Être-jeté

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Article principal : Dasein.

Le concept d'« Être jeté » ou Die Geworfenheit appartient à la série de concepts fondamentaux créés par le philosophe Martin Heidegger dans son ouvrage phare de 1927, Être et Temps. Avec ceux de Être-au-monde, Être-vers-la-mort, Être-en-faute, Être-avec, il désigne un phénomène unitaire qui comporte une pluralité de moments structurellement liés de l'existence humaine que Martin Heidegger étudie successivement[1]. Ce concept vise, comme les autres, à saisir phénoménologiquement, le Dasein dans son être-au-monde, sa mobilité et sa temporalité, autrement dit dans les possibilités de son existence concrète.
Ainsi, quel que soit le moment de cette existence, le phénomène premier que l'analyse existentiale met à jour, c'est un Dasein qui se sent toujours, prisonnier et enfermé dans un horizon déterminé de possibilités en deçà desquelles il ne peut remonter (le fait d'être homme et non femme, âgé et non jeune etc)[2] , et qu'il doit impérativement assumer. Le Dasein ne choisit ni le lieu, ni le comment de sa venue bien qu'il soit toujours déjà au monde, déjà à pied d'œuvre[3], immergé dans une situation, dont il n'a pas la maîtrise et qui détermine dès l'abord, un éventail fini de possibilités existentielles et de contraintes, auquel il ne peut se soustraire (lieu de naissance, culture, langue), à quoi s'ajoute en héritage la perspective inévitable et omniprésente de sa propre mort.

En outre comme « Être jeté », le Dasein a toujours déjà été : cet « avoir-été », ce passé, partie intégrante de son existence, implique une possibilité ouverte, spécifique, de soi-même. Enfermé dans une situation déterminée, l'homme obligé à l'assumer, tel un fardeau, se sent fatalement bridé dans ses possibilités souligne François Vezin (Être et temps note page 571).

« Le Dasein est un être possible remis à lui-même, une possibilité de part en part jetée. Le Dasein est la possibilité de l'être-libre pour le pouvoir-être le plus propre[4] »

L'héritage[modifier | modifier le code]

Article connexe : Finitude.

Le Dasein ne peut se libérer de ce qu'il a été, il l'a positivement en charge, nous dit Heidegger[5].

La question qui taraude le Dasein c'est d'être lui-même à partir de lui-même (l'avoir à être de l'injonction de l'appel de la conscience), c'est la définition même de l'existence (voir Heidegger et la question de l'existence), cela il ne le peut qu'à la condition d'assumer à chaque fois ce qu'il a déjà été, cet « avoir été » est partie intégrante de l'existence du Dasein venant à soi. François Vezin utilise l'expression de être-été à la place d'avoir été pour bien marquer que pour Heidegger le Dasein est son passé[6]. Ce processus implique nécessairement la reprise des possibilités trouvées dans l'être-jeté et donc léguées par le Dasein passé dans la projection de son propre avenir note Jacques Rivelaygue[7].

L'horizon[modifier | modifier le code]

Comme « être jeté », le Dasein a toujours déjà été, cet « avoir-été » est partie intégrante de l'existence du Dasein venant à soi, au sens où cet « être-été » est toujours aussi, en tant que tel une possibilité ouverte de lui-même.
Paradoxalement, cet « être-été », co-présent dans la « Résolution anticipante », comme possibilité, reprise dans le projet d'avoir-à-être fait existentialement partie de l'avenir.

Contrairement au passé, passé, l'être-été est cet héritage qui nous est à chaque fois dévolu, qui à la fois nous ouvre de nouvelles possibilités non expérimentées jusqu'ici, tout en nous en fermant d'autres, mais qui reste toujours une possibilité ouverte de soi-même c'est-à-dire, dans le langage historial, un ad-venir. Heidegger rajoute même à propos du Dasein « il est jeté à lui-même » (ihm selbst geworfen), jeté comme être-projetant autrement dit, au long de son existence il doit assumer une « capacité projective » qui est toujours déjà liée (bornée par ?) à un horizon de possibilités « en deçà duquel le Dasein ne peut jamais remonter »[5],[N 1].

L'analyse existentiale[modifier | modifier le code]

DSCF2316 Dante perdu

Avec l'expression « être-jeté », Heidegger recense une triple négativité de l'existence

L'absence de fondement[modifier | modifier le code]

Être-jeté veut d'abord dire qu'il ne s'est pas posé lui-même. L'être-là en tant qu'il est au monde, y est jeté ; il n'est jamais la cause (l'origine) de son être-au-monde , et il en ignore la fin dans les deux sens du terme[8]. À noter que ce caractère, cette facticité n'est pas un événement passé une fois pour toutes comme la naissance physique. Dans l'analyse existentiale, comme pour la mort, la naissance n'est plus un événement datable, tant que le Dasein existe il ne cesse de naître, « il ne cesse d'être-jeté »[9]. Ce qui fait comprendre que le fait de parler au passé de l' être-jeté, n'a pas le sens d'un événement révolu mais qu'il y a à chaque fois quelque chose d'irrécupérable dans l'existence.

