Ithkuil

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Ithkuil
iţkuîl
Auteur John Quijada
Date de création 1978
Typologie synthétique
Classification par famille

L'ithkuil (prononcé /ɪθ.ˈkʊ.ˌil/ en ithkuil) est une langue construite conçue par John Quijada depuis 1978. Le mot « iţkuîl » (romanisé en « ithkuil ») signifie « représentation hypothétique du langage ».

La langue a pour but d'exprimer brièvement et clairement des niveaux profonds de la pensée humaine. Elle allie concision et précision, de sorte qu'en dépit d'être fonctionnelle, elle est extrêmement complexe et n'a aucun locuteur compétent, pas même son créateur.

Caractéristiques linguistiques[modifier | modifier le code]

Phonologie[modifier | modifier le code]

Comme le remarque David J. Peterson, la phonologie de l'ithkuil peut d'abord faire penser au travail d'un novice en idéolinguistique, car il distingue des consonnes sur un nombre irréaliste de points d'articulations[1]. À l'instar de certaines langues comme le finnois, non seulement chaque lettre ithkuil est prononcée, mais chacune d'elle a un sens[2].

Là où le hawaïen dispose de 18 phonèmes, l'anglais d'environ 42 et le français d'environ 33 (en fonction des dialectes), l'ithkuil en a 58 (45 consonnes et 13 voyelles) [2]. Dans la version originale de la langue, certains sons, quoique figurant dans certaines langues naturelles, étaient extrêmement rares, tels que /q͡χʼ/ (une consonne affriquée uvulaire éjective sourde qu'on trouvait en oubykh) ou des grognements et sifflements (ces sons ont été retirés de la version finale publiée en 2007 sous le nom d'Ilaksh)[2].

Consonnes de l'ithkuil (avec phonème et graphème correspondant)
Point d'articulation →

Mode d'articulation ↓

Labial Dental Alvéolaire Post-alvéolaire Rétroflexe Palatal Vélaire Uvulaire Glottal
Central Latéral
Nasal /m/ ‹m› /n̪/ ‹n› /ŋ/ ‹ň›
Occlusif Voisé /b/ ‹b› /d̪/ ‹d› /g/ ‹g›
Sourd /p/ ‹p› /t̪/ ‹t› /k/ ‹k› /q/ ‹q› /ʔ/ ‹’›
Aspiré /pʰ/ ‹pʰ› /t̪ʰ/ ‹tʰ› /kʰ/ ‹kʰ› /qʰ/ ‹qʰ›
Éjectif /pʼ/ ‹pʼ› /t̪ʼ/ ‹tʼ› /kʼ/ ‹kʼ› /qʼ/ ‹qʼ›
Affriqué Voisé /d͡z/ ‹ż› /d͡ʒ/ ‹j›
Sourd /t͡s/ ‹c› /t͡ʃ/ ‹č›
Aspiré /t͡sʰ/ ‹cʰ› /t͡ʃʰ/ ‹čʰ›
Éjectif /t͡sʼ/ ‹c’› /t͡ʃʼ/ ‹č’›
Fricatif Voisé /v/ ‹v› /ð/ ‹dh› /z/ ‹z› /ʒ/ ‹ž›
Sourd /f/ ‹f› /θ/ ‹ṭ› /s/ ‹s› /ɬ/ ‹ļ› /ʃ/ ‹š› /ç/ ‹ç› /x/ ‹x› /χ/ ‹xh› /h/ ‹h›
Spirant /l/ ‹l› /j/ ‹y› /w/ ‹w› /ʁ̞/ ‹ř›
Battu /ɽ/ ‹r›
Voyelles de l'ithkuil (avec phonème et graphème correspondant)
Point d'articulation →

