Kibboutz

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Kibboutz Kfar Masaryk

Un kibboutz (de l'hébreu : קיבוץ, au pluriel : קיבוצים : kibboutzim ; « assemblée » ou « ensemble ») est un type de village collectiviste sioniste créé au début du XXe siècle par des juifs russes adhérant au mouvement sioniste d'influence socialiste. Les premiers villages du genre ont été fondés en Palestine mandataire dès 1910 ; ils se sont maintenus et ont essaimé par la suite dans l'État d'Israël. Ces villages ont pris un virage libéral dès les années 1990 et renoncé totalement au rôle révolutionnaire qui devait être le leur à l'origine ; les logements y sont aujourd'hui privatisés.

Historiquement, les membres des kibboutzim étaient perçus comme une élite, particulièrement militante et engagée. Ainsi, dans les années 1980, les officiers issus des kibboutzim[1] représentaient près de 25 % du corps des officiers, pour à peine 3 % de la population.

Il s'agit à l'origine de communautés rurales, mais des activités industrielles ont commencé à y être développées dès les années 1940-1950.

Le poids idéologique et démographique des kibboutzim est clairement en baisse relative depuis les années 1970, et ils ne pèsent plus que 1,8 % de la population israélienne en 2005 (un peu plus de 123 000 personnes en 2010[2]). Leur population ne diminue pas vraiment (sauf entre 1990 et 1998, baisse de 7 %, voir données ci-dessous), mais elle ne progresse plus dans une société israélienne en développement démographique rapide[3]. Malgré cette baisse du poids démographique, en 2010 les kibboutz occupent environ 10 %[2] de la surface du pays, la majorité en périphérie, et ils représentent encore 9,2 %[2] de la production industrielle israélienne (5,2 % du PIB industriel), et entre 34 %[2] et 40 %[4] de sa production agricole.

Une personne vivant dans un kibboutz est appelée kibboutznik (pluriel kibboutznikim).

Définitions[modifier | modifier le code]

Le kibboutz est, par définition :

  • « une communauté délibérément formée par ses membres, à vocation essentiellement agricole, où il n'existe pas de propriété privée et qui est censée pourvoir à tous les besoins de ses membres et de leurs familles »[5]. Le caractère principalement agricole est aujourd'hui largement dépassé.
  • « une unité de peuplement dont les membres sont organisés en collectivité sur la base de la propriété commune des biens, préconisant le travail individuel, l'égalité entre tous et la coopération de tous les membres dans tous les domaines de la production, de la consommation et de l'éducation »[6].

Sa principale force vient de l'engagement individuel de tous les membres. L'esprit d'entreprise collective compte pour beaucoup et contribue à la création et à la maturation de communautés qui réussissent économiquement sur le marché libre. Enfin, le niveau de vie élevé aujourd'hui, atteint grâce aux succès économiques, favorise aussi le maintien des communautés.

Organisation, principes et fonctionnement[modifier | modifier le code]

En pratique, la plupart des kibboutzim sont conçus sur le même modèle : au centre se déploient les édifices communs tels que réfectoire, auditorium, bureaux et bibliothèque, entourés par des jardins et les maisons de leurs membres ; légèrement décentrés sont les bâtiments et les équipements sportifs ; les champs, vergers et bâtiments industriels enfin se trouvent à la périphérie.

Il n'y a généralement pas vraiment de structure élue : les décisions sont prises par l'assemblée générale. Avec le temps, des organes élus sont apparus, mais l'idéal kibboutznik impose qu'ils aient peu de pouvoir.

La laïcité et l'égalité des sexes sont revendiquées depuis les débuts (sauf dans les kibboutzim religieux), ce qui explique les relations historiquement très tendues avec les religieux. Les membres des kibboutzim ont même été accusés de ne plus être Juifs, même si cette accusation, qui avait été portée par le rabbin Eliezer Menahem Schach (en) (ou Chakh), un des principaux rabbins haredi israéliens de la fin du XXe siècle, reste relativement isolée. Même quand ces accusations ne sont pas reprises par les autres haredim, les relations sont très mauvaises. De nombreuses accusations ont ainsi fleuri dans les milieux ultra-orthodoxes. On verra même, lors de l'affaire des « enfants de Téhéran » (des orphelins placés dans des Kibboutzim), les haredim créer « une organisation secrète », les activistes, pour tenter par tous les moyens de contrer l'action et l'influence des partis laïques dans les camps d'immigrants. […] C'est une cicatrice historique qui marquera deux générations successives de haredim qui se raconteront des histoires infernales de livres sacrés trouvés en lambeaux dans des clapiers à lapins, de douches communes où jeunes filles et garçons des kibboutzim se lavent ensemble, d'immigrants forcés de manger du porc. […] En 1990, le rav Eliezer Menahem Schach interdira à ses ouailles [les partis ultra-orthodoxes Degel HaTorah et Shass] de se joindre à une coalition de gauche […]. Il justifiera sa position par le vieil argument selon lequel le Kibboutz est l'ennemi de la foi[7] ».

