Heidegger et les Présocratiques

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Article principal : Martin Heidegger.
Articles connexes : Phusis, Logos (philosophie) et Alètheia.

Après d'autres, Nietzsche par exemple, Heidegger étudie les présocratiques pour eux-mêmes, et pas seulement comme de simples étapes préparatoires conduisant à la question métaphysique, c'est-à-dire comme prédécesseurs de ceux qui leur ont succédé (Platon, Aristote)[1]. Il croit retrouver chez eux, une première expérience de la pensée de l'être, notamment avec la notion de φύσις, qu'il voit comme un écho anticipé de ses propres intuitions.

Ainsi ce que Heidegger va d'abord rechercher à partir des années 1930, chez les présocratiques, c'est une expérience originaire « non métaphysique » de l'« être »[2], celle de la Phusis φύσις, du Logos λόγος et de l' Alètheia ἀλήθεια, c'est-à-dire, selon Gerard Guest [N 1] : écouter l'expérience, sans recours à la médiation des catégories ( l'être n'est plus abordé à travers l'idée de substance de quantité ou de qualité) , mais dans son pur surgissement initial et éventuellement dans sa violence [3], dont nous donnent idée les chants homériques et les tragédies de Sophocle[N 2]. « Avec Héraclite et Parménide, Anaximandre, c'est la fondation même de la pensée occidentale qui s'accomplit C'est à eux que remonte comme au secret de la source ce qu'il y a encore de vivant et de toujours vivace au fond de nos pensées. » écrit Jean Beaufret [4].

Par ailleurs Heidegger cherche à élever une digue contre « la puissante tentative hégélienne qui consiste à dissoudre l'ontologie dans la logique », selon l'expression de Françoise Dastur[5], ce qui nécessite de ramener le Logos à son fondement ontologique et d'écouter ce que ces premiers penseurs en disaient. Heidegger consacre son Séminaire d'été 1932 à l'étude d'Anaximandre (voir La Parole d'Anaximandre) ainsi qu'à Parménide. Des cours sont encore par la suite consacrés à Parménide (1942/43) et à Héraclite (1943 et 1944, puis en 1966-1967, notamment dans un séminaire tenu en commun avec son ancien élève Eugen Fink). Les Chemins qui ne mènent nulle part (« La parole d'Anaximandre ») et les Essais et conférences (« Logos », « Moïra », « Alêthéïa ») reprennent la plupart de ces avancées[6]. Hans-Georg Gadamer[7] note cependant que c'est sans doute, le reflet de ses propres questions que Heidegger a principalement retenu chez Anaximandre, Héraclite et Parménide.

Heidegger va considérer les rares paroles qui nous sont parvenues de ces penseurs sur des sujets comme le Logo}s λόγος, la Phusis φύσις ou la Vérité ἀλήθεια comme des « paroles fondamentales » selon l'expression de Marlène Zarader[8],[N 3], paroles qui n'auraient plus maintenant qu'un sens dérivé et dégradé, alors qu'elles signifiaient toutes à leurs yeux plus ou moins, l' « Être »[N 4]. Ce sens général initial ainsi que la portée des distinctions et oppositions initiales entre ces notions doivent être reconquises. À titre d'exemple, λόγος ne signifiant originairement ni « discours », ni « entendement », ni « raison », la mystérieuse parole de Parménide identifiant l'être et la pensée va prendre une tout autre tournure selon l'expression d'Éliane Escoubas[9].

Anaximandre[modifier | modifier le code]

Article détaillé : La Parole d'Anaximandre.
Anaximandre ? Détail de l'École d'Athènes de Raphaël

Anaximandre fait l'objet d'un conflit d'interprétation, entre d'un côté les physisistes et métaphysiciens comme Nietzsche, qui veulent en faire un philosophe de la nature, dont il aurait pensé la génération et le développement, et de l'autre côté, un penseur comme Heidegger qui en fait le tout premier penseur de l'être, autrement dit un penseur qui s'exprime dans une toute autre dimension et qui n'a aucun souci de l'origine ou du comportement de la nature.

La question tourne autour de la signification d'un minuscule fragment de texte de ce vieux penseur que nous a laissé la tradition :

« ἐξ ὧν δὲ ἡ γένεσίς ἐστι τοῖς οὖσι͵ καὶ τὴν φθορὰν εἰς ταῦτα γίνεσθαι κατὰ τὸ χρεών
διδόναι γὰρ αὐτὰ δίκην καὶ τίσιν ἀλλήλοις τῆς ἀδικίας κατὰ τὴν τοῦ χρόνου τάξιν[10].
 »

— Anaximandre, Simplicius, Commentaire sur la physique d’Aristote

.

« D'où les choses ont leur naissance, vers là aussi elles doivent sombrer en perdition, selon la nécessité; car elles doivent expier et être jugées pour leur injustice, selon l'ordre du temps» ou «..selon la nécessité ; car ils se paient les uns aux autres châtiment et pénitence pour leur injustice[11]. »

— Nietzsche, La philosophie à l'époque tragique des grecs

Dans une longue et difficile étude Marlène Zarader[12], décrit comment Heidegger, en opposition à Nietzsche, entreprend de montrer qu'Anaximandre, loin d'avoir été préoccupé par les choses de la nature et de la justice, a été le premier penseur de la différence ontologique, de ce qu'elle appelle « une figure imperceptiblement marquée par une trace de la différence » entre l' être et l' étant » [13].

La question de la « présence du présent »[modifier | modifier le code]

À partir de son usage homérique, Heidegger relève, à propos du concept de « présent », combien plus large que la nôtre est la conception qu'en a le monde archaïque, d'où l'idée de scinder en deux parts le concept archaïque, le « présent » proprement dit correspondant à notre idée et, plus ample, la « Présence » avec un grand « P » qui couvre aussi bien l'absence de ce qui est passé, l'absence de ce qui est à venir mais aussi de ce qui est en retrait[N 5] , qui tous trois sont présents à travers leur absence même, sans quoi ils seraient inexistants; c'est la notion d’ Anwesen en allemand ou comme nous l'autorise le français la locution d' « entrée en présence ». Le présent, notre présent, n'est plus dans cette conception qu'un séjour transitoire ajointé, bordé, entre deux types d'absence.

Nous percevons ici à la véritable dimension de l'être chez les grecs anciens, qui se déploie aussi bien dans l'absence que dans la présence[14].

La persistance dans l'être comme injustice[modifier | modifier le code]

Heidegger renverse l'équation traditionnelle de l'être conçu comme subsistance et persistance (Spinoza). En voulant continuer, se prolonger, insister, l'étant entre en révolte contre la loi de l'être. Chaque étant doit assumer sa propre tendance à perdurer, mais il doit aussi retenir sa place propre dans le concert des étants. C'est à quoi répond le terme de tisis, τίσιν qui n'est ni bienfait, ni châtiment, mais sollicitude, soin[15].

τὸ χρεών, to Khreon, la Présence

Si le « présent » désigne, selon l'usage homérique, l'étant; la « Présence » semble correspondre, selon Heidegger, à ce que l'on entend par le mot « être ». Anaximandre aurait donc bien été à travers sa pensée de la « Présence » et de sa dissimulation derrière l'étant présent, le premier penseur de l'« Être ».

Héraclite[modifier | modifier le code]

Le père du Logos[modifier | modifier le code]

Heidegger est très éloigné de la vision réductrice que se fait la tradition de Héraclite (Héraclite d'Éphèse (Ἡράκλειτος ὁ Ἐφέσιος / Hêrákleitos ho Ephésios) philosophe grec de la fin du VIe siècle av. J.-C), célèbre à la fois pour son obscurité (Héraclite l'obscur disait déjà Aristote)[16], et son opposition à Parménide, l'un étant le philosophe du mouvement universel, Τα Πάντα ῥεῖ, « tout coule » ou « on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve », l'autre celui de l'immobilité radicale[17].

Il y a aussi note Jean Beaufret après Heidegger, du permanent chez Héraclite, la permanence de la mesure et de la justice, Δίκη, sans qu'il soit possible de parler d'harmonie comme certains ont cru pouvoir le faire[18], dans l'incessant combat du flux et du reflux[19]. L'unité de la phusis, φύσις, est maintenue au sein même des oppositions, du jour et de la nuit, de la paix et de la guerre, de l'abondance et de la disette et la loi qui porte l'« ajointement » des contraires, c'est çà, le « Logos », λόγος[20].

C'est à travers la métaphore de l'« éclair » qui précède la foudre et qui illumine en un instant, de son rayon, toute la scène des êtres comme dans la caverne platonicienne, et non en faisant appel à l'image éclatante du soleil qui déploie lentement sa lumière et illumine le monde, que Héraclite perçoit l'unité du Tout, Τα Πάντα, image de l'éclair et de la foudre[21] dont Heidegger va se saisir comme une anticipation pré-socratique de l'événementialité de son « Ereignis », voir les Apports à la philosophie : De l'avenance.

Le penseur du « Un-Tout »[modifier | modifier le code]

Ces choses démultipliées (la multiplicité des étants) qui surgissent sur la scène du monde (quelles soient présentes ou absentes, opposées et contraires), arrivant en présence dans le présent, « sont ressaisies en un éclair unifiant » (Héraclite)[22] , recueillies et hébergées dans l'Unité de l'horizon ouvert, le « Là » du dasein (berger de l'être); c'est cette unité sous-jacente que les grecs archaïques, grâce à l'ampleur de leur regard, percevaient, et qu'ils ont dénommé Logos, l'Émergence et Occultation de tous les eonta (tous les étants) y appartenant tous ensemble et indissociablement, à mille lieues de notre conception de la Logique.

Le penseur de l'être[modifier | modifier le code]

« La nature aime à se cacher » aphorisme célèbre de Héraclite que Heidegger interprète, non comme une difficulté pour la nature à être connue, ni comme une difficulté de la connaissance humaine, mais comme la révélation de la part d'obscurité qui lui est propre et essentielle. En élargissant son propos à l'ensemble de l'être, à tout l'étant, il n'y a pas seulement pour Heidegger irruption à la lumière, dévoilement, « Alètheia », mais aussi en parallèle et simultanément, retenue et retrait dans l'obscurité le « Léthé » ; l'éclat de la rose comprend aussi bien la fleur épanouie que l'enracinement de la plante qui plonge dans la terre. Dans l'ouverture, le là du « se montrer » de l'étant se manifeste aussi le voilement de l'être lui-même remarque Hans-Georg Gadamer[23]. Ces réflexions seront particulièrement développées dans la conférence De l'origine de l'œuvre d'art[24].

Le sage inquiet[modifier | modifier le code]

Selon Aristote, Héraclite est celui qui, assis devant son foyer, a répondu en toute simplicité à ceux qui venaient lui rendre visite et qui s’étonnaient de la simplicité de l'occupation à laquelle se livrait le penseur, « mais là aussi les dieux sont présents »[25], que Heidegger, selon Françoise Dastur, s'opposant en ceci à Jean Beaufret, comprend en un tout autre sens que le sens obvie : l'épisode signifie que « le séjour (accoutumé) est pour l'homme le domaine ouvert à la présence du dieu (de l'insolite) »[26],[27], en traduisant Daïmon par insolite attestant ainsi la thèse de l’ Unheimlichkeit, le « sans chez soi » du Dasein.

Parménide[modifier | modifier le code]

Comme dit plus haut, l'opposition traditionnelle radicale entre Parménide le philosophe de l'unité immobile et Héraclite, celui du mouvement universel est largement surfaite[28].C'est en échappant à la lecture traditionnelle métaphysique imposée par Platon et en revenant à une lecture plus ouverte aux perspectives de l'origine que Heidegger pense révéler un Parménide plus originel et plus proche de son prédécesseur. On peut distinguer :

Le philosophe de l'immutabilité de l'Être[modifier | modifier le code]

Le penseur de l'identité de l'« être » et de la « pensée »[modifier | modifier le code]

C'est ainsi, que le contemporain comprend le célèbre fragment 3 "Τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι", « Car le même est penser et être » qui fera le bonheur du Cogito, sauf que pour Heidegger cette sentence, loin de parler d'identité, désigne une coappartenance, et la coappartenance n'est pas une identité mais, dans la mentalité grecque, un mode selon lequel chacun est ce qu'il est, parce qu'ils procèdent du « Même » . Τὸ αὐτὸ, ce « Même », n'est pas un prédicat auquel se réferreraient l'être et la pensée, mais une parfaite énigme[29].

La question de l'essence de la « Vérité-Aléthéia »[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Gadamer 2002, p. 101
  2. Boutot 1989, p. 78
  3. Gerard Guest Parole des Jours 30e séance vidéo 8 et 11http://parolesdesjours.free.fr/seminaire30.htm
  4. Beaufret 1973, p. 38
  5. Dastur 2007, p. 155
  6. Martin Heidegger et Eugen Fink 1972, page de garde
  7. Gadamer 2002, p. 163
  8. Zarader 1990, p. 19
  9. Escoubas 2007, p. 162
  10. Simplicius, Commentaire sur la physique d’Aristote (24, 13) :
  11. Nietzsche, La philosophie à l'époque tragique des grecs
  12. Zarader 1990, p. 85-98
  13. Zarader 1990, p. 98
  14. Beaufret 1973, p. 63
  15. Dastur 2011, p. 182
  16. Beaufret 1973, p. 38
  17. Beaufret 1973, p. 39
  18. Imago Mundi Encyclopédie en ligne http://www.cosmovisions.com/Heraclite.htm
  19. Beaufret 1973, p. 40
  20. Beaufret 1973, p. 41
  21. Martin Heidegger et Eugen Fink 1972, p. 17
  22. Martin Heidegger et Eugen Fink 1972, p. 12
  23. Gadamer 2002, p. 124
  24. De l'origine de l'œuvre d'art
  25. Beaufret 1973, p. 43
  26. Heidegger Lettre sur l'Humanisme
  27. Dastur 2011, p. 130
  28. Zarader 1990, p. 100
  29. Zarader 1990, p. 105-107