Aperture ↓

Antérieur Central Postérieur
Normal Réduit Réduit Normal
Fermé /iː/ ‹î› /ʉ/ ‹ü› /uː/ ‹û›
Pré-fermé /ɪ/ ‹i› /ʊ/ ‹u›
Mi-fermé /eː/ ‹ê› /oː/ ‹ô›
Central /ø̞/ ‹ö› /ə/ ‹ë›
Pré-ouvert /ɛ/ ‹e› /ɔ/ ‹o›
Ouvert /ä/ ‹a› /ɑ/ ‹â›

L'ithkuil dispose également des diphtongues suivantes : /äɪ̯/, /ɛɪ̯/, /əɪ̯/, /ɔɪ̯/, /ø̞ɪ̯/, /ʊɪ̯/, /äʊ̯/, /ɛʊ̯/, /əʊ̯/, /ɪʊ̯/, /ɔʊ̯/, /ø̞ʊ̯/ (elles sont produites par la succession des graphèmes correspondants ; toute autre succession vocalique provoque un hiatus).

Les voyelles réduites /ɪ ʊ/ deviennent [i u] devant une autre voyelle ou à la fin d'un mot, et les voyelles /ɛ ɔ/ deviennent [e o] devant une autre voyelle, sauf /ɪ ʊ/.

Syntaxe[modifier | modifier le code]

L'ordre des mots en ithkuil est VSO ou VOS[3].

Grammaire[modifier | modifier le code]

Aperçu général[modifier | modifier le code]

L'accomplissement de la vocation de l'ithkuil passe par la maximalisation du nombre d'aspects linguistiques distingués. De ce fait, six ordres de mots différents sont valables, l'accent tonique et un système de tons sont distinctifs[1].

Très agglutinant, l'ithkuil peut comprendre des mots uniquement composés d'affixes[1]. Il utilise une racine consonantale (monoconsonantale pour les pronoms, mais généralement biconsonantale ou triconsonantale ailleurs) inspirée de la racine sémitique[1].

Les verbes sont décomposés en vingt-deux catégories grammaticales (en comparaison, l'anglais et le français n'en ont que cinq : le temps, l'aspect, la personne, le nombre, le mode et la voix)[4]. Pour maximiser la précision, il est obligatoire de marquer les verbes et les noms avec ces catégories quand c'est nécessaire[3].

L'intention du locuteur peut être affinée dans le discours en usant d'un ou plusieurs des 1 728 affixes facultatifs prévus à cet effet[5] ; l'ironie est notamment marquée par le suffixe verbal « -’kçç » et une hyperbole par « ’m »[6]. Le changement d'une seule voyelle de la racine peut permettre la distinction entre l'expectative (« j'ai vu et je m'y attendais ») et le bien-fondé contextuel (« j'ai vu et c'est normal »), pour ne citer qu'une des nombreuses distinctions possibles[7]. Ces aspects, à l'instar du reste de la multitude d'aspects existants, sont divisés en neuf degrés (par exemple, le troisième degré du suffixe de bien-fondé contextuel suggère l'inadéquation sociale, en-deçà du scandale mais au-delà de la surprise)[3],[7].

La vocation des affixes ithkuils dépasse de loin celle des affixes qu'on trouve dans les langues naturelles[3]. Ils servent par exemple à la gestion des propositions relatives, qui sont placées là où un nom décliné serait positionné, tandis que le verbe, placé au début de la proposition, est décliné lui aussi (si la proposition principale continue après la proposition relative, un suffixe supplémentaire peut être ajouté)[3].

L'ithkuil ne distingue que deux parties du discours : les formatifs (anglais : formatives) et les compléments (anglais : adjuncts)[8]. Les premiers peuvent constituer des noms ou des verbes selon la dérivation de la racine et en fonction du contexte morphosyntaxique[8].

Morphologie des formatifs[modifier | modifier le code]

La morphologie des formatifs présente de nombreuses catégories grammaticales sans équivalent proche dans les langues naturelles, et chacune d'elles contient une série d'affixes facultatifs — au nombre total de 1 728 — permettant d'en exprimer la teneur exacte[5]. Ces catégories affixales, qui gèrent notamment la quantification, sont les suivantes[5].