Sauf exceptions, les membres des kibboutzim sont juifs. Il y a eu des tentatives avortées d'organisation de kibboutzim musulmans, mais les kibboutzim juifs ont vocation à rester des organisations nationalistes juives, dont la base est presque exclusivement juive.

Indépendamment des membres permanents du kibboutz, des travailleurs extérieurs (sans droit de vote) juifs ou non-juifs ne sont pas rares : volontaires étrangers (pour des périodes temporaires), salariés arabes israéliens ou travailleurs immigrés (est-européens, pays du Sud-Est asiatique…).

Entre membres (hors salariés extérieurs), il n'y a normalement pas de salaire : la communauté fournit gratuitement et de façon strictement égalitaire les biens collectifs (piscines, écoles, etc.) et les biens de consommation individuels (logements, télévisions, ordinateurs). Aucune différence n'est faite selon le statut, la qualification ou le poste de travail des membres.

L'activité économique du kibboutz est collectiviste : les moyens de production et d'échanges sont la propriété de tous, et il n'y a pas d'entrepreneurs privés dans un kibboutz.

Des sommes modérées permettant à chacun d'aller dans le monde extérieur au kibboutz pour y consommer librement sont également remises aux membres, sur une base égalitaire.

Panorama du kibboutz Barkai dans la région de Wadi Ara.

Histoire[modifier | modifier le code]

Kibboutz Yas'ur (Israël), 1949.

Le modèle qui finalement s'impose, n'est apparu qu'après une dizaine d'expérimentations, qui toutes ont périclité. Il y a eu au début du XXe siècle, des essais non-égalitaires et (semi-) capitalistes de villages collectivistes avec des classes d'ouvriers, d'ingénieurs, de cadres, etc., ne possédant pas les mêmes droits ou le même salaire. La « possession » par le biais d'un salaire, et les privilèges accordés aux plus diplômés n'apportèrent que tensions et incohérences, incompatibles avec l'idéal socialiste des nouveaux émigrants. Ce qui fait dire à certains auteurs que le kibboutz fut une nécessité et non la réalisation d'un idéal. L'expérience néanmoins dégagea suffisamment d'enseignement pour perfectionner les principes qui en grandes lignes subsistent aujourd'hui.

Le modèle du Mochav, moins communautaire, date aussi de cette époque de recherches et de tâtonnements.

Le collectivisme contre l'économie de marché[modifier | modifier le code]

L'origine des Kibboutz se trouve au sein du parti Ha'poel Hatzaïr, un parti politique non-marxiste, influencé par le socialisme populiste russe et l'œuvre de Tolstoï, dont le principal inspirateur est Aharon David Gordon. L'idéal est celui d'un socialisme rural, anti-industriel et anti-autoritaire, très marqué par l'anarchisme avec le refus des structures élues.

En 1909, un petit groupe de jeunes immigrants juifs originaires d'Europe de l'Est, mus par les idées sionistes et socialistes, fondaient sur les rives du lac de Tibériade la première kvoutza (groupe en hébreu), groupement auquel fut ultérieurement donné le nom de kibboutz, communauté basée sur l'adhésion à un même mode de vie rural et collectiviste. Ils appelèrent ce kibboutz Degania, qui est depuis considéré comme la « mère des kibboutzim »[8]. Kinneret en est le second, créé en 1912.

Le principe du kibboutz est l'autoconsommation paysanne : "les pionniers vivront des produits de leurs champs[9]" pour supprimer autant que possible le marché.