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Conférences sur Paroles des Jours http://parolesdesjours.free.fr/sommaire_seminaire.htm
  2. Hans-Georg Gadamer parle à ce propos concernant les premiers penseurs grecs de « tentatives encore tâtonnantes de l'ère archaïque visant à traduire le langage poétique d'Homère et le vocabulaire mythique dans le registre de la pensée »Gadamer 2002, p. 165
  3. Ces paroles fondamentales n'appartiennent pas seulement à ceux qui les prononcèrent. En tant que paroles du commencement, elles ouvrent tous les domaines du questionnement que la philosophie reconnaîtra comme sien : elles disent l'être, la vérité, le destin, le temps - Marlène ZaraderZarader 1990, p. 19
  4. « En simplifiant on pourrait dire que Heidegger nous a invite à considérer les vocables les plus insistants des écrits présocratiques - λόγος; -φύσις;-ἀλήθεια,comme des appellations de l'être même  » écrit Jacques Taminiaux Taminiaux 1985, p. 95
  5. l'exemple homérique, repris par Heidegger, d'un Ulysse qui pleure sans être remarqué par les autres convives, et qui apparaît aux Grecs comme nimbé de retrait montrant ainsi que pour eux retrait et non retrait appartiennent à la présence de l'étant et nullement à la perception voir Didier Franck Heidegger et le christianisme L'explication silencieuse Epiméthée PUF 2004 page 53

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Martin Heidegger Parménide trad Thomas Piel NRF Gallimard 2010 (ISBN 978-2-07-073205-0) (notice BnF no FRBNF42354938)
  • Chemins qui ne mènent nulle part (1950) (trad. Wolfgang Brokmeier), Paris, Gallimard, coll. « Tel »,‎ . Comprend 'L'origine de l'œuvre d'art'. 'L'époque des conceptions du monde'. 'Hegel et son concept de l'expérience'. 'Le mot de Nietzsche "Dieu est mort"'. 'Pourquoi des poètes ?'. 'La parole d'Anaximandre'.
  • Marlène Zarader (préf. Emmanuel Lévinas), Heidegger et les paroles de l'origine, Paris, J. Vrin,‎ , 2e éd. (1re éd. 1986), 319 p. (ISBN 2-7116-0899-9).
  • Eliane Escoubas, « L'archive du Logos », dans Jean-François Courtine (dir.), L'Introduction à la métaphysique de Heidegger, Paris, J. Vrin, coll. « Études et Commentaires »,‎ , 240 p. (ISBN 978-2-7116-1934-4), p. 159-180.
  • Didier Franck, Heidegger et le Christianisme : L'explication silencieuse, Paris, PUF, coll. « Epiméthée »,‎ , 144 p. (ISBN 978-2-13-054229-2).
  • Jean Beaufret, Philosophie grecque : Dialogue avec Heidegger I, Éditions de Minuit, coll. « Arguments »,‎ , 145 p..
  • Françoise Dastur, Heidegger: la question du Logos, J. Vrin,‎ , 256 p. (ISBN 978-2-7116-1912-2, présentation en ligne)
  • Françoise Dastur, Heidegger et la pensée à venir, Paris, J. Vrin, coll. « Problèmes et controverses »,‎ , 252 p. (ISBN 978-2-7116-2390-7, notice BnF no FRBNF42567422).
  • Hans-Georg Gadamer, Les Chemins de Heidegger, Paris, Vrin, coll. « Textes Philosophiques »,‎ , 289 p. (ISBN 2-7116-1575-8).
  • Alain Boutot, Heidegger, Paris, PUF, coll. « Que sais-je? » (no 2480),‎ , 127 p. (ISBN 2-13-042605-0).
  • Martin Heidegger et Eugen Fink (trad. Jean Launay-Patrick Lévy), Héraclite, Gallimard, coll. « NRF classiques de la philosophie »,‎ .