Pérennialisme

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Le mot « pérennialisme » est dérivé du latin perennis, qui a donné le français pérenne puis pérennité, c’est-à-dire « état, caractère de ce qui dure toujours » (Larousse, Robert). Pour les pérennialistes, le Principe unique et éternel de l’univers non seulement se révèle à l’homme au travers des religions ou traditions mais constitue la substance même de son intellect, son cœur spirituel, d’où la possibilité chez les plus grands sages d’une connaissance directe, non discursive, de la Réalité ou de la Vérité. Pour les pérennialistes, les diverses révélations ou religions procèdent et témoignent de la même vérité - la Tradition primordiale -, d’où le vocable religio perennis proposé par Frithjof Schuon pour se référer tant à la vérité universelle qu'à l’ésotérisme doctrinal et méthodique sous-jacent à toute religion. Parmi plusieurs définitions possibles mais équivalentes, la sophia perennis (la sagesse pérenne, c’est-à-dire intemporelle, essentielle, primordiale, universelle) sera la connaissance de la Réalité ou de la Vérité une, et la philosophia perennis, la science des principes métaphysiques universels[1].

Bien que cette position intellectuelle ait toujours existé, ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle qu’apparaît l’appellation d’« école pérennialiste » sous la plume d’auteurs proches de Schuon, qui voient en René Guénon et Ananda Coomaraswamy les précurseurs de ce courant également qualifié d'« école traditionaliste », désignation moins explicite que la première étant donné que les pérennialistes ne sont pas seuls à se considérer traditionalistes. Hormis les trois grandes figures du pérennialisme contemporain que sont Guénon, Coomaraswamy et Schuon, on peut citer Titus Burckhardt, Martin Lings, Seyyed Hossein Nasr, William Stoddart, Jean-Louis Michon, Léo Schaya, Patrick Laude, Harry Oldmeadow, James Cutsinger, Marco Pallis, Joseph Epes Brown, Whitall Perry, Gai Eaton, Georges Vallin.


Définitions[modifier | modifier le code]

Selon Antoine Faivre[2], les trois postulats du pérennialisme sont l'existence d'une Tradition primordiale, l'incompatibilité entre modernité et Tradition et la possibilité de retrouver cette Tradition par la gnose qui permet, en principe, d'arriver à une connaissance complète du divin par une ascèse intellectuelle et spirituelle.

Tradition et pluralité des religions[modifier | modifier le code]

Rejetant l'idée de progrès et le paradigme des Lumières, les auteurs pérennialistes décrivent le monde moderne comme une pseudo-civilisation décadente, dans laquelle se manifestent les pires aspects de l'ultime ère du cycle de notre humanité, l'Âge de fer de la mythologie grecque ou le Kali Yuga - l'âge sombre - de la cosmologie hindoue. À « l'erreur moderne », les pérennialistes opposent un héritage immuable d'origine divine, une « Tradition primordiale » (tradere = transmettre), présente dès l'origine de l'humanité et se cristallisant dans les diverses révélations ou religions, qui prônent le retour de l'homme vers son principe créateur.

Par-delà la diversité des formes traditionnelles exprimées sous forme de religion ou de société initiatique, les pérennialistes discernent une unique Tradition (avec majuscule), que Schuon appelle une « unité transcendante ». Ils affirment que les traditions historiquement séparées, malgré leurs différences formelles, ne partagent pas seulement la même origine divine mais sont basées sur les mêmes principes métaphysiques, dont la connaissance relève de ce qu'on peut nommer philosophia perennis.

Apparaissant à la Renaissance, le vocable « philosophia perennis » est généralement associé au philosophe Leibniz, qui le doit lui-même au théologien du XVIe siècle Augustinus Steuchius. Mais cet idéal philosophique est plus ancien et on peut le retrouver dans le platonisme, dans la Chaîne d'or (seira) du néoplatonisme, dans la Patristic Lex primordialis, et le relier à la Din al-Fitra islamique et au Sanatana dharma hindou.

La redécouverte de la Sophia perennis[modifier | modifier le code]

L'auteur français René Guénon (1886-1951) fut en un sens le pionnier de la redécouverte de cette philosophia perennis ou sophia perennis.

Sa thèse est que l'ensemble des traditions, qu'elles soient de nature religieuse ou non, sont des expressions différentes de la même vérité d'origine supra-humaine, la Tradition primordiale. D'autre part, dans l'état actuel du cycle de l'humanité, la plupart des traditions ont une structure associant exotérisme et ésotérisme (ce n'est pas le cas de l'hindouisme ni de la tradition tibétaine où les deux aspects sont totalement liés).

L'exotérisme est l'aspect extérieur de la tradition. Le point de vue exotérique est caractérisé par sa nature « publique » et son but est le salut de l'âme, c'est-à-dire un avenir post-mortem favorable, mais ignorant la possibilité d'une délivrance définitive.