Il s'oppose à l'agriculture juive majoritaire dans les années 1900, tournée vers le marché et recourant à la main-d'œuvre arabe peu coûteuse ; les planteurs capitalistes juifs en Palestine, partisans d'une colonisation à l'algérienne, privilégiaient une agriculture d'exportation, qui engendrait des profits élevés compte tenu du prix bas de la main d'œuvre indigène. Or aux yeux des juifs russes socialistes qui arrivent en Palestine à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, ce type d'exploitation agricole pose plusieurs problèmes : d'une part, si l'encadrement est juif, 60 à 80 % des agriculteurs des colonies juives de Palestine ne sont pas juifs (en 1907)[10], de sorte que les colonies ne peuvent être considérées comme réellement juives ; d'autre part, les travailleurs juifs européens ne se contentent pas du niveau de vie des Palestiniens musulmans et chrétiens et, demandant des salaires plus élevés, ne trouvent pas d'emploi dans les fermes des planteurs juifs. La concurrence de la main-d'œuvre indigène est un élément économique décisif dans la création de la nouvelle formule qu'est le kibboutz "fondé sur le travail collectif ou coopératif, sur le rejet du marché, et impliquant un exclusivisme absolu dans la définition ethnique de la main-d'œuvre[9]" ; la question du prix de vente des produits (très peu compétitif en comparaison des prix du marché) n'est plus un problème, puisque les produits sont destinés à l'autoconsommation.

Leur kvoutza se voulait démocratique et égalitaire, fondée sur la propriété collective des moyens de production et de consommation. Un cadre de vie où tous les membres prenaient les décisions de concert et à la majorité, et se partageaient équitablement droits et devoirs.

L'exclusion des non-juifs[modifier | modifier le code]

Les fondateurs des premiers kibboutzim avaient pour but d'exclure la main-d'œuvre palestinienne musulmane et chrétienne peu coûteuse, qui avait empêché les travailleurs juifs européens d'obtenir des augmentations de salaires. "Cette situation de rivalité économique entre les deux mains-d'oeuvre s'accompagne d'un discours dépréciatif, voire franchement raciste, de la part des ouvriers juifs européens envers leurs concurrents arabes. Le paradoxe historique vient de ce que ce sont les tenants de la lutte des classes qui introduisent le conflit national en Palestine[9]", écrit Henry Laurens.

L'institution du kibboutz, inspirée du collectivisme socialiste, a sans doute réglé le problème de l'inégalité sociale entre les membres du village collectiviste ; mais elle a créé d'autres formes d'injustices qui sont "aux sources du conflit israélo-arabe et du problème palestinien[11]".

Selon l'historien Gershon Shafir, le développement d'un nationalisme juif en Israël, dont le kibboutz est une traduction parfaite, s'explique au départ par la lutte des travailleurs juifs européens contre d'autres travailleurs non-juifs[12], pour des questions de salaires.

L'exclusion des juifs orientaux[modifier | modifier le code]

Seuls les juifs ashkénazes (européens) avaient vocation à travailler dans les kibboutzim, dès l'origine de ces établissements. Les juifs orientaux, ou juifs Mizrahim que le mouvement sioniste avait fait venir en Palestine par milliers, en particulier du Yémen, dès 1909, devaient continuer à travailler dans les propriétés privées de planteurs juifs qu'étaient les moshavot[13], dans des conditions bien plus défavorables.

Joseph Bussel (Yossef Bossal), idéologue et chef du premier kibboutz, Degania, a théorisé cette division du travail qui excluait les juifs orientaux des kibboutzim, en ces termes :

« Les ashkénazes ne peuvent pas concurrencer les Arabes [non juifs] et travailler dur pour le profit du fermier. L'ouvrier ashkénaze qui vient de loin ne demeurera pas toute sa vie un ouvrier et ne travaillera pas éternellement pour un fermier. La raison en est qu'il aspire à la liberté et refuse d'être réduit en esclavage. Le rôle évoqué ci-dessus [travailler dur pour le profit du fermier] sera dévolu aux Juifs Mizrahim qui après un an d'apprentissage, resteront dans les moshavot et accompliront toutes les tâches inférieures. Nous avons à détourner notre énergie des moshavot et nous n'y perdrons pas notre force en vain[14] ».

Le refus d'accueillir les travailleurs juifs orientaux s'est perpétué dans une large mesure après la création d'Israël. Ainsi dans les années 1950, les immigrants européens trouvaient un emploi plus facilement que les immigrants juifs des pays arabes et musulmans, en particulier dans les kibboutzim.

De l'agriculture à l'industrie et aux services[modifier | modifier le code]

À partir des années 1920 et 1930, les sionistes du Achdut Ha'avoda lancent à leur tour des kibboutzim. C'est en partie sous leur influence que se développeront les premières activités industrielles, qui seront à l'origine très critiquées par les partisans de communautés rurales.

Le Ha'poel Hatzaïr et le Achdut Ha'avoda fusionnent en 1930 au sein du Mapaï, unifiant ainsi partiellement les mouvements politiques soutenant les kibboutzim, et contribuant à faire accepter le développement industriel par le mouvement kibboutzique.

