Heidegger et la poésie

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Article général Pour des articles plus généraux, voir Martin Heidegger et La philosophie de Martin Heidegger.

L'une des voies d'accès à la pensée de Martin Heidegger passe par l'intérêt tout particulier que cette pensée porte à la poésie (ποίησις). Selon Joël Balazut[1], la grande poésie serait pour Heidegger le lieu de la manifestation de la vérité originelle. Pour le dire autrement la poésie « apporte la réponse à la « question de l'être », laquelle a toujours été la question fondamentale de la philosophie »[1]. Comme l'écrit Hadrien France-Lanord[2], Heidegger est demeuré toute sa vie en dialogue avec cette entente de la ποίησις.

L'article rassemble dans une première section quelques considérations générales sur l'approche heidegérienne de la poésie dont il cherchera confirmation dans la poésie de Friedrich Hölderlin dans son essai Les Hymnes de Hölderlin : La Germanie et le Rhin.

Considérations générales sur la poésie et le langage[modifier | modifier le code]

Hoelderlin 1792

Comme le remarque Alain Boutot[3], Heidegger n'aborde pas Hölderlin, son poète de prédilection, en critique littéraire mais dans l'attitude du penseur et du philosophe. Il ne s'agit toutefois pas pour lui de transformer en concepts philosophique le contenu poétique mais d'expérimenter le « lieu » ou la « dimension » d'une possible rencontre des deux paroles du penseur et du poète[N 1]. Si dès le début, avec Parménide, le dialogue a été possible entre la pensée et la poésie, pense Heidegger c'est du fait de leur commune provenance et non en raison d'un penchant particulier du philosophe pour la poésie écrit Christian Dubois[4].

À partir de 1934 la plupart des travaux sont comme aimantés par l'influence de la poésie. Poésie et pensée ont soin de la « Parole » parce que l'une et l'autre ont l'être en leur garde. À cette langue mystérieuse de l'être nous nous devons d'y correspondre par la Pensée et la Poésie et ceci en des modes différents, « Le penseur dit l'être. Le poète dit le « sacré » » affirmera Heidegger dans Qu'est-ce que la métaphysique[4] ?

L'essence de la poésie[modifier | modifier le code]

La dérive moderne du sens de la poésie[modifier | modifier le code]

Heidegger[5] note que, de nos jours, le travail du poète est traditionnellement compris comme l'expression symbolique d'un vécu qui relève d'une analyse historique ou d'une recherche psychologique à propos des motivations profondes. Le « poétiser » est conçu comme un processus psychique qui en tant qu'expression d'un vécu a son origine dans l'âme du poète, une culture, ou l'état d'âme d'un peuple. Sur ces bases on a coutume de distinguer la poésie lyrique, épique, romantique, morale ou engagée. Cependant la conscience se fait jour, même parmi les non philosophes, que tout ce découpage ne représente qu'un simple éclairage et que la poésie est autre chose et notamment une rencontre entre celui qui, par ses mots, se dit sans doute lui-même mais aussi dit son monde, et celui qui reçoit et partage ce dévoilement.

Pour Heidegger, « il incombe au poète de se tenir sous les orages des dieux » et à « tendre au peuple le don céleste ». Le vrai poète n'est pas celui qui explore sa dimension intérieure, ses sentiments, mais celui « qui est touché par la grâce de l'être ». En proférant ce que Heidegger nomme « la parole essentielle », il permet aux « choses » d'apparaître pour ce qu'elles sont, écrit Alain Boutot[6].

La nécessité de la poésie[modifier | modifier le code]

N'étant plus fixée sur l"étant, mais sur son « avenance » (l'Ereignis), la pensée de « l'autre commencement » ne peut plus parler en mode énonciatif logique, mais sur une autre modalité du Dire, la « Dichtung »[7]. Notre époque est celle de l'« extrême péril » ( voir conférences de Brême : le Péril), celui où la misère de l'homme privé de l'angoisse du questionnement, n'est même plus capable d'éprouver combien il est mis en question au plus intime de lui-même. Le poète en délivrant la « tonalité fondamentale », stimmende Eröffnung, celle de la détresse, sera celui qui comme « lanceur d'alerte », se tient au bord de l'« abîme de l'Être » selon ce qu'écrit Émilio Brito[8].