Dans la vision traditionaliste, l'ésotérisme est plus que le complément de l'exotérisme, il est l'esprit par opposition à la lettre, le noyau par rapport à la coquille. L'ésotérisme sapientiel possède une autonomie totale par rapport à l'exotérisme, car sa substance fondamentale est la Tradition Primordiale elle-même. Fondé sur la pure métaphysique — par laquelle Guénon entend une connaissance spirituelle transmise par l'initiation, les rites, et le travail personnel, et en aucun cas un système rationnel ou un dogme théologique — et tout en s'appuyant opérativement sur une forme traditionnelle, la voie ésotérique vise la réalisation des états supérieurs de l'être et finalement l'union entre l'individu et le Principe. Guénon appelle cette union l'« identité suprême ».

Par « Principe », Guénon entendent davantage que le Dieu personnel de la théologie exotérique : l'Essence supra-personnelle, l'Au-delà de l'Être, l'Absolu à la fois complètement transcendant et immanent à la manifestation. Selon lui, l'essence fondamentale de l'individu est non-différente de l'Absolu lui-même. Guénon se réfère ici aux concepts védiques du Brahman (Principe), de l'Atman (Soi) et du Moksha (Délivrance). Cette référence aux dénominations sanskrites n'est pas accidentelle ou circonstancielle car pour Guénon, le Sanatana dharma hindou représente « l'héritage le plus direct de la Tradition Primordiale ». Plus généralement, les grandes traditions de l'Asie (Advaita vedanta, taoïsme et soufisme) ont un rôle paradigmatique dans ses écrits. Il les considère comme l'expression la plus rigoureuse de la pure métaphysique, cette sagesse supra-formelle et universelle n'étant néanmoins en elle-même ni orientale ni occidentale.

La critique de la modernité[modifier | modifier le code]

Pour Guénon, dans La Crise du monde moderne, la fin de ce processus de dégradation est la perte de référence à la Tradition primordiale. C'est ce qu'il nomme «modernité », en laquelle se manifestent les pires possibilités du Kali Yuga. Guénon appelle aussi notre époque le Règne de la Quantité, parce que l'homme et le cosmos sont de plus en plus déterminés, ontologiquement parlant, par la matière. La tragédie du monde occidental depuis la Renaissance est, selon lui, la perte du sens du sacré ou du divin, donc une humanité livrée à ses penchants les plus profanes. En outre, dans le contexte occidental, il est pratiquement impossible pour une âme en quête de spiritualité de recevoir une initiation valable et de suivre un chemin ésotérique dans le cadre d'une tradition régulière.

La voie initiatique[modifier | modifier le code]

Bien qu'il ait milité dans ses premiers ouvrages pour une restauration de la spiritualité traditionnelle en Occident sur la base du catholicisme et de la franc-maçonnerie, Guénon a rapidement abandonné cette idée. Son œuvre a été rejetée par certains milieux catholiques en raison du fait qu'elle refusait de considérer le christianisme comme la plus importante des traditions et qu'elle prétendait que le catholicisme n'avait plus de dimension ésotérique. D'autre part, il considérait que si la franc-maçonnerie était toujours une tradition initiatique, le passage d'une pratique opérative à une pratique spéculative, au début du XVIIIe siècle, était un signe de déchéance, ses activités politiques indiquant une décadence encore plus prononcée.

Ayant dénoncé les leurres de la théosophie et de l'occultisme, deux influents mouvements florissants à cette époque, Guénon fut initié en 1912 dans l'ordre Chadhili et partit pour Le Caire en 1930 où il passa le reste de sa vie comme musulman soufi. À ses nombreux correspondants, il désignait clairement le soufisme comme la forme ésotérique la plus accessible aux Occidentaux désireux de trouver ce qui n'existe plus en Occident : une voie initiatique de connaissance (skrt. jñāna, gnose), comparable à l'Advaita vedānta.

De fait, bien qu'Ananda Coomaraswamy fût hindou, de nombreux continuateurs de Guénon tels que Frithjof Schuon, Martin Lings, Jean-Louis Michon, Titus Burckhardt furent initiés au soufisme. D'autres demeurèrent chrétiens, notamment le philosophe des religions Jean Borella. Marco Pallis était, quant à lui, bouddhiste et Léo Schaya était juif mais devint musulman. Les représentants les plus influents de cette école en Europe du Nord sont les musulmans convertis : Kurt Almqvist, Tage Lindbom et Ashk Dahlén.

Influence dans le milieu universitaire[modifier | modifier le code]

La pensée traditionaliste a eu une certaine influence dans le domaine des sciences comparatives des religions et notamment sur Mircea Eliade, bien qu'il ne fût pas lui-même membre de cette école. Des académiciens contemporains comme Huston Smith, William Chittick, Harry Oldmeadow, James Cutsinger et Hossein Nasr ont promu le pérennialisme comme alternative à l'approche laïque et profane du phénomène religieux.