À partir des années 1960 et 1970, les kibboutzim ajouteront à l'industrie et à l'agriculture le tourisme et les services, développant ainsi leur privatisation et hiérarchisation économique[15].

1948[modifier | modifier le code]

« Si seulement 7 % des terres étaient en possession de Juifs en 1947, 80 % des terres passent sous le contrôle de l'Etat hébreu après la guerre[11] ».

Avant la création d'Israël, les kibboutzim se créaient essentiellement sur des terres achetées. Après la guerre israélo-arabe de 1948, les terres confisquées des Palestiniens sont devenues la propriété collective de l'État, à travers le Keren Kayemeth LeIsrael ou KKL. Celui-ci les donne à exploiter aux communautés rurales que sont les kibboutzim, ainsi que les mochavim.

Il y avait près de 150 kibboutzim à la veille de la création de l'Etat en 1947 ; aujourd'hui, on compte 268 localités ayant le statut juridique de kibboutz[11]

Le refus d'accueillir les immigrants dans les années 1950[modifier | modifier le code]

Alors que les nouveaux immigrants qui arrivent en Israël dès 1948 s'entassent par dizaines de milliers dans les camps de transit (en hébreu ma'abarot), à la recherche d'un emploi, les kibboutzim manquent de main-d'œuvre, mais n'ouvrent pas leurs portes aux réfugiés. « Le kibboutz a échoué dans la mission nationale d'intégration de l'immigration massive de la première décennie du jeune Etat d'Israël[11] ». Parmi les raisons, « l'ethnocentrisme askénaze et des attitudes méprisantes vis-à-vis des nouveaux arrivés[11] », ainsi que « le fossé grandissant entre l'idéologie révolutionnaire déclarée et une pratique bien plus conservatrice[11] »

« Suite à l'échec relatif de l'intégration des immigrants des années 1950, échec auquel le kibboutz a largement contribué, se sont cristallisés dans la société juive israélienne des années 1960-70 deux secteurs de population qui, au lieu de se "fondre" en une même culture », ont été séparés par une fracture sociale : « d'une part l'Israël des anciens de la période pré-étatique, élite socio-économique ashkénaze, et d'autre part les nouveaux, pour la plupart des juifs orientaux, prolétariats des régions périphériques[11] ».

Crise des années 1980[modifier | modifier le code]

La période pionnière est loin, et les kibboutzim ne sont plus aujourd'hui la référence incontournable de la construction du socialisme à l'israélienne.

Crise économique[modifier | modifier le code]

À compter des années 1980, les kibboutzim ont connu des difficultés économiques, liées à un fort endettement et renforcées par la quasi-disparition des subventions de l'État. Celui-ci a finalement annulé la moitié de leurs dettes, l'autre moitié étant rééchelonnée par les banques[16].

Les kibboutzim ont dû réorganiser en profondeur leurs activités économiques. Les secteurs les plus porteurs : industrie, tourisme et services ont été développés. L'agriculture des origines a été reléguée au second rang (15 % des membres seulement y sont encore affectés)[17]. Il y eut d'ailleurs quelques faillites. Cependant, au début des années 1990, les kibboutzim avaient surmonté la crise, qui reste sans doute la plus rude de leur histoire.

Aujourd'hui, malgré quelques exceptions, les kibboutzim sont considérés comme en bonne santé économique et financière. Le niveau de vie des membres des kibboutzim est l'un des plus élevés d'Israël, ce qui suscite parfois la rancœur des communautés environnantes.[réf. nécessaire]

Crise des valeurs[modifier | modifier le code]

Au-delà de la gestion collective et égalitaire du travail, les kibboutzim avaient également à l'origine développé un mode de vie collectiviste : prise des repas en commun, absence totale de propriété privée (même les vêtements étaient au moins théoriquement collectivisés), éducation en commun des enfants, qui ne vivaient pas avec leurs parents.

Depuis les années 1970-80, de nouvelles valeurs individuelles et familiales se développent dans les kibboutzim. La propriété collective, le travail collectif, l'égalitarisme social et la démocratie directe ne sont pas vraiment remis en cause. Mais des évolutions sont apparues, en particulier l'acceptation de la vie privée et de la vie de famille. Ainsi, aujourd'hui, il n'y a guère que le repas du midi qui soit pris en commun au réfectoire, et les enfants dorment chez leurs parents.

Toujours dans le développement de cette sphère du privé, une allocation de « budget personnel » est apparue. Il ne s'agit pas d'un salaire, et l'allocation est normalement égale pour tous. Mais elle permet de participer à la société de consommation, et de s'acheter divers biens non fournis par le kibboutz, qui deviennent dès lors une propriété privée.

Certains kibboutzim (minoritaires) ont même été plus loin en introduisant une échelle de salaires différenciés entre les membres, ce qui est une rupture énorme par rapport à la tradition égalitariste.

Autre facteur de remise en cause, l'industrialisation des kibboutzim a entraîné le recours à de la main-d'œuvre extérieure, salariée. Elle est importante : 50 à 60 % des travailleurs employés par l'ensemble des kibboutzim[17]. Ces travailleurs peuvent être des juifs, mais aussi des arabes ou des travailleurs immigrés de diverses origines (Chine, Europe orientale…). Cette main-d'œuvre, surtout concentrée dans les tâches d'exécution, perçoit parfois le kibboutz où elle travaille comme un « patron » collectif, avec lequel des conflits peuvent surgir. Elle touche évidemment des salaires, notion qui n'existe normalement pas dans un kibboutz. Et elle ne participe pas vraiment à la définition des politiques du kibboutz, ce qui viole les principes égalitaires du projet.

Enfin, certains membres des kibboutzim travaillent maintenant à l'extérieur. Le salaire est normalement intégralement versé au kibboutz, qui reverse l'allocation mentionnée ci-dessus. Cette situation a toujours existé : le corps des officiers a compté beaucoup de "kibboutzniks" qui reversaient leurs soldes à la structure. Mais cette tendance se renforce, et entraîne trois conséquences :

  • certains liens communautaires se distendent quelque peu ;
  • des membres deviennent économiquement indépendants du kibboutz et peuvent donc le quitter à tout moment. Ce qu'ils font parfois ;
  • certains revenus échappent au kibboutz, et introduisent parfois quelques différences sociales (modérées) entre les membres.

Aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Embourgeoisement[modifier | modifier le code]

De mouvement utopique révolutionnaire à ses origines, le kibboutz est devenu le lieu de résidence d'une bourgeoisie de classe moyenne supérieure. « Le paysage du kibboutz s'est progressivement transformé, consacrant dorénavant la propriété privée, ressemblant de plus en plus à une petite banlieue cossue où chaque parcelle est bien délimitée par ses barrières et ses deux places de stationnement[11] ».

Démographie et géographie[modifier | modifier le code]

En dépit de certains problèmes économiques, globalement bien surmontés, de la perte d'une partie de son prestige au sein de la société israélienne pour qui elle ne constitue plus un modèle à atteindre, et de l'acceptation d'une sphère privée importante (vie familiale et consommation), l'institution du kibboutz demeure, de nos jours encore, le plus grand mouvement communautaire au monde.

En 2005, près de 120 500 personnes (1,8 % de la population israélienne) vivent dans les 269 kibboutzim d'Israël disséminés depuis le plateau du Golan au Nord jusqu'à la mer Rouge au Sud. Leurs effectifs varient de moins de 100 membres à plus de 1000 pour certains, la majorité recensant une population de quelques centaines de membres. Malgré cette baisse du poids démographique, ils représentent encore 10 % de la production industrielle israélienne, 40 % de sa production agricole et 6 % de son PIB en 2010[18].

Une trentaine de ces kibboutzim est installée dans les territoires palestiniens occupés.

La population des kibboutzim en chiffres[19] :

Année Nombre Population
1910 1 ?
1920 12 805
1930 29 3 900
1940 82 26 550
1950 214 67 550
1960 229 77 950
1970 229 85 100
1980 255 111 200
1990 270 125 100
1998 269 116 500

Fédérations[modifier | modifier le code]

Chaque kibboutz est autogéré. Il a donc l'autonomie politique propre à une municipalité. Il bénéficie aussi de l'autonomie économique propre à une entreprise opérant sur le marché libre, et devant s'y adapter rapidement.

Mais les kibboutzim ont ressenti le besoin de se regrouper en fédérations :

  • pour défendre leurs intérêts devant les institutions étatiques ;
  • pour mettre en œuvre des services bénéficiant à tous (aide juridique, financement…).

Ces regroupements se sont faits sur une base idéologique :

Anarchisme et kibboutz[modifier | modifier le code]

Selon l'historien Sylvain Boulouque, « les expériences de travail collectif ou de modes de vie alternatifs ont toujours représenté pour les anarchistes des lieux d’expérimentation de la société future. C’est ainsi que les kibboutzim deviennent une terre d’imagination, un nouveau rêve. Nombreux sont les témoins tant dans la presse libertaire française qu’internationale à rendre compte de séjours ou d’installations dans ces collectivités agricoles et de leur caractère libertaire — réel, imaginé ou projeté[20]. »

Le kibboutz s'est beaucoup inspiré dans ses principes originels des idées communistes libertaires[21] : absence de propriété privée des moyens de production, accès aux biens égal pour tous, refus du salariat, éducation communautaire des enfants, rejet de la religion (sauf dans les Kibboutzim religieux), refus des structures élues, démocratie directe.

Cependant, le mouvement kibboutzique ne se réclame pas de l'anarchisme, et la fidélité aux principes venus de l'anarchisme n'est donc pas parfaite : utilisation de salariés non-membres, apparitions de certaines structures élues.

De même que ce mouvement ne se déclare pas anarchiste, le mouvement anarchiste contemporain est volontiers critique sur certains aspects des kibboutzim. Exemple de ces critiques anarchistes, l'essayiste et « anarchiste socialiste » (selon la définition qu'il donne de lui-même) américain Noam Chomsky a ainsi exprimé sa vision dans deux interviews, la première, disponible sur internet, dans l'émission de radio américaine Democracy Now présentée par Amy Goodman[22], la seconde dans un livre d'entretiens[23]. Chomsky s'est lui-même installé en 1953, pour une durée de six semaines, dans un kibboutz près de Haïfa.

Les critiques faites par les anarchistes sont pour les plus importantes :

  • Le kibboutz demande normalement à ses membres l'appartenance à la communauté juive (il existe des exceptions, comme celle de Joseph Ribas, militant de la CNT anarchiste espagnole, ancien combattant de la Guerre d'Espagne, qui s'installa après la Seconde Guerre mondiale avec femme et enfants dans le Kibboutz Hahotrim, au sud de Haïfa). L'anarchisme de son côté insiste généralement sur les principes d'universalisme et d'antinationalisme[24].
  • Les kibboutzim ont une relation très poussée avec l'État : la réussite économique des kibboutzim est partiellement due aux subventions de l'état, et ceux-ci lui fournissent des troupes d’élite, pilotes, agents de renseignement, officiers gradés, etc. L'anarchisme rejette quant à lui le principe même d'État[25].
  • Chomsky considérait qu'il existe dans le kibboutz un « autoritarisme du groupe » extrêmement fort, engendrant un machisme et un conformisme très puissant : par exemple, presque aucun habitant de kibboutzim ne refuse de faire son service militaire.
  • L'utilisation de salariés non-membres dans les entreprises des kibboutz réintroduit des inégalités sociales et de pouvoir (ils ne votent pas dans les prises de décisions collectives) que combat l'anarchisme.

Un kibboutz en France[modifier | modifier le code]

De 1933 à 1935, le village de Jugeals-Nazareth (Corrèze) accueille, Makhar (« Demain »), le seul kibboutz de France[26]. Un bâtiment agricole est loué par un émissaire du baron Robert de Rothschild pour ouvrir une ferme-école avec de jeunes Français juifs, avant leur départ pour la Palestine. Des réfugiés juifs les rejoignent, allemands pour la plupart, mais également polonais, lituaniens, russes, hongrois, néerlandais ou tchèques et même américains. Environ 500 à 800 kibboutznikim cultivent ainsi 75 hectares[27]. La production agricole est vendue au marché de Brive. Mais la montée de l'antisémitisme en France et l'action xénophobe du sous-préfet Roger Dutruch obligent la fermeture du kibboutz Makhar. La plupart des résidents partent alors pour le kibboutz Ayelet-Hashahar en Galilée[28].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Monographies générales[modifier | modifier le code]

  • Céline Matge, Kibboutz : la fin d'un rêve ? : essai sur l'évolution du kibboutz israélien : 1910-1996, Grenoble, Saint-Martin-d'Hères, , 126 p.
  • Géraldine Gudefin, Quel avenir pour les kibboutzim d'Israël ?, Paris, Harmattan, , 169 p.
  • Eliezer Ben Rafael, Maurice Konopnicki et Placide Rambaud, Le Kibboutz, Paris, Presses universitaires de France, , 127 p.
  • David Catarivas, Vivre au kibboutz, Paris, Stock, , 253 p.
  • Nicos Andréou, Le collectivisme israélien, Athènes, Centre national de recherches sociales, , 286 p.
  • Gilbert Pascaraut, Le kibboutz, Limoges, , 60 p.
  • Michel Antony, L’utopie du kibbutz et ses traces libertaires, in Essais Utopiques Libertaires de Grande Dimension, 1995-2014, pp. 135-138.
  • James Horrox, Le mouvement des kibboutz et l’anarchie : une révolution vivante, L’Éclat, 2018, (ISBN 2841624293), présentation éditeur.
  • (en) James Horrox, Uri Gordon, A Living Revolution : Anarchism in the Kibbutz Movement, AK Press, 2009, (ISBN 978-1904859925), présentation éditeur.

Articles[modifier | modifier le code]

Radio[modifier | modifier le code]

Théâtre & kibboutz[modifier | modifier le code]

  • Ouriel Zohar, "La magie du kibboutz : l'improvisation", in Théâtres du Monde, Revue Interdisciplinaire de l'Université d'Avignon, Institut de Recherches Internationales sur les Arts du Spectacle, Faculté des lettres et des sciences humaines, No.19, p. 193–197 2009.
  • Ouriel Zohar, « La nouvelle mode du théâtre Collectif de A. D. Gordon», in « Reeh », Revue européenne des études hébraïques, (IEEH) Université de Paris VIII, No. 9, p. 129–143 2005.
  • Ouriel Zohar, « Le passage du Théâtre de la fête au Kibbutz vers un théâtre moderne », in Théâtres du Monde, Revue Interdisciplinaire de l'Université d'Avignon, Institut de Recherches Internationales sur les Arts du Spectacle, Faculté des lettres et des sciences humaines, No.14, pp. 245-252 2004.
  • Ouriel Zohar, « Le théâtre dans le kibboutz et la société du kibboutz dans le théâtre », in « Reeh » Revue Européenne des Études Hébraïques, (IEEH) Université de Paris VIII, No. 5 pp. 84-94 2001.
  • Ouriel Zohar, « L'oublie et la promesse de la joie traditionnelle dans le Théâtre Collectif au Kibboutz », in Théâtres du Monde, Revue de l'Université d'Avignon, Institut de Recherches Internationales sur les Arts du Spectacle, Faculté des lettres et des sciences humaines, No.10, pp.155-169, 2000.
  • Ouriel Zohar, « Shamosh, L'homme de théâtre au Kibboutz, et le bon usage des voyages », in Théâtres du Monde, Revue de l'Université d'Avignon, Institut de Recherches Internationales sur les Arts du Spectacle, Faculté des lettres et des sciences humaines, No. 9, p. 161-167, 1999.
  • Ouriel Zohar, « Les éléments du sacré dans le théâtre au Kibboutz », in Théâtre du Monde, Revue de l'Université d'Avignon, Institut de Recherches Internationales sur les Arts du Spectacle, Faculté des lettres et des sciences humaines, No.8,pp. 183-197, 1998.
  • Ouriel Zohar, « Un Living Theatre collectif, inspiré par l'idéologie du Kibboutz », dans Théâtre du Monde, Revue interdisciplinaire de l'Université d'Avignon, Institut de recherches internationales sur les arts du spectacle, Faculté des lettres et des sciences humaines, No.7, p. 201-209, 1997.
  • Ouriel Zohar, « Bimate Ha'kibbutz, le théâtre d'une société collective » in Théâtres du Monde[29], Revue Interdisciplinaire de l'Université d'Avignon, Institut de recherches internationales sur les arts du spectacle, Faculté des lettres et des sciences humaines, No.6, p. 187-201, 1996.
  • Ouriel Zohar, « Comparaison du Théâtre ‘Bimate Ha'Kibbutz’ et du Théâtre national israélien ‘Habima’ et du théâtre ‘Habima’ avec la Comédie-Française », in Théâtres du Monde Revue Interdisciplinaire de l'Université d'Avignon,Institut de Recherches Internationales sur les Arts du Spectacle, Faculté des lettres et des sciences humaines, No.6, p. 203-210, 1996.
  • Ouriel Zohar, « La fête dans la société du kibboutz » in Revue de la société d'histoire du Théâtre II, No. 174, p. 162-179, CNRS (Centre national de la recherche scientifique) Paris, 1992.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Anou Banou ou les Filles de l'utopie (1983), film documentaire de Edna Politi, centré sur les femmes qui furent parmi les premiers fondateurs de kibboutz.

The Dive ou Un havre de paix (2018), film de Yona Rozenkier.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Kibboutzim, pluriel de Kibboutz en hébreu.
  2. a b c et d (en) Commemorating 100 Years of the Kibbutz.
  3. Zoom sur Israel - Le Kibboutz, israel.org, 1 octobre 1999.]
  4. Le kibboutz fête ses 100 ans, 2011.
  5. Encyclopedia Judaica, 1969
  6. Définition juridique figurant dans le Registre des sociétés coopératives
  7. Ilan Greilsammer, Israël, les hommes en noir, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 01/1991, (ISBN 2-7246-0592-6), page 67.
  8. Judith Waintraub et Gali Tibbon, « Le kibboutz, de l'utopie à la réalité », Le Figaro Magazine, semaine du 20 avril 2018, pp. 42-52.
  9. a b et c Henry Laurens, La Question de Palestine - Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, 1999, lire en ligne : [1]
  10. Selon l'estimation de Chaïm Weizmann, cité dans Henry Laurens, La Question de Palestine - Tome 1 - L'invention de la Terre sainte (1799-1922), Fayard, 1999, lire en ligne : [2]
  11. a b c d e f g et h Yuval Achouch, Yoann Morvan, « Kibboutz et "villes de développement" en Israël : Les utopies sionistes, des idéaux piégés par une histoire tourmentée », justice spatiale | spatial justice, n° 5 déc. 2012-déc. 2013 | dec. 2012-dec. 2013, http://www.jssj.org
  12. Gershon Shafir, Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882-1914 ("Le Travail, la terre et les origines du conflit israélo-palestinien"), dont la thèse est résumée dans Uri Ram. Sociologie et société en Israël. In: L'Homme et la société, N. 114, 1994. État démocratique ou état confessionnel ? Autour du conflit israël-palestine. pp. 129-133 (p.132-133), lire en ligne : www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1994_num_114_4_2774
  13. Pluriel (fem) de moshava. À ne pas confondre avec le moshav, (plur, moshavim)
  14. « The ashkenazim can not compete with the Arabs and work for the farmer under difficult conditions. The ashkenazi worker that comes from abroad will not remain a lifelong worker and will not work forever for a farmer. The reason is that he aspires to become free and refuses to be enslaved. The above mentionned role will devolve on the Mizrahi Jews, who after a year of learning, will stay in the moshavot and do all the inferior tasks. We have to divert our energy from the moshavot and not lose our strength in vain », cité dans Gershon Shafir, Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882-1914, University of California Press, 1989, p.114, lire en ligne : [3]
  15. Jean Lebrun, « Les kibboutz », émission La Marche de l'Histoire sur France Inter, 18 octobre 2012
  16. Laurent Zecchini, « Israël: que sont les kibboutz devenus? », sur Le Monde, (consulté le 18 juin 2018)
  17. a et b MILKA KAHN, « Kibboutz : la fin d’un idéal ? », sur The Jerusalem Post, (consulté le 18 juin 2018)
  18. (en)« Kibbutz reinvents itself after 100 years of history », sur Taipei Times,
  19. Source : Yad Tabenkin, Centre de recherche et de documentation du Mouvement kibboutzique unifié
  20. Sylvain Boulouque, Les paradoxes des anarchistes face au sionisme et à la naissance de l'État d'Israël, Archives Juives, 1/2003 (Vol. 36), p. 100-108, [lire en ligne]
  21. « Selon différentes sources, l'idéologie du kibboutz fut inspirée à David Gordon par l'œuvre de Léon Tolstoï et par le socialisme populiste russe, teinté d'anarchisme. » - Dominique Frischer, Golda Meir : La femme derrière la légende, Archipel, 2015, page 58.
  22. democracynow.org
  23. Understanding Power : The Indispensible Chomsky écrit par Noam Chomsky, Peter R. Mitchell, et John Schoeffel, paru en février 2002 chez New Press en anglais.
  24. Si les fondateurs de l'anarchisme étaient hostiles à l'État, ils ne l'étaient pas forcément à l'idée de nation : les communautés humaines, tant qu'elles sont à adhésions volontaires, sont pleinement intégrées dans le projet anarchiste. Au cours du XXe siècle, l'attitude des anarchistes vis-à-vis de la nation est cependant devenue de plus en plus critique.
  25. « En Palestine, l’État apporte l’indiscutable preuve qu’il provoque la guerre du fait même de sa présence » : Eric-Albert, « Palestine terre stratégique », no 133 du Libertaire, 11 juin 1948.
  26. Pascal Coussy, « Il y a 80 ans, le seul kibboutz de France était fondé en Corrèze », sur France 3 Nouvelle-Aquitaine, (consulté le 18 juin 2018)
  27. Neila Beyler, « Machar, un kibboutz au coeur de la Corrèze », sur Les Échos, (consulté le 18 juin 2018)
  28. « le kibboutz de nazareth », sur jugeals-nazareth.fr (consulté le 3 juin 2018)
  29. Revue Théâtres du Monde

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]