L'être de la poésie[modifier | modifier le code]

Usant d'une stratégie courante chez lui, Heidegger, plutôt que d'interroger le vécu et l'intimité du poète, va chercher dans la poésie elle-même, à partir du relevé d'un certain nombre de thèmes frappants, aussi disparates soient-ils, les conditions présupposées d'une « unité interne » note Jean-François Mattéi[9]. À cet effet il dégage cinq thèmes tournant autour de la signification du langage poétique à partir desquels en cherchant leur « unité fondatrice » , il espère dévoiler l'être de la poésie.

  1. la langue parce qu'elle projette l'homme « au milieu de l'étant tout entier » est parmi les biens de l'homme, celui qui est le plus périlleux, der Güter Gefährlichtes[10].
  2. la langue à qui est interdit le domaine des dieux et donc l'accès à sa propre origine peut sombrer dans le bavardage quotidien et encourir un grand péril[11]
  3. la langue a quelque chose à voir avec les positions fondamentales de l'homme vis-à-vis de « l'étant tout entier », autrement dit la langue détermine l'être de l'homme[12]
  4. la langue comme protection de l'homme contre le dieu[13]
  5. C'est la langue qui possède l'homme et non l'homme la langue[14]

En accordant une place éminente au langage, Heidegger n'ambitionne pas de donner une définition supplémentaire de l'essence de l'homme ; il relève le langage de son usage purement instrumental auquel la modernité la réduit pour en faire « l'ajointement fondamental du Dasein historique »[14], l'instrument de l'exposition de l'homme à la totalité de l'étant[N 2]. « Le dialogue n'est jamais en son essence, communication, mais advenue, permanente de l'exposition du Dasein à l'ensemble de l'étant »[15].

L'« homme dialogue » , exposé à toutes les modalités de l'étant, voit s'instaurer une communauté, qui est « un pouvoir entendre les uns les autres » plus originaire que celle des relations inter-humaines qui en dépendent[16]. Cette manifestation de la communauté relie l'homme à une terre et à un peuple.

La fonction de la poésie[modifier | modifier le code]

Parce que le poème ne transmet aucune information sur le monde, ne communique rien mais, parle purement et simplement, la « Parole » en tant que telle, celle qui avait été pressenti dans la langue initiale, s'y montre véritablement en ce qu'elle est[17]. Heidegger remarque que c'est par la poésie que les anciens Grecs font l'expérience de l'être[N 3].

La « parole primordiale » recherchée, celle qui ouvrirait à la fois, sur la Poésie et la Pensée, Heidegger propose de l'appeler d'un mot intraduisible en français la Dichtung . Heidegger ne fait pas seulement référence à la poésie grecque mais à toute véritable poésie comme il le prouve dans son interprétation remarquable de la poésie de Georg Trakl dans acheminement vers la parole[18]. La parole « créatrice » dans son jaillissement original a pour nom, poésie[N 4].

  1. Poétiser est un dire et même aussi un faire qui rend manifeste. « C'est à la poésie d'ouvrir notre Dasein à l'étant tout entier, afin que comme le poète à la tête découverte, il se tienne sous l'orage du dieu et soit frappé par l'éclair qui lui donne le monde en partage » écrit Jean-François Mattéi[19]
  2. Poétiser c'est aussi recevoir directement le signe des dieux. La poésie est l'écho de ces signes divins (l'éclair et l'orage) répercuté dans le peuple[20]. Les dieux font signe par cela même qu'ils sont, ce sont les poètes qui instaurent ce qui demeure.
  3. Être poète n'est pas un mérite mais la preuve d'une exposition insigne à l'Être.

L'interprétation de la parole poétique[modifier | modifier le code]

« Heidegger affirme, sans équivoque, que c'est bien dans et par le mythe, c'est-à-dire, dans et par la poésie mythique, qu'est portée et déployée l'alethia »écrit Joël Balazut[21],[N 5].

L'interprétation heidegerienne du poème la Germanie constitue selon Jean Greisch[22], un exemple parfait d'opération herméneutique qui s'articule selon quatre mouvements . Il y a d'abord le degré zéro de la compréhension du texte, en tant que texte et son énoncé, on passe ensuite à l'écoute de la vibration d'un dire qui lui-même, en tant que dire, a sa racine dans une « sensibilité fondamentale » la Grundstimmung ou « disposition fondamentale » qui commande selon Émilio Brito[23] auteur d'un livre sur Heidegger et l'hymne du sacré, la configuration rythmique de chaque poème, et aussi son « lieu métaphysique ».