Catégories des affixes s'appliquant aux formatifs en ithkuil
Catégorie Indication
Configuration Gère la similarité physique et les relations entre les éléments d'un ensemble
Affiliation Gère la fonction subjective et/ou le rôle des éléments d'un ensemble
Perspective Gère la délimitation d'un ensemble d'éléments
Extension Gère la partie d'un ensemble à laquelle le discours fait référence
Essence Gère l'abstraction d'un ensemble d'éléments
Contexte Gère la pertinence existentielle de l'ensemble (symbolicitéetc.)
Désignation Gère la permanence de l'ensemble

De surcroît, l'ithkuil dispose de 96 cas grammaticaux pouvant infléchir aussi bien les formatifs verbaux que nominaux, et dont voici un dénombrement décomposé en groupes selon le rôle qu'ils tiennent[9].

Catégories des cas s'appliquant aux formatifs en ithkuil
Catégorie Indication Nombre de cas
Transrelatif Sert à l'identification des participants au formatif verbal 11
Possessif Gère les relations possessives entre les noms 7
Associatif Gère les relations non possessives entre les formatifs nominaux et les relations adverbiales avec les formatifs verbaux 32
Temporel 15
Spatial 6
Vocatif 1
Comparatif 24

Il existe enfin une série d'affixes tenant de la morphologie verbale car ils ne peuvent s'appliquer qu'aux formatifs verbaux ; ils sont départagés sous la forme des groupes suivants[10].

Catégories des affixes s'appliquant aux formatifs verbaux en ithkuil
Catégorie Indication
Fonction Gère la relation qu'entretient le formatif verbal avec son ou ses formatifs nominaux
Mode Gère l'attitude et la perspective du discours, ou son degré de factualité
Illocution Gère le but général du discours (déclaration, question, avertissement, requête, etc.)
Relation Gère les propositions relatives
Phase Gère le modèle temporel du discours ou de l'acte mentionné
Sanction Gère le degré de véracité (assertion, allégation, contre-argument, réfutation, etc.)
Valence Gère la relation de deux entités différentes au formatif verbal
Version Gère l'orientation du discours vers un objectif, et, si ce dernier est attesté, son accomplissement
Validation Gère l'évidence étayant le discours
Aspect Gère le contexte temporel du formatif verbal
Biais Gère l'attitude émotionnelle du locuteur rapport au discours

Morphologie des compléments[modifier | modifier le code]

Les compléments, qui présentent une nature hautement synthétique, sont décomposés en compléments verbaux et en compléments de référence personnelle[8] ; ces derniers, qui sont l'équivalent des pronoms, sont eux-mêmes départagés entre les référents singuliers et les référents duels[11].

Vocabulaire[modifier | modifier le code]

Neuf cents racines sont documentées dans le lexique du site officiel[12]. Grâce à dix-huit infixes de base, ces 900 racines peuvent être développées en 3 600 mots — compte tenu des contraintes phonotactiques — constituant la base du vocabulaire ithkuil (toutefois seuls un millier se sont vu assigner une traduction précise jusqu'ici)[8].

Formation des mots[modifier | modifier le code]

La base sémantique du vocabulaire ithkuil est la racine consonantale (anglais : root), inspirée de la racine sémitique[13], qui est constituée de une à quatre consonnes (toutefois, les racines quadriconsonantales, quoique disponibles, ne se sont pas vues attribuer de signification)[8]. La racine peut devenir une racine étendue (anglais : stem) grâce à une série de treize affixes facultatifs ainsi qu'une altération tonique et une altération tonale également optionnelles (la position de l'accent tonique peut par exemple déterminer le degré de permanence, c'est-à-dire éclaircir si l'objet du discours ne dure qu'en son sein ou au-delà)[5].

