Henry Corbin

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Henry Corbin (né à Paris le et mort à Paris le ) est un philosophe, traducteur et orientaliste français.

En 1933, il épouse Stella Leenhardt (1910-2003)[1] « qui devient la compagne et collaboratrice inséparable de toute son œuvre »[2].

C'est l'un des rares philosophes à traiter de l'islam iranien en général et de la gnose chiite en particulier.

Corbin a traduit, interprété et édité quelques-uns des classiques de cette tradition, dont les grands noms tels que Sohrawardi, Molla Sadra Shirazi, Rûzbehân Baqlî Shîrâzî et aussi le soufi Ibn Arabi et son disciple chiite Haydar Amoli, élargissent peu à peu un horizon philosophique lui aussi en voie de mondialisation.

Biographie[modifier | modifier le code]

Alors que Corbin est élève d'Étienne Gilson et Jean Baruzi, Louis Massignon lui révèle la « théosophie orientale » de Sohravardi qui oriente définitivement sa vocation philosophique. Après plusieurs séjours en Allemagne, Corbin publie en 1937 la première traduction française d'Heidegger sous le titre Qu'est-ce que la métaphysique ?. Attaché ensuite à l'Institut français d'Istanbul (1939 à 1945), il est chargé de fonder le département d'iranologie à l'Institut français de Téhéran. Il y fonde la « Bibliothèque iranienne » où seront publiés les classiques de cette tradition oubliée. En 1954, il est nommé directeur d'études « Islamisme et religions de l'Arabie » à l'École pratique des hautes études où il succède à son ami et maître Louis Massignon. Entre 1970 et 1973, il enseigne également à l'Istituto ticinese di alti studi (it) à Lugano. En 1974, il fonde un « Centre international de recherche spirituelle comparée » à l'Université Saint-Jean de Jérusalem, où se rencontrent des spécialistes des trois religions abrahamiques.

De 1949 à 1976, il participe aux rencontres annuelles du cercle d'Eranos où il présentera 24 conférences. C'est à l'occasion de ces rencontres annuelles qu'il élaborait sa philosophie. Durant cette période, il se liera d'amité avec Carl Gustav Jung : « C'est “en Eranos”, affirme Corbin, que le pèlerin venu d'Iran devait rencontrer celui qui par sa “Réponse à Job” (ouvrage de C. G. Jung publié en 1952) lui fit comprendre la réponse qu'il rapportait en lui-même d'Iran. Le chemin vers l'éternelle Sophia. Que C.G. Jung en soit encore remercié. »[3] .

Franc-maçon, initié dans le Rite écossais rectifié, il était membre d'une loge de la Grande Loge nationale française à Saint-Germain-en-Laye[4],[5]. Il fut en effet initié dans la loge Les Compagnons du Sept n. 3, de la Grande Loge nationale française-Opéra le 5 mai 1962, promu compagnon en 1963 et maître en 1964. Dans le Rite écossais rectifié il devint maître écossais de Saint André en 1972, écuyer novice en janvier 1973 et Chevalier bienfaisant de la cité sainte (CBCS) le 15 septembre 1973, avec le nom d'ordre de Eques ab insula viride. "Régularisé" dans la loge Le centre des amis n. 1 de la Grande loge nationale française en 1974, il fut membre du Grand Prieuré des Gaules et d'un Chapitre de la Sainte Arche royale de Jérusalem; en 1975 il fut nommé membre honoraire de la Loge nationale de recherche Villard de Honnecourt et le 7 juillet 1978 il fut reçu membre de la Grande loge du Royal Order of Scotland à Edimbourg [6].

Œuvre[modifier | modifier le code]

Corbin se fit connaître dans les années 1937-1938 comme philosophe et premier traducteur en langue française de textes de Martin Heidegger, alors peu connu sur la scène internationale, regroupés sous le titre Qu'est-ce que la Métaphysique?[7]. C'est notamment dans la pensée du philosophe allemand qu'il puisa, selon ses dires[8], sa conception de l'« Herméneutique » qui lui permit d'entreprendre avec profit l'exégèse de l'ésotérisme islamique[N 1].

À travers son exégèse, Corbin aborde des thèmes comme la connaissance et le récit visionnaire, le monde imaginal et l'imagination créatrice en tant que facultés théophaniques, le corps spirituel et la terre céleste, l'imamologie, l'angélologie et le drame dans le ciel. Ce sont toutes là des créations au fondement de ce que Corbin nomme une philosophie prophétique basée sur l'herméneutique spirituelle du Livre Saint, dont le meilleur équivalent chrétien est Jakob Böhme. C'est dire que cette philosophie prophétique doit être considérée comme une théosophie capable de réconcilier les facultés visionnaires et rationnelles en l'homme.

L'œuvre d'Henry Corbin tente de démontrer que la pensée musulmane ne se limite pas aux philosophes hellénisants, au kalâm sunnite ou même au soufisme et que son histoire ne s'arrête pas avec Averroès. Selon Corbin, la mort d'Averroès met seulement fin au péripatétisme arabe et au dialogue de sourds entre Kalâm et Falasifa. La philosophie islamique prend au contraire un nouvel essor à partir de l'œuvre fondatrice de Sohrawardi en passant du monde arabe au monde perse où elle trouve une nouvelle vitalité et réalise pleinement certaines potentialités sans pour autant renier les acquis techniques et les catégories de la pensée grecque. Selon Henry Corbin, la caractéristique principale de la théosophie orientale de Sohrawardi et de son école est « d'interpréter les archétypes platoniciens en termes d'angélologie zoroastrienne ». À travers l'étude détaillée de Sohrawardi et de la philosophie chiite, Corbin met aussi en lumière l'influence de la pensée religieuse du zoroastrisme ou mazdéïsme (encore vivante dans certaines communautés en Inde et en Iran), sur l'islam iranien[9] : le lien entre les cycles de la prophétie et le cycle zoroastrien du monde, les similitudes eschatologiques entre la figure de l'imam caché connu sous le nom de « Mahdi » et le sauveur zoroastrien, « Saoshyant » qui surgira d'un lac en Iran et qui attend l'heure de son retour, etc.[N 2]. Corbin effectue aussi des rapprochements similaires entre gnose chiite et gnose chrétienne, notamment à travers l'identification de l'Imam caché avec le Paraclet annoncé dans l'Évangile de Jean selon Haydar Amoli, ou par le rapprochement du règne de la Walayat éternelle (la religion en vérité et en esprit selon le chiisme duodécimain) avec l'annonce du règne du Saint Esprit et de l'Évangile éternel prophétisée en occident par Joachim de Flore. Chez Corbin, le comparatisme entre les différentes traditions spirituelles du monothéisme (gnose chiite, gnose chrétienne et Kabbale juive) a une fonction déterminée, il lui permet d'élaborer des notions telles que l'ésotérisme abrahamique et l'œcuménisme spirituel pour rétablir des convergences, là où les religions séculières sont en opposition.

Finalement, l'œuvre de Corbin dépasse l'exégèse historique et prend une nouvelle dimension quand elle considère cette tradition comme un rempart possible contre les dangers spirituels mortels de la sécularisation et de la désacralisation dont le nihilisme occidental semble le terme ultime[10]. Pour Corbin, l'ésotérisme chiite rejoint l'ésotérisme abrahamique dont il est l'un des sommets et forme une force de proposition toujours valable, capable de remédier aux impasses métaphysiques des systèmes théologiques dogmatiques qui, en réifiant Dieu, en font une idole métaphysique (l'Être suprême) que l'athéisme ne pouvait que dénoncer après l'affaiblissement de la puissance séculière de l'Église et la sécularisation des différents rameaux protestants.

L'œuvre essentielle d'Henry Corbin se prolonge à travers son élève Christian Jambet qui, sans la remettre en question, a montré qu'à côté de cet ésotérisme, la tradition chiite comportait aussi un kalam, théologie dogmatique dont la prise en compte est indispensable lorsqu'on veut comprendre les origines du sectarisme et du fondamentalisme dont la révolution iranienne est le dernier avatar.