Le Dasein, constamment jeté à être le fondement de lui-même, mais être son propre fondement, signifie qu'il ne sera jamais le maître de l'être plus propre du fondement. Le concept de facticité poussé à sa radicalité absolue, est l'expression de ce phénomène[10].

De plus, jeté selon l'expression de Heidegger lui-même, non comme un caillou mais comme un être se projetant le Dasein, ne peut se comprendre qu'à travers tel ou tel projet de soi, tenu en quelque sorte, de répondre à la célèbre alternative de Kierkegaard Ou bien..ou bien c'est-à-dire en renonçant à l'une des options qui se présente, ajoutant ainsi une négativité supplémentaire à celle de l'origine irrécupérable[11].

L'être vers la mort[modifier | modifier le code]

« Le Dasein se retrouve toujours déjà jeté [...] être-jeté qu'il faut endurer jusqu'à la mort, mourir constituant la possibilité suprême de l'existence »[12]. En tant qu'être-jeté ce point est fondamental et détermine l'essence du Dasein essentiellement , « être-jeté » dans la mort.

L'être en défaut[modifier | modifier le code]

Dans son être le Dasein est transi de négativité. En n'étant pas d'abord, ce qu'il aurait pu être et qu'il n'est pas (fille au lieu de garçon par exemple). L'existence est corrélativement une perpétuelle négation, car le Dasein est toujours « en faute » (en défaut) de ce qu'il aurait pu être, tout possible existentiel va s'avérer renoncement à d'autres[13].

Le Dasein reste essentiellement en deçà de ses possibilités. Il a à être ce à quoi il a été remis, il est à charge de lui-même.« Étant à l'origine, c'est-à-dire existant comme être-jeté, le Dasein demeure constamment retranché en deçà de ses possibilités. Jamais il ne saurait pré-exister à son origine mais il n'est chaque fois existant qu'à partir d'elle et en tant que celle-ci. Dans ces conditions, être-à-l'origine ou être-fondement veut dire ne pas, ne jamais être maître de l'être le plus propre de l'origine. Ce ne pas, fait partie du sens existential de l' être-jeté. Étant-à-l'origine, « il est lui-même une négative de soi-même ». Négative ne signifie aucunement n'être-pas-là-devant, ne pas subsister, mais veut dire un Non que cet être-jeté constitue (à l'encontre de l'être-le-plus-propre-à-l'origine).....Le Dasein est son origine en existant, c'est-à-dire qu'il est de telle manière qu'il s'entend à partir des possibilités et s'entendant de la sorte il est l'étant-jeté »[14] (voir aussi le complexe paragraphe 58 d'Être et Temps). Le Dasein est « être-jeté-se-projetant » ; se comprendre dans tel ou tel projet c'est aussi être amené à choisir l'un au détriment de l'autre. En conséquence tout possible existentiel est aussi manque et renoncement[10].

Conclusion[modifier | modifier le code]

Le Dasein est doublement en faute,

  • il n'est pas son propre fondement mais a plutôt à se fonder lui-même en se prenant en charge en tant qu'être jeté dans une situation historique et mondaine donnée, et,
  • il est encore en faute comme être libre se projetant dans l'une de ses possibilités après avoir renoncé à d'autres.

Le fondement de son être est donc de « « n'en avoir aucun » » sinon le Néant Abgrund[15].

L'ouverture[modifier | modifier le code]

C'est le Dasein, qui en tant que jeté au monde, « est l'ouverture », cette ouverture n'est pas à comprendre comme quelque chose qui aurait été auparavant fermé, mais au contraire comme le lieu de l'être, celui où le Dasein a son être, l'être de l'existence, dans l' être-ouvert qui se déploie dans tout l'horizon qui lui est échu de la compréhensibilité et de la significativité[16].

Le projet[modifier | modifier le code]

Parce que le Dasein, n'est pas indifférent à son propre être, qu'il le comprend et s'en préoccupe, il existe sur le mode de la projection. Exister c'est avoir à être, aussi est-ce à chaque fois se projeter résume le Dictionnaire[17]. Cette projection ne doit pas être comprise comme un acte volontaire, il s'agit de l'avènement même de l'existence humaine[18].

À travers l'angoisse, qui est une manière spécifique de l' « être-au-monde », transparaît le fait que c'est spécifiquement devant l'« être-jeté » qu'il y a angoisse et que cette angoisse a pour motif le « pouvoir-être » de cet être-jeté. Les deux existentiaux que sont l'être-jeté, Geworfenheit et le projet, Entwurf, sont indissolublement liés. La projection, le devancement de soi, concernent le Dasein en tant qu'il est-déjà-au-monde qu'il y est jeté[19].

Le concept d' être-jeté, exprime, en définitive, le fait que tout au long de son existence le Dasein doit assumer une capacité projective qui est toujours déjà liée à un horizon déterminé mais aussi fermé de possibilités[5]. Heidegger rajoute même « il est jeté à lui-même » ihm selbst geworfen , jeté comme être-projetant (pas comme un caillou).