Études universitaires sur le traditionalisme[modifier | modifier le code]

Le traditionalisme et l'école traditionaliste sont un champ d'études de l'histoire de la pensée, des sciences des religions et de la sociologie des religions. Ces études se focalisent sur la vie et l'œuvre de René Guénon, de ses continuateurs, ainsi que des groupes et institutions de cette mouvance.

Histoire[modifier | modifier le code]

Les études sur le traditionalisme ont commencé en 1971 avec la publication d'un article de Jean-Pierre Laurant : « Le problème de René Guénon » dans la Revue de l'histoire des religions. Durant les années 1980, on assista à un développement des travaux universitaires sur René Guénon et, dans les pays anglo-saxons, principalement sur Julius Evola, qui toutefois n'était pas un auteur pérennialiste à proprement parler, comme on l'a dit. Ce n'est pas avant les années 1990 qu'ont été publiés en anglais des travaux académiques sur le phénomène plus vaste du traditionalisme.

Controverses[modifier | modifier le code]

Les traditionalistes sont souvent hostiles aux travaux académiques et Guénon lui-même tenait les universitaires en piètre estime à cause de leur refus d’admettre la possibilité d’une connaissance supra-rationnelle.

Des controverses ont suivi la publication du livre de Mark Sedgwick Against the Modern World (Contre le monde moderne) en 2004 : alors que les universitaires et d'autres qui n'étaient pas de la mouvance traditionaliste ont souvent salué l'ouvrage, comme le firent aussi certains traditionalistes, d'autres traditionalistes ont publié des comptes rendus extrêmement hostiles, attaquant non seulement le livre mais aussi son auteur, l'accusant de divers motifs personnels, notamment d'être « une sorte d'espion euro-atlantiste » et de n'avoir lui-même « pas été autorisé à entrer dans un ordre initiatique « traditionaliste »[3]. » Sedgwick a rejeté ces accusations, et maintenu que ses motivations étaient les mêmes que celles de n'importe quel historien.

Le mouvement pérennialiste est parfois associé aux mouvements d'extrême-droite surtout en raison du fait que Julius Evola s'est réclamé de ce mouvement et de l'œuvre de René Guénon. Cette association a été remise en cause par plusieurs auteurs comme Xavier Accart dans Guénon ou le renversement des clartés, montrant que René Guénon émettait de très sérieuses réserves sur Evola et s'inquiétait de toute récupération politique de sa propre œuvre, qu'il disait rejeter par avance.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Pour des biographies spécifiques plus complètes voir l'article René Guénon. Quelques écrivains « guénoniens » tels Jean Tourniac ou Elie Lemoine (alias « un moine d'Occident » ou Portarus) ont également apporté une contribution à l'histoire des doctrines religieuses.

Religion comparée[modifier | modifier le code]

Études académiques sur l'école traditionaliste[modifier | modifier le code]

Sur Guénon en français 
  • Jean-Pierre Laurant, « Le problème de René Guénon », Revue de l'histoire des religions (1971).
  • Marie-France James, Ésotérisme et Christianisme : autour de René Guénon (1981)
  • Pierre-Marie Sigaud, éd., René Guénon [Dossiers H] (1984)
  • Jean-Pierre Laurant et Paul Barbanegra, eds, René Guenon [Cahier de l'Herne] (1985)
  • Antoine Faivre, éd, dossier sur le Pérennialisme, Aries 11 (1990)
Travaux généraux récents 
Sur le traditionalisme en anglais 

Sites externes en complément des ouvrages académiques[modifier | modifier le code]

  • www.traditionalists.org, site web de Mark Sedgwick sur les études académiques des Traditionalistes et du Traditionalisme.
  • Les Cahiers de l’Unité (Montréal, Canada). De sensibilité guénonienne.[4]

Autres[modifier | modifier le code]

  • Claudio Mutti, La Grande influence de René Guénon en Roumanie, suivi de Julius Evola en Europe de l’Est, Akribeia, 2002.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Thierry Béguelin, Vers l'Essentiel: lettres de Frithjof Schuon, Les Sept Flèches, Lausanne, (ISBN 978-2-970-03258-8), p. 30,42
  2. « L’historien et le pérennialisme », Politica Hermetica, n°10 (L’histoire cachée entre histoire révélée et histoire critique, 1996), 68-72.
  3. (en) Róbert Horváth, « A Critique of Against the Modern World by Mark Sedgwick ».
  4. « Cahiers de l'Unité N°9 | René Guénon », sur Cahiers de l'Unité N°9 | René Guénon (consulté le 28 mai 2018)


Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]