Références[modifier | modifier le code]

  1. « Louise Hélène Camille Stella Leenhardt - Arbre généalogique bourelly - Geneanet », sur gw.geneanet.org (consulté le 10 mars 2017)
  2. François Pouillon, Dictionnaire des orientalistes de langue française, KARTHALA Editions, (ISBN 9782811107901, lire en ligne)
  3. Daniel Proulx, Le parcours philosophique de Henry Corbin : phénoménologie-herméneutique et philosophie prophétique. Mémoire pour l'obtention du Master en philosophie, Université de Sherbrooke, 2009, p. 37.
  4. J. A. Clergue, En quête de Henry Corbin, Franc-Maçon chevaleresque, in: L'initiation, n 2/2009
  5. "En quête de Henry Corbin, franc-maçon chevaleresque", sur Youtube.com
  6. Riccardo Bernardini, "Figure della trascendenza nelle culture dell'immanenza (II): Corbin alla Université Saint Jean de Jérusalem", Hiram, 2013, 3, pp. 62-73.
  7. Martin Heidegger (trad. Henry Corbin), Qu'est-ce que la métaphysique, Paris, Gallimard, .
  8. « De Heidegger à Sohravardî : Entretien avec Philippe Nemo enregistré pour France Culture le 2 juin 1976 », sur Les Amis de Henry et Stella Corbin (consulté le 29 août 2014)
  9. C'est l'un des objets de son œuvre majeure, En Islam iranien, aspects spirituels et philosophiques. Corbin traite le sujet d'une manière plus spécifique dans Corps spirituel et Terre céleste: de l'Iran mazdéen à l'Iran shî'ite.
  10. Par exemple dans les études regroupées dans Le Paradoxe du monothéisme, particulièrement la troisième étude, De la théologie apophatique comme antidote du nihilisme.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « ce que je retrouvais avec enchantement chez Heidegger, c’était en somme la filiation de l’herméneutique depuis le théologien Schleiermarcher, et si je me réclame de la phénoménologie, c’est que l’herméneutique philosophique est essentiellement la clef qui ouvre le sens caché (étymologiquement l’ésotérique) sous les énoncés exotériques. Je n’ai donc fait qu’en poursuivre l’approfondissement d’abord dans le vaste domaine inexploré de la gnose islamique shî’ite, puis dans les régions de la gnose chrétienne et de la gnose juive qui en sont limitrophes », entretien avec Philippe Nemo.
  2. voir aussi l'auteur iranien moderne du début du XXe siècle Sadegh Hedayat qui a beaucoup travaillé aussi sur ce type de sujet, à savoir le lien entre l'islam chiite et le zoroastrisme.

Publications principales[modifier | modifier le code]

  • Histoire de la philosophie islamique, coll.« Idées », Gallimard, 1964.
  • En islam iranien: aspects spirituels et philosophiques, 2e éd., Gallimard, 1978, 4 vol. Le tome I est consacré au chiisme duodécimain, le tome II à Sohrawardi, le tome III à Rûzbehân et à la relation entre chiisme et soufisme, le tome IV à l'école d'Ispahan, l'école shaykhie, le Douzième Imam et la chevalerie spirituelle.
  • Avicenne et le récit visionnaire, rééd. Verdier, 1999.
  • L'Imam caché, L'Herne, 2003.
  • Le Paradoxe du monothéisme, l'Herne, 1981.
  • Temps cyclique et gnose ismaélienne, Berg International, 1982.
  • Face de Dieu, face de l'homme, Flammarion, 1983.
  • L'Alchimie comme art hiératique, L'Herne, 1986.
  • Philosophie iranienne et philosophie comparée, Buchet/Chastel, 1979.
  • Corps spirituel et Terre céleste: de l'Iran mazdéen à l'Iran shî'ite, 2e éd. entièrement révisée, Buchet/Chastel, 1979, 303p.
  • L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn'Arabî, 2e éd., Flammarion, 1977.
  • Temple et Contemplation, Flammarion, 1981.
  • L'Homme de lumière dans le soufisme iranien, 2e éd., Éditions « Présence », 1971.
  • L'Homme et son ange. Initiation et chevalerie spirituelle, rééd. Fayard, 2003.

Traductions principales de Henry Corbin[modifier | modifier le code]

  • Martin Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique?, Paris, Gallimard NRF, 1954 [1938].
  • Rûzbehân, Le Jasmin des fidèles d'amour, traduit du persan, Lagrasse, Éd. Verdier, 1991.
  • Haydar Amoli, Le Texte des Textes, prolégomènes du Commentaire des « Fosûs al hikam » d'Ibn Arabi. Traduit et édité par H. Corbin, en coll. avec Osman Yahyâ, Paris, Adrien-Maisonneuve, Bibliothèque iranienne, vol. 22 1975.
  • Haydar Amoli, La Philosophie Shi'ite. 1.Somme des doctrines ésotériques. 2.Traité de la connaissance de l'être, de , introduction et notes d'Henry Corbin et Osman Yahyâ, Adrien-Maisonneuve, Bibliothèque iranienne, vol. 16 1969, 2e éd. 1989.
  • Yahya ibn Habas Sihab al-Din al- Suhrawardî, L'archange empourpré. Quinze traités et récits mystiques, traduit du persan et de l'arabe, présenté et annoté par Henry Corbin, Fayard, Collection Documents Spirituels, 1976.
  • Yaḥyá ibn Ḥabash Suhrawardī, Le livre de la sagesse orientale, avec les commentaires de Qotboddîn Shîrazi et Môlla Sadra Shîrâzî, traduction et notes de Henry Corbin, établies et introduites par Christian Jambet, Volume 2 de Islam spirituel, Lagrasse, Éd. Verdier, 1986, (ISBN 2864320568) / Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 2003.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Bibliographie et biographie détaillée dans Cahier de l'Herne consacré à Henry Corbin, 1981, sous la direction de Christian Jambet.
  • Jean Moncelon, « Henry Corbin, le pèlerin venu d'Iran » in Aurora printemps-été 2006.
  • Mohammad Ali Amir-Moezzi, Christian Jambet, Pierre Lory (dir.), Henry Corbin : philosophies et sagesses des religions du livre, Actes du colloque "Henry Corbin", Sorbonne, les 6-8 novembre 2000, Bibliothèque de l'École des hautes études, Sciences religieuses Vol. 126, no 1, 1 vol. (251 p.), Turhnout, Brepols, 2005 (ISBN 2-503-51904-0).
  • Henry Corbin et le comparatisme spirituel, colloque tenu à Paris les 5 et 6 juin 1999, vol. 8 des Cahiers du Groupe d'Études Spirituelles Comparées, Éditeur Arché, 1999, (ISBN 8872522188).
  • Daryush Shayegan, Henry Corbin, penseur de l'islam spirituel, Albin Michel, 2011 (voir la critique de Yoann Colin sur nonfiction.fr [1])
  • Sylvain Camilleri, Daniel Proulx, « Martin Heidegger et Henry Corbin : lettres et documents (1930-1941) », dans Bulletin heideggérien, vol. 4, 2014, p. 4-63.
  • Tom Cheetham, L'Envers du monde. Henry Corbin et la mystique islamique, traduit de l'anglais par Hélène Senglard-Foreman, édité avec la collaboration de Daniel Proulx, Paris, Éditions Entrelacs, 2014, 222 p. (ISBN 978-2-90860-691-1)
  • André Dumas et André Encrevé, « Henry Corbin », in Patrick Cabanel et André Encrevé (dir.), Dictionnaire biographique des protestants français de 1787 à nos jours, tome 1 : A-C, Les Éditions de Paris Max Chaleil, Paris, 2015, p. 738 (ISBN 978-2846211901)
  • (de) Janos Darvas, "Brückenbauer zwischen Ost und West - Henry Corbin: Ein biographisch- philosophisches Porträt", in: Hans Thomas Hakl (éd.), Octagon, Scientia Nova, Gaggenau, 2015, Vol. 1, pp. 252-262. (ISBN 978-3-935164-07-8)

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]