) ; Joëlle Dalegre Grecs et Ottomans 1453-1923. De la chute de Constantinople à la fin de l’Empire Ottoman L’Harmattan Paris (2002) (ISBN 2747521621).
  2. a, b, c, d, e et f (en) et (ro): The report of the International Commission on the Holocaust in Romania; consulté le 11 mars 2007.
  3. Arhivele Militare Române, fond 948, Secția a 3-a operații, dosare 527, 98, 1836, 1891, etc.
  4. Dinu C.Giurescu: Les juifs de Roumanie (1939-1944), 1997, http://www.itcnet.ro/history/archive/mi1997/current10/mi47.htm
  5. Dinu C. Giurescu: Qui est responsable?, 1998, http://www.itcnet.ro/history/archive/mi1998/current7/mi5.htm
  6. Mihai Pelin, La semaine des souffrances, dans Antonescu: le Pétain roumain et ses guerres, vol.I, p. 29-130, Ed. Iosif Constantin Drăgan, Venise, 1988.
  7. Henri Minczeles, Histoire générale du Bund, un mouvement révolutionnaire juif, Denoël, Paris, 1999
  8. Patrick Barbéris et Patrick Rotman, Les révolutionnaires du Yiddishland, série documentaire historique, prod. La Sept Arte/Kuiv/Arkeion, 1999
  9. Sergueï P. Melgounov, La terreur rouge en Russie 1918-1924, Paris, Payot, 1927
  10. Nikolai Bugai, Депортация народов из Украины, Белоруссии и Молдавии : Лагеря, принудительный труд и депортация (déportation des peuples d'Ukraine, Biélorussie et Moldavie), editions Dittmar Dahlmann et Gerhard Hirschfeld, Essen, Allemagne, 1999, p. 567-581, et Collectif et Lucia Hossu-Longhin (dir.) : Mémorial de la douleur (Memorialul durerii ), edition Humanitas, Bucarest et Chișinău, plusieurs rééditions.
  11. a, b, c et d (he): Jean Ancel: Histoire de la Shoah - Roumanie; éditeur: Yad Vashem; Israël; 2002; ISBN 9653081578; concernant le pogrom lui-même, voir le volume I, p. 363-400.
  12. (he) Jean Ancel, Histoire de la Shoah – Roumanie, Yad Vashem, Israël, 2002, p. 354-361 (ISBN 9653081578).
  13. Ce que valait cette « amitié », Wilhelm Filderman l'éprouvera dans sa propre chair lors de sa déportation, un an plus tard, en Transnistrie où il faillit laisser la vie.
  14. a, b, c et d (he): Jean Ancel: Histoire de la Shoah – Roumanie; éditeur: Yad Vashem; Israël; 2002; chapitre 11; (ISBN 9653081578)
  15. (ro): „Jurnalul de Dimineață" du 21 janvier 1946: [1]
  16. (ro): Matatias Carp: Cartea Neagră; seconde édition; éditeur: Diogene; 1996; vol. 1; pages: 183-184
  17. a et b (ro): Matatias Carp: Cartea Neagră; seconde édition; éditeur: Diogene; 1996; vol. 1; page: 182
  18. (ro): Matatias Carp: Cartea Neagră; seconde édition; éditeur: Diogene; 1996; vol. 1; pages: 182-183
  19. (ro): Matatias Carp: Cartea Neagră; seconde édition; éditeur: Diogene; 1996; vol. 1; page: 185
  20. (ro): Professeur Iaacov Geller: Rezistența spirituală a evreilor români în timpul Holocaustului; éditeur: Hasefer; 2004; page: 34
  21. (ro): Professeur Iaacov Geller: Rezistența spirituală a evreilor români în timpul Holocaustului; éditeur: Hasefer; 2004; page: 35
  22. (ro): Professeur Iaacov Geller: Rezistența spirituală a evreilor români în timpul Holocaustului; éditeur: Hasefer; 2004; pages: 430-431
  23. Virgil Gheorghiu : Mémoires : Le Témoin de la vingt-cinquième heure ; Éditions Plon ; 1986 ; ISBN 2259014356
  24. (en): The Holocaust in Romania Under the Antonescu Government
  25. (en): The Nizkor Project - The Pre-War Years; consulté le 5 août 2010
  26. (he): Jean Ancel: Histoire de la Shoah – Roumanie; éditeur: Yad Vashem; Israël; 2002; pages: 374-375; (ISBN 9653081578)


Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (he): Jean Ancel: History of the Holocaust; éditeur: Yad VaShem; 2002
  • (ro): Matatias Carp: Cartea Neagră; vol 1; éditeur: Diogene; 1996
  • (ro): Iaacov Geller: Rezistența spirituală a evreilor români în timpul Holocaustului; éditeur: Hasefer; 2004
  • (en): Radu Ioanid: The Holocaust in Romania: The Destruction of Jews and Gypsies Under the Antonescu Regime, 1940-1944; éditeur: Ivan R. Dee; 2000; (ISBN 1566632560).

Liens externes[modifier | modifier le code]