Le penseur va tenter de définir ce « lieu métaphysique », par où parle la « langue commune », la langue de l'« Être », au penseur et au poète, « qui rend possible la reprise pensante de la parole du poète » et qu'il qualifiera de « temporalité essentielle »[22]. Ainsi, dans l'interprétation heideggerienne, le poème : La Germanie (voir Les Hymnes de Hölderlin : La Germanie et le Rhin), est tout entier « tendu vers l'origine, ce poème laisse pressentir le commencement »[24].

Heidegger consacrera, à partir des années 1930 et jusqu’à la fin de sa vie, de nombreuses études à la poésie et notamment à celle de Hölderlin, avec lequel il entreprend un véritable dialogue au sommet[N 6]. Comme l'écrit Christian Dubois, « on ne saurait exagérer l'importance du poète pour le penseur[...]Le penseur dit l'être ; le poète nomme le sacré »[25].

L' « avoir part » à la poésie[modifier | modifier le code]

L'homme ne peut être défini par ses seules occupations journalières, ni par sa fonction dans la société, ni d'aucune manière ontologique satisfaisante, il est donc toujours Die Unheimlichkeit, toujours « sans chez soi », sans essence, sans fondement et sans sol. Qu'est-ce qui reste alors pour constituer notre part essentielle d'humanité ? La poésie apporte-t-elle une réponse ? Qu'en est-il de la question du divin et de l'invocation nostalgique du retour du dernier dieu, s'interroge Heidegger ? Sur ce sujet, Jean Greisch pense que l'œuvre d'Hölderlin, telle qu'elle est comprise par le philosophe, a pour enjeu essentiel la lutte concernant la venue ou la fuite du dieu[26]. Parce que cette part essentielle de notre humanité reste indéterminée la question mérite de rester ouverte, la question du sacré comme la question de la place du dieu[27].

Le poète n'apporte aucune réponse sinon d'une manière énigmatique, que l'homme doit « avoir part »[28] sans plus d'autre précision. Heidegger en conclut que le poète renvoie l'homme « aux liens qui pourraient l'unir aux autres hommes dans le partage de la poésie »[19], dont le rôle sera d'ouvrir l'homme au tout de l'être. Car la poésie depuis son étymologie grecque n'est pas un simple mode littéraire ni une forme élevée de la culture et encore moins l'expression d'un sentiment ou d'une souffrance mais l'instauration essentielle de l'Être, das Seyn dans l'afflux de toutes les significations de l'« étant » que permet le langage[29].

L'homme habite en poète[modifier | modifier le code]

L'expression « L'homme habite en poète » est empruntée à un autre poème de Hölderlin. Elle parle de l'habitation de l'homme en un sens qui bien sûr est plus symbolique que le sens habituel du mot. Le terme « poésie » et ses dérivés viennent du grec ancien ποίησις, et s'écrivait, jusqu'en 1878 poësie (le tréma marquait une disjonction entre les voyelles "o" et "e"). ποιεῖν(poiein) signifie « faire, créer » : le poète est donc un créateur, un inventeur de formes expressives.

Lorsque Hölderlin parle d'habiter, il a en vue un trait fondamental de la condition humaine. Nous habitons chez nous mais aussi notre ville, notre pays et par extension ses institutions, ses lois ses usages et ses mythes. Et pour la poésie, il la considère à partir du rapport à l'habitation, ainsi entendue, dans son être[30], Heidegger se fait plus précis encore, non seulement l'homme habite en poète mais c'est « la poésie qui fait de l'habitation une habitation ». Deux questions restent en suspens : Peut-on parler de l'existence humaine à partir de l'habitation ? Si oui, en quel sens et comment penser la poésie comme un « bâtir » par excellence ?

Heidegger note que l'élément intermédiaire qui nous relie et nous dévoile l'étant, c'est le langage qui n'est que secondairement un moyen de communication et d'expression. Ainsi l'homme s'illusionne en se croyant maître et souverain de la langue, qui de fait le possède de part en part, et qui nous atteint directement lorsqu'elle est dans son élément poétique , ποίησις[30]. Pour autant, la distance peut être grande entre le dire poétique et la qualité de l'écoute qui devrait lui correspondre. Enfin Heidegger souligne deux autres vers avec lesquels il va expliciter les conditions d'une correspondance appropriée entre le dire et l'écoute.

Plein de mérites, mais en poète,/ l'homme habite sur cette terre

Le mais restrictif, Heidegger le comprend, comme s'appliquant au premier membre de la phrase au Plein de mérites ce qui conduit à considérer, les dits mérites comme des obstacles à une habitation poétique.Ces mérites ou travaux ferment à l'habitation l'accès même de son être, car tout « produire, cultiver ou construire » implique que déjà l'homme a conduit à bien une tout autre habitation d'une tout autre dimension. Dans cette dimension, qui serait la dimension de toutes les dimensions (comme l'espace, le temps, le lieu, les mythes), les Grecs anciens pourraient être considérés comme ceux qui ont disposé la « « Mesure » » de l'Occident et de son Histoire. « Les Grecs, dit Heidegger, ont été jusqu'ici le peuple qui donne la mesure et établit le rang, peuple sans lequel il aurait été impossible de penser l'histoire de l'Occident »[31].

La « Mesure », si mesure il y a, se prend vis-à-vis du Tout, de la Terre, du Ciel, et des dieux. L'homme déploie son être en tant que mortel dans cet entre deux qu'Heidegger avec Hölderlin nomme la « « Dimension » ». L'homme pour autant qu'il est se tient dans toute la « Dimension », il appartient au poète de la lui dévoiler. C'est pourquoi l'« habiter » n'a véritablement lieu que dans la mensuration amenageante. Heidegger conclut sa difficile interprétation, dans la conférence L'homme habite en poète en énonçant que la poésie est « la puissance fondamentale de l'habitation humaine »[32]. L'homme ne trouve une demeure que dans l'habitation « poétique » c'est-à-dire lorsqu'il se tient, selon ce que rapporte Alain Boutot[33] du dire heideggérien « en la présence des dieux et est atteint par la proximité essentielle des choses ». C'est pourquoi Heidegger a pu écrire cette phrase surprenante, selon ce que rapporte Hadrien France-Lanord [34] : « La poésie met en jeu l'existence de l'homme ».

Le retournement natal[modifier | modifier le code]

Avec la Unheimlichkeit, traduit par l'expression « non appartenance », Heidegger vise un trait essentiel du Dasein comme quoi il reste fondamentalement toujours un étranger, étranger à son monde comme à lui-même. En son fond le Dasein de l'« être-jeté » ne trouve jamais de fondement, ni de sol « natal » il est Heimatlosigkeit , sans patrie[N 7] ; le toujours « ne pas être chez soi » appartient à son essence la plus propre[N 8].

Heidegger découvre chez Hölderlin avec le « retournement natal » l'idée d'un contre-mouvement, d'un perpétuel besoin de retour à la source. Françoise Dastur[35] demande que l'on entende ce « retournement natal » vaterländische Umkehr non comme un appel trivial à revenir par nostalgie dans son pays d'origine, mais comme une invite à renouer avec son âme ou l'esprit de ses pères vaterland qui détermine le destin de tous ceux qui lui appartiennent[N 9].

La Germanie et le Rhin[modifier | modifier le code]

Les Hymnes de Hölderlin : La Germanie et le Rhin
Auteur Martin Heidegger
Pays Drapeau de l'Allemagne Allemagne
Genre Essai philosophique
Version originale
Langue Allemand
Titre Hölderlins Hymnen « Germanien » und « Der Rhein »
Éditeur Vittorio Klostermann
Lieu de parution Frankfurt am Main
Date de parution 1980
Version française
Traducteur François Fédier, Julien Hervier
Éditeur Gallimard
Collection Bibliothèque de philosophie
Lieu de parution Paris
Date de parution 1988
Nombre de pages 285
ISBN 2-07-071311-3

Selon Jean-François Mattéi[36], c'est parce qu'ils manifestent une unité d'inspiration, comme un double chant adressé à la patrie et à son fleuve que Heidegger traite ensemble et regroupe ces deux poèmes, la Germanie et le Rhin, sous l'expression de « poésies fluviales ».

Les Hymnes de Hölderlin : La Germanie et le Rhin (en allemand Hölderlins Hymnen « Germanien » und « Der Rhein ») forment le tome 39 de l'édition intégrale de l'œuvre de Martin Heidegger, la « Gesamtausgabe », reprenant un cours de l'hiver 1934-1935 ; ce cours est le premier texte que Heidegger consacrera, parmi beaucoup d'autres qui suivirent, au poète allemand Friedrich Hölderlin, poète qui ne cessera plus de l'inspirer et dans lequel il trouvera les ressources pour effectuer sa célèbre Kehre ou Tournant. Christian Dubois[37] pense que la rencontre de ce poète a radicalement transformé la pensée du philosophe « en lui donnant son nouvel orient ». Heidegger croit, en effet, reconnaître en Hölderlin, le poète, l’un de nos plus grands penseurs car il penserait en effet « vers l’origine, vers le plus lointain et le plus ardu, bien que cette origine demeure dissimulée »[38]. Hölderlin dirait poétiquement ce que le philosophe penserait par concept[39]

La première partie de l'essai est consacrée à une méditation d’ordre général sur la langue, la deuxième partie à l'interprétation du poème la Germanie où il développe la notion de « ton fondamental » : il met en place le principe de lecture qui gouvernera plus rigoureusement encore l’interprétation du poème Le Rhin. Le ton c'est ce qui donne accord à l'être entre tous les étants. Il y a dans l'être, comme dans un « accord musical », un ton fondamental qui « donne naissance aux notes supérieures pour les unifier dans une même tonalité »[38].

Heidegger fait le parallèle entre les quatre notes fondamentales du poème La Germanie avec les quatre puissances de l'origine du poème Le Rhin note Jean-François Mattéi[40].

Le ton fondamental[modifier | modifier le code]

Les quatre notes du ton fondamental[modifier | modifier le code]

« Le dire poétique provient du ton fondamental », Die Grundstimmung [41]. La sensibilité fondamentale n'a rien à voir avec une émotion fugace, il faut la voir comme ouvrant un monde qui sans elle serait fermé, monde qui reçoit du dire poétique la marque de l'être. C'est en empruntant à Hölderlin l'expression de « tonalité fondamental » comme des termes de Stimmung et de Grundstimmung que Heidegger aborde l'interprétation du poème. Heidegger met à jour quatre composantes essentielles de ce « ton fondamental » dont si aucune ne peut être séparée des autres il appert cependant, comme le remarque Jean Greisch [42]« c'est le rapport aux dieux qui décide du contenu de la sensibilité fondamentale ». Il s'agit de l'exposition aux dieux, de l'insertion sur le sol et la terre, de l'ouverture du monde, de la formation du Dasein historique[43]. Or dans ce poème La Germanie Heidegger prend l'expression la « fuite des dieux » au sens littéral et non pas simplement symbolique, il s'agirait bien, chez Hölderlin, des dieux qui nous ont quitté peut être contre notre gré[44]

La fuite des dieux[modifier | modifier le code]

Ces dieux enfuis, que le poète évoque, faut-il encore les invoquer ou faut-il y renoncer ? Seul l'exposé du ton fondamental du poème permet de trancher. Les invoquer serait les ramener de force dans une époque qui n'est plus la leur et où il ne représenteraient plus que des images mortes. Cependant que les dieux se soient retirés ne signifie aucunement l'éclipse du divin. « Non les bienheureux, il est à peine permis de réveiller les morts ». Le poème débute par cet interdit mais dégage une profonde nostalgie « les êtres de nostalgie » qui soulève la terre des ancêtres envers ces images divines « apparues dans le ciel antique ». Mais nous n'avons pas véritablement renoncé ce sont les dieux qui se sont enfuis et c'est l'homme et toute la nature avec lui, qui endure cette perte et la détresse de cette absence, car avec cette perte, « c'est le fond du monde, son fondement même qui fait défaut »[45]. Malgré l'interdit, le « vouloir invoquer » en lui-même persiste creusant un différend entre la disponibilité et le report de l'accomplissement.

Cette invocation d'un invoqué inconnu (un dieu?), est une plainte qui s'élance dans un ton « fondamental de deuil ». Cette plainte du Dasein du poète, qui s'inscrit dans un renoncement des dieux anciens, comme consciemment et volontairement endurée, instaure une ouverture toute nouvelle de l'étant tout entier. Ce que porte le ton, c'est le « deuil sacré » celui qui accorde et ajointe ce qui a été désaccordé[46].

La force d'ouverture du ton fondamental[modifier | modifier le code]

À travers le commentaire heideggérien de ce poème, comme le remarque Jean-François Mattéi[47], « se dessine un véritable rejet de la relation métaphysique traditionnelle, celle du sujet et de l'objet qui verrait s'adjoindre après coup une synthèse au profit d'une tonalité originelle antérieure à la distinction du sujet et de l'objet ». Ce qui est premier c'est la tonalité du monde, laquelle situe d'emblée l'homme dans la totalité de l'étant. C'est ce monde découvert par la tonalité fondamentale qu'Hölderlin qualifie de « sacré » qui désigne l'entier de la Nature et « ce qui désintéressé et pur, repose sur son propre fondement »[48]. La Grundstimmung de la poésie d'Hölderlin, celle de la détresse, vise à nous « accorder » au lieu où la « totalité de l'étant » s'offre à une expérience nouvelle, écrit Émilio Brito[49]. Cette Grundstimmung, originellement instaurée par le poète, est à l'origine de l'ouverture d'un monde et détermine à chaque fois la vérité du peuple[49].

L'être jeté dans le ton fondamental[modifier | modifier le code]

L'homme « l'être-là », et surtout le poète, est jeté dans le « ton fondamental », ce ne sont plus des tonalités qui se déploient à partir d'un sujet ou d'un objet mais à l'inverse ce sont les tons qui en tant qu'élément de puissance englobent et traversent le « Tout »[50].

L'origine commune[modifier | modifier le code]

Jean-François Mattéi[51], met en doute, l'affirmation de Heidegger, énoncée dès l'introduction du cours, comme quoi ce serait le poète et non le penseur qui « donnerait le ton bestimmt » et sa vibration. Il se pourrait que ce soit l'Être lui-même qui donne à penser dans sa tonalité propre ce que les deux ne font que retranscrire dans leur langage respectifs. C'est cette origine commune cachée qui se dissimule sous le début du poème La Germanie, vers laquelle Heidegger tente de remonter et qui va devenir « l'autre commencement », recherché en dehors de la Métaphysique, pour le penseur. Cette origine, « cet orient » Heidegger à l'instar d'Hölderlin le place dans la Grèce antique, celle d'Homère et d'Hésiode. Mais « le commencement grec n'est pas répétable comme tel : la source n'est recherchée que comme lieu d'un ressourcement à venir », note Guillaume Faniez dans la présentation d'une de ses conférences [52]. Le poème tout entier tendu vers l'origine fait signe vers l'« autre commencement », celui qui nous projette en deçà de la métaphysique[53].

Heidegger parle avec lyrisme de ce site sis au-delà de la métaphysique dans son livre Approche de Hölderlin[54] dans l'étude du poème « Comme un jour de fête ». Il s'agit pour Heidegger de « dire le plus haut- l'être ou le monde en surgissement initial »[53].

« Ici, la Nature (la phusis, φύσις en grec), déploie sa présence dans l'œuvre humaine et dans l'histoire, dans les constellations et dans les dieux, mais aussi dans les pierres, les plantes et les animaux, dans les fleuves et les tempêtes, mais jamais elle ne se laisse rencontrer comme un réel isolé », « Jamais l'omniprésent n'est le résultat de la juxtaposition de réalités isolées ». Celui-ci se dérobe à toute explication à partir du réel note le philosophe italien Massimo Cacciari[55] Plus approprié que le terme de Nature, « l'Omniprésent » ou « la Phusis, φύσις » englobe tout dans la pensée grecque, il tient en balance l'opposition des contraires les plus extrêmes, du ciel le plus haut et de l'abîme le plus profond sans qu'aucun d’eux ne s'efface complètement, car jamais le compromis ne se substitue au combat[56]. Françoise Dastur[57] dans un de ses derniers ouvrage rapproche la vision höderlinienne de Nature avec la pensée de la « Naturphilosophie » de Schelling[N 10].

Le deuil sacré[modifier | modifier le code]

Parce qu'il fait l'expérience de l'absence des dieux, Hölderlin est le poète du sacré écrit Beda Allemann[58]. Le deuil c'est le renoncement à invoquer les anciens dieux mais non en raison de leur effacement mais par respect pour ce qu'ils ont été[59]. Le « deuil sacré » n'est pas un attachement nostalgique[60] ni une errance sans fin et sans espoir. Ce deuil est aussi un deuil partagé, il concerne les fleuves de la terre de la patrie[61].

La fuite des dieux n'efface pas le fait qu'ils ont été et conserve ainsi une espèce de présence dans nos cœurs. Lorsqu'un être aimé s'en est allé alors il reste l'amour Mais il nous faut renoncer à les invoquer pour rester ouvert à l'attente d'un nouveau divin. Hölderlin assimile, sacré, et « désintéressé ». Ce caractère n'est pas seulement l'oubli de l'avantage personnel mais aussi l'oubli de l'intérêt commun. C'est ce désintérêt bien compris, conduit au-delà de la notion d'utile et d'inutile, qui sera qualifié de « sacré ».

L'être-accordé[modifier | modifier le code]

C'est avec ce poème la Germanie que Heidegger peut approfondir et donner toute son extension à l'intuition du § 29 d'Être et Temps qui établit le rôle de la Stimmung et de l'« être-accordé » comme premier élément de constitution de l'exister humain[62]. Dans la Germanie, le dire poétique provient du ton fondamental qui s'exprime dans la plainte qui résonne dans le deuil des « ondes de la patrie ». Le poète (voir La fonction de la poésie) porte au jour que « l'être parlant en silence, le monde, les événements de fond de l'histoire, la patrie, l'espace du temps, les dieux sont à même de donner le ton ».

La tonalité est tout entière sacrée dans la mesure où elle assure l'accord de type « musical » entre l'homme et le monde[48]. La patrie n'est pas simplement le sol natal ou le paysage familier mais la « puissance de la terre », sur laquelle l'homme habite en poète. La Terre natale intervient, note Jean-François Mattéi, comme premier harmonique de la tonalité fondamentale. Ici Terre, Ciel Hommes et Divin vont pouvoir s'ordonner rigoureusement. Cette patrie n'est en rien le territoire de naissance mais un autre lieu métaphysique celui du possible survenant dans le réel pour y fonder une nouvelle signification et la terre une terre « seconde » que l'homme pourra habiter en poète[63].

Ce qui est confirmé par ce poème c'est une autre conception de l'être humain que celle qui nous est donnée par la métaphysique « rendant caduques à la fois toute la psychologie subjectiviste des sentiments, et toute la pseudo métaphysique ou pseudo morale du rapport à autrui ». Il n'y a pas d'entente de l'être possible sans cette résonance. Ce sont les tonalités qui sont la manifestation la plus élémentaire de l'« être-accordé ». La tonalité ou « Stimmung » est la manifestation du fait qu'en tant qu'« être-le-là », l'être humain est toujours déjà d'avance « un être-en-commun »[64],

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Joël Balazut 2017, p. 4è me de couverture
  2. article Poésie Le Dictionnaire Martin Heidegger, p. 1056
  3. Alain Boutot 1989, p. 111
  4. a et b Christian Dubois 2000, p. 272
  5. Heidegger 1988, p. 38
  6. Alain Boutot 1989, p. 113
  7. article Poésie Le Dictionnaire Martin Heidegger, p. 1053
  8. Émilio Brito 1999, p. 41 lire en ligne
  9. Jean-François Mattéi 2001, p. 107à118
  10. Jean-François Mattéi 2001, p. 109-110
  11. Jean-François Mattéi 2001, p. 111-112
  12. Jean-François Mattéi 2001, p. 112
  13. Jean-François Mattéi 2001, p. 113
  14. a et b Jean-François Mattéi 2001, p. 114
  15. Jean-François Mattéi 2001, p. 111-117
  16. Jean-François Mattéi 2001, p. 117
  17. Alain Boutot 1989, p. 119
  18. Heidegger 1988, p. 13-37
  19. a et b Jean-François Mattéi 2001, p. 108
  20. Heidegger 1988, p. 12
  21. Joël Balazut 2017, p. 33
  22. a et b Jean Greisch 1983, p. 552
  23. Émilio Brito 1999, p. 34 lire en ligne
  24. Jean-François Mattéi 2001, p. 89.
  25. Christian Dubois 2000, p. 270-271
  26. Jean Greisch 1983, p. 551
  27. Jean-François Mattéi 2001, p. 107
  28. Heidegger 1988, p. 64
  29. Jean-François Mattéi 2001, p. 118
  30. a et b Heidegger 1993, p. 224
  31. Guillaume Faniez 2012, p. 11
  32. Heidegger 1993, p. 244
  33. Alain Boutot 1989, p. 114
  34. article Poésie Le Dictionnaire Martin Heidegger, p. 1050
  35. Dastur 2013, p. 13-14
  36. Jean-François Mattéi 2001, p. 88
  37. Christian Dubois 2000, p. 270
  38. a et b Mattéi 2009 lire en ligne
  39. Alain Boutot 1989, p. 116
  40. Jean-François Mattéi 2001, p. chapitre2et3
  41. Heidegger 1988, p. 82
  42. Jean Greisch 1983, p. 554
  43. Jean-François Mattéi 2001, p. 119
  44. Heidegger 1988, p. 84
  45. Heidegger 1987, p. 324
  46. Heidegger 1988, p. 89
  47. Jean-François Mattéi 2001, p. 124-125
  48. a et b Jean-François Mattéi 2001, p. 125
  49. a et b Émilio Brito 1999, p. 42 lire en ligne
  50. Heidegger 1988, p. 91
  51. Jean-François Mattéi 2001, p. 89
  52. Guillaume Faniez 2012, p. 8
  53. a et b Jean-François Mattéi 2001, p. 90
  54. Heidegger 1996, p. 65à98
  55. Cacciari 2015lire en ligne
  56. Heidegger 1996, p. 70
  57. Françoise Dastur 2013, p. 89
  58. Allemann 1987, p. 159
  59. Jean-François Mattéi 2001, p. 124
  60. Heidegger 1988, p. 95
  61. Émilio Brito 1999, p. 36 lire en ligne
  62. article Stimmung Le Dictionnaire Martin Heidegger, p. 1262
  63. Jean Greisch 1983, p. 556
  64. article Stimmung Le Dictionnaire Martin Heidegger, p. 1261

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Comme le dit Jean Beaufret, dans Héraclite et Parménide, nous assistons au matin de l'Occident à la plus étrange merveille, à savoir que: poésie et pensée puissent en venir parfois à se retrouver et à se rejoindre, à se rencontrer pour s'entendre en ce premier matin où les mots sont encore des signes »Hadrien France-Lanord-article Poésie Le Dictionnaire Martin Heidegger, p. 1052
  2. « Le tourbillonement du dire poétique arrache à la temporalité calculable de l'individu pour nous insérer dans le temps des peuples. Ce temps des peuples qui semble être lus proche de la temporalité essentielle que celui des individus »Jean Greisch 1983, p. 556
  3. « Ce n'est pas des phénomènes naturels que les Grecs ont commencé à éprouver ce qu'est la φύσις, mais bien plutôt l'inverse : c'est sur le fond d'une expérience fondamentalement poétique et pensante de l'être que s'est ouvert à eux ce qu'ils ont dû dénommer φύσις » cité par Hadrien France-Lanord-article Poésie Le Dictionnaire Martin Heidegger, p. 1051
  4. « Les grecs n'ont pas commencé par apprendre des phénomènes naturels ce qu'est la φύσις, mais inversement : c'est sur la base d'une expérience fondamentale poétique et pensante de l'être, que s'est ouvert à eux ce qu'ils ont été amenés à nommer φύσις. Ce n'est que sur la base de cette ouverture originaire, qu'ils purent être à même de comprendre la nature au sens restreint. » écrit Martin HeideggerHeidegger 1987, p. 27
  5. « Mythe veut dire : la parole pensante. Dire, c'est pour les Grecs rendre manifeste, faire apparaître...Mythos est la requête qui touche tout l'être de l'homme à l'avance et radicalement »-Joël Balazut 2017, p. 33
  6. 1934-35Les Hymnes de Hölderlin:La Germanie et le Rhin, 1936 la conférence sur Hölderlin et la poésie tenue à Rome, 1939 et 1940, les cours de 1941-1942 sur l'hymne Andenken, le discours Comme un jour de fête, etc.
  7. Heidegger constate dans la Lettre sur l'humanisme : « l'absence de patrie devient un destin mondial »Lettre sur l'humanime, p. 101
  8. « Dans sa volonté farouche de perpétuel « auto-dépassement » fait qu'il n'y a plus de chez soi, plus d'appartenance, le Dasein est devenu une sorte de « clochard métaphysique » : un der unberhauste Mensch , selon le titre d'un ouvrage célèbre » Jean Greisch 1994, p. 220.
  9. Commentant Hölderlin, Françoise Dastur écrit : « il n'y a pas un premier mouvement d'arrachement à la patrie auquel succéderai un second mouvement par lequel il y serait fait retour, mais deux mouvements strictement contemporains, puisque provenir de cette source avec laquelle il n'a jamais coïncidé ne peut signifier pour cet être intrinsèquement historique qu'est l'homme que revenir à elle. Parce que l'origine, la source n'existe nullement à l'état séparé, elle ne peut se montrer que dans ce qui surgit d'elle et donc sous le visage de la privation et du renfermement »Françoise Dastur 2013, p. 17
  10. « l'originalité de Hölderlin consiste dans sa conception propre de la totalité, qu'il ne comprend pas comme une simple « identité » comme Schelling, mais au contraire comme une totalité vivante et temporelle intégrant en elle un processus de différenciation absolu »Dastur 2013, p. 90

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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