Dire que le projet et l' être-jeté sont liés, c'est reconnaître que l'existentialité et la facticité sont intimement liés en d'autres termes que l'existence est toujours facticielle et toujours jetée[20], après le Tournant, le fait pour le Dasein de se tenir ouvert pour l'ouverture de l'être, va impliquer une radicalisation de la facticité de l' être-jeté qui sera maintenant compris comme provenant de l' être lui-même[21],[N 2].

La résolution[modifier | modifier le code]

La résolution devançante en tant que mode de souci authentique, n'est rendue possible que par la temporalité[22]. Jacques Rivelaygue note que la temporalité horizontale (Ek-statique) serait à elle seule insuffisante pour assurer l'unité du Soi dans le temps, il y faut l'approche historiale comprenant à la fois l'implication réciproque de la Résolution anticipante et de la « reprise de l'héritage », constitutive de l'Être-jeté[23].

  • La prise en charge de l'être-jeté dans la Résolution devançante ne signifie rien de moins pour le Dasein, que le fait d'être en propre ce qu'il était déjà sur un mode impropre[24], autrement dit son existence est transfigurée, au lieu d'être-au-monde à partir des autres il l'est à partir de lui-même[25].
  • Le terme de résolution anticipante n'a rien à voir avec la subjectivité et la volonté. La Résolution c'est l'ouverture propre à l'appel de la conscience. Ce mot tente de dire la manière authentique pour le Dasein d'être dans sa vérité (Note de François Vezin, Être et Temps p. 572

L'histoire[modifier | modifier le code]

La question qui reste encore en suspens c'est, s'agissant de ce moment absolument fondamental mais contingent, qu'est l' « Être-jeté », c'est que ce concept ne donne par lui-même aucune clef pour permettre l'intégration de ce moment dans l'unité d'une vie. Pour générer un tel sens, un destin, il s'agira, selon Jacques Rivelaygue[26], de trouver un mécanisme qui permettra de reprendre, comme un héritage et malgré cette contingence, les possibilités facticielles léguées par la tradition. En assumant cet héritage le Dasein va s'inscrire dans une histoire qui l'autorise à reprendre pied à partir d'une source où il peut puiser la force d'un élan renouvelé[27].

En attente d'une possibilité, c'est-à-dire en existant comme « ad-venir » à soi et rappel de son être-été  », le Dasein anticipant présentifie l'étant (rend présent ou dévoile) et se présentifie lui-même, devant l'étant subsistant auprès de lui. Autrement dit, le Dasein préoccupé s'ouvre à chaque fois à la présence des choses et à son soi, il les reçoit et les comprend[N 3].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. le moment . Heidegger rajoute même « il est jeté à lui-même » (ihm selbst geworfen), jeté dans son là, comme être-projetant (pas comme un caillou)
  2. Heidegger dit explicitement dans la Lettre sur l'humanisme que ce qui se jette dans le projeter n'est pas l'homme, mais l'être lui-même qui destine l'homme à l'ek-sistence de l'être-le-là comme à son essence. La passivité de l'existence est maintenant comprise comme destin et histoire de l'être-Dastur 2011, p. 35
  3. À noter que ce constat ne suffit pas à rendre compte de l'unité dans la série des résolutions qui constitue l'historialité du Dasein il faut mettre à jour le caractère historial du Dasein lui-même en ce qu'il est cet acte de s'étendre et c'est cette extension qui constitue l'histoire Heidegger et la question de l'Histoire voir -Cometti et Janicaud 1989, p. 264

Références[modifier | modifier le code]

  1. Boutot 1989, p. 27
  2. Heidegger 1986, p. 448
  3. voir article Dasein dans Le Dictionnaire Martin Heidegger
  4. Greisch 1994, p. 191etHeidegger,Être et Temps, p. 189.
  5. a b et c Heidegger, Être et Temps, p. 448
  6. François Vezin note dans Être et Temps de Martin Heidegger Gallimard 1990 page 574 et 575
  7. Rivelaygue 1989, p. 265
  8. Alexander Schnell 2005, p. 69
  9. Dastur 1990, p. 63
  10. a et b Christian Dubois 2000, p. 79
  11. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte ; aucun texte n’a été fourni pour les références nommées harvsp|Dubois|2000|p=79
  12. article Existence, Le Dictionnaire Martin Heidegger, p. 466
  13. Heidegger 1986, Vezin, notes, p. 571.
  14. Heidegger 1986, p. 342
  15. Dubois 2000, p. 80
  16. Nancy1989, p. 235
  17. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte ; aucun texte n’a été fourni pour les références nommées Dictionnaire466
  18. Dastur 2011, p. 33
  19. Dastur 1990, p. 53
  20. Dastur 2011, p. 34
  21. Dastur 2011, p. 35
  22. Dastur 1990, p. 69
  23. Rivelaygue 1989, p. 264
  24. Dastur 2011, p. 233
  25. Dubois 2000, p. 81
  26. Rivelaygue 1989, p. 263
  27. Voir l'article Être-jeté dans Le Dictionnaire Martin Heidegger, p. 453.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]