Il existe trois versions holistiques de chaque racine, numérotées de un à trois ; la première correspond à la manifestation la plus générique de la racine, tandis que les deux suivantes sont généralement associées à des usages plus précis[8]. Par ailleurs, chaque version holistique est décomposée en deux versions complémentaires, dont la signification dépend en partie de la racine[8]. Les versions holistiques et leurs versions complémentaires sont indiquées par des préfixes ajoutés directement à la racine, comme l'illustrent les tableaux suivants[8].

Racine
Ithkuil -mm-
Français « membre de la famille nucléaire »
Version holistique no 1 Version holistique no 2 Version holistique no 3
Ithkuil (a)mm- emm- umm-
Français « membre générique de la famille nucléaire » « membre masculin de la famille nucléaire » « membre féminin de la famille nucléaire »
Versions complémentaires Versions complémentaires Versions complémentaires
Ithkuil omm- âmm- ömm- êmm- îmm-/ûmm ômm-
Français « parent » « enfant »« père »« fils »« mère »« fille »
Racine
Ithkuil -q-
Français « forme de vie animale supérieure »
Version holistique no 1 Version holistique no 2 Version holistique no 3
Ithkuil (a)q- eq- uq-
Français « forme de vie animale supérieure » « humain » « forme de vie animale supérieure non humaine »
Versions complémentaires Versions complémentaires Versions complémentaires
Ithkuil oq- âq- öq- êq- îq-/ûq ôq-
Français « forme de vie animale supérieure mâle » « forme de vie animale supérieure femelle »« homme »« femme »« forme de vie animale supérieure non humaine mâle »« forme de vie animale supérieure non humaine femelle »

Parmi d'autres distinctions que les versions complémentaires peuvent faire parmi les versions holistiques, on peut citer « manger » qui sera départagé entre « nourriture » et « ingestion », ou « mesurer » qui sera départagé entre « mesure » (le résultat) et « mesure » (l'action)[8].

Système numérique[modifier | modifier le code]

Le système numérique ithkuil est centésimal, c'est-à-dire de base 100. Chaque nombre de 1 à 100 s'écrit avec un caractère spécifique — un « chiffre » —, qui exprime l'unité dans sa partie supérieure et la dizaine dans sa partie inférieure[14]. Un nombre compris entre 101 et 9 999 s'écrira donc avec deux caractères en ithkuil, et non trois ou quatre comme en français[14].

L'ithkuil n'admet pas le zéro : une quantité nulle est exprimée par une simple négation, ou par un affixe de nullité[14]. Aussi les puissances de 100 sont-elles toutes écrites avec un caractère spécifique[14].

Les nombres de 1 à 100 de l'ithkuil sont les suivants (en souligné est indiquée la racine des unités)[15].

Chiffres en ithkuil
Ithkuil Ithkuil Ithkuil Ithkuil Ithkuil Ithkuil Ithkuil Ithkuil Ithkuil Ithkuil
1 llal 11 llalik 21 llalök 31 llalek 41 llalîk 51 llalak 61 llalûk 71 llalok 81 llalük 91 llaluk
2 ksal 12 ksalik 22 ksalök 32 ksalek 42 ksalîk 52 ksalak 62 ksalûk 72 ksalok 82 ksalük 92 ksaluk
3 ţkal 13 ţkalik 23 ţkalök 33 ţkalek 43 ţkalîk 53 ţkalak 63 ţkalûk 73 ţkalok 83 ţkalük 93 ţkaluk
4 pxal 14 pxalik 24 pxalök 34 pxalek 44 pxalîk 54 pxalak 64 pxalûk 74 pxalok 84 pxalük 94 pxaluk
5 al 15 sţalik 25 sţalök 35 sţalek 45 sţalîk 55 sţalak 65 sţalûk 75 sţalok 85 sţalük 95 sţaluk
6 cqal 16 cqalik 26 cqalök 36 cqalek 46 cqalîk 56 cqalak 66 cqalûk 76 cqalok 86 cqalük 96 cqaluk
7 nsal 17 nsalik 27 nsalök 37 nsalek 47 nsalîk 57 nsalak 67 nsalûk 77 nsalok 87 nsalük 97 nsaluk
8 fyal 18 fyalik 28 fyalök 38 fyalek 48 fyalîk 58 fyalak 68 fyalûk 78 fyalok 88 fyalük 98 fyaluk
9 xmal 19 xmalik 29 xmalök 39 xmalek 49 xmalîk 59 xmalak 69 xmalûk 79 xmalok 89 xmalük 99 xmaluk
10 al 20 mřalik 30 mřalök 40 mřalek 50 mřalîk 60 mřalak 70 mřalûk 80 mřalok 90 mřalük (100) (ňal)

Au-delà de 100, les nombres s'expriment en puissances de 100, et non en puissances de 10 comme dans de nombreuses langues. Par exemple, 4 229 se dit « 42 centaines 29 », soit « ksalîk (ňial) xmalök » (ňial correspond à 100 au cas partitif, optionnel pour les nombres supérieurs à 199)[15].

La racine de 100 est -ñ-. Les racines des puissances supérieures de 100 sont :

  • -zm- pour 1002, soit 10 000 ;
  • -pstw- pour 1004, soit 100 millions ;
  • -čkh- pour 1008, soit 10 billiards.

Un nombre tel que 727 903 533 460, c’est à dire , s'exprime ainsi, en prenant en compte certains marques de cas et un suffixe coordinatif : « ksalok (72) ňial (centaines) xmalokiň (79) apstwial (1004) ţkeul (3) ňial (centaines) ţkalakiň (53) zmual (1002) pxeulek (34) mřalûk (60) »[15].

Le , Quijada a dévoilé une partie de l'ithkuil totalement dédiée aux mathématiques[16].

Histoire[modifier | modifier le code]

Influences[modifier | modifier le code]

An Essay towards a Real Character and a Philosophical Language, publié par John Wilkins en 1668, dont s'est inspiré Quijada.

L'idée est venue à Quijada de créer l'ithkuil en découvrant l'espéranto et le kobaïen, ainsi qu'en pratiquant la cryptophasie avec son frère jumeau[17].

Pour la grammaire, Quijada déclare notamment s'être inspiré de la morphophonologie verbale de l'abkhaze, des modes grammaticaux de certaines langues amérindiennes, du système aspectuel des langues nigéro-congolaises, des déclinaisons nominales du basque et des langues nakho-daghestaniennes, des clitiques des langues wakashanes, des systèmes orientationnels du tzeltal et du guugu yimidhirr (qui utilisent les points cardinaux au lieu des directions relatives[18]) et de la racine sémitique triconsonantale, ainsi que des catégories possessives du láadan (lui-même une langue construite)[13].

La vocation de la langue peut être rapprochée des travaux de Gottfried Wilhelm Leibniz (pour son idée d'appliquer les concepts mathématiques au langage), de Francis Bacon et son Novum organum, de René Descartes et de John Wilkins (qui publia An Essay towards a Real Character and a Philosophical Language en 1668)[19].

Genèse[modifier | modifier le code]

Né en 1959 à Los Angeles de parents mexico-américains, John Quijada a étudié la linguistique à l'Université de Californie avec l'ambition de devenir anthropologue en linguistique, mais n'en est pas ressorti diplômé[20],[21]. L'ithkuil est né de sa passion pour les langues et plus particulièrement pour les langues auxiliaires, qu'il a plus tard rapprochée de la création artistique en tant que justification première de son travail[22]. Il cite le manifeste de l'idéolinguistique (Conlang Manifesto) de David J. Peterson pour répondre à la question de l'intérêt d'une telle langue construite[21] ; le manifeste défend l'idéolinguistique au titre d'une activité qui n'est pas nuisible, dont l'inutilité ne diffère pas de celle de l'art en général, et qui peut aider à la compréhension du langage[23].

Quijada a commencé de travailler sur l'ithkuil en 1978. Il qualifie de révélation la découverte, en 1980, du livre Metaphors We Live By, de George Lakoff et Mark Johnson ; il imagina alors que l'ithkuil pourrait « forcer » son locuteur à exprimer exactement sa pensée, de sorte que les inexactitudes n'auraient pas leur place[24] ; en effet, si chaque fonctionnalité offerte par l'ithkuil est facultative, il est obligatoire d'employer toute fonctionnalité qui soit cohérente compte tenu du discours[5],[7].

En 1997, il découvre qu'Internet recèle des communautés d'idéolinguistiques ; c'est son premier pas parmi ses pairs[25].

Essor[modifier | modifier le code]

En avril 2004, Quijada publie une monographie de l'ithkuil en 160 000 mots, sous la forme du site ithkuil.net[26].

La même année, la langue apparaît pour la première fois dans la presse par le biais du périodique russe de vulgarisation scientifique Computerra[27]. La mise en ligne du court article provoque une vague d'engouement pour l'ithkuil, qui acquiert de ce fait une certaine réputation en Russie ; des forums émergent et le site est même traduit en russe[28],[29].

En 2008, David J. Peterson octroie à l'ithkuil le « smiley award » de l'année, reconnaissant la conviction et la complétude de la langue[1]. Le créateur de langues la mentionne également dans son ouvrage The Art of Language Invention parmi les meilleures langues construites à son avis[30].

Association à la psychonétique[modifier | modifier le code]

Début 2010, Quijada reçoit un e-mail d'Oleg Bakhtiyarov (en), qui se présente comme l'initiateur d'un mouvement philosophique appelé « psychonétique » et l'invite à une conférence intitulé « Technologie créative : Perspectives et moyens de développement » devant se tenir en juillet à Elista, capitale de Kalmoukie[31]. Bakhtiyarov lui écrit que « de [leur] point de vue, la création de l'ithkuil est un des aspects basiques du développement de la pensée créative »[citation 1],[32].

Quijada se rend également à une telle conférence en mai de l'année suivante, à Kiev[33]. On lui explique que la psychonétique cherche à atteindre les niveaux d'intuition humaine les plus profonds, et que l'ithkuil est un moyen prometteur d'y parvenir[34]. Lui et le journaliste Joshua Foer (en), qui l'accompagne, découvrent sur place que la conférence est un rassemblement interlope de personnalités politiques associées à l'extrême droite et au terrorisme, sans définition scientifique de leur recherche, et que l'intérêt que les psychonéticiens portent à l'ithkuil tient d'une utopie politique visant à réformer l'esprit humain afin d'établir un état nouveau[35]. De retour aux États-Unis, Quijada exprime par une lettre à Bakhtiyarov sa dissociation du mouvement psychonétique[36].

Analyse[modifier | modifier le code]

Vocation[modifier | modifier le code]

L'ithkuil allie concision et précision d'une manière qui ne pourrait pas venir au jour naturellement, à tout le moins sans un effort intellectuel conscient[37]. L'ithkuil est une langue philosophique dont l'usage n'est que théorique ; elle n'est pas conçue pour être utilisable au quotidien, ni ne prétend accomplir totalement sa vocation[38],[39].

La vocation de l'ithkuil est de maximaliser la logique, l'efficacité, le détail et la justesse de l'expression cognitive, tout en minimisant son ambiguïté, son imprécision, ses redondances, son caractère arbitraire et la polysémie[37], ce qui a notamment pour effet d'éliminer les métaphores. La langue allie ainsi deux aspects apparemment contradictoires, la concision et la précision, de manière à ce que n'importe quelle pensée humaine puisse être exprimée en ithkuil avec le minimum de syllabes[40], mais c'est de là aussi que découle sa grande complexité phonologique et morphologique, puisque cela force le locuteur à s'assurer que son expression est aussi précise que la langue le requiert[24].

Quijada déclare que « les langues naturelles sont adéquates, mais cela ne veut pas dire qu'elles sont optimales »[citation 2],[26] et « avoir réalisé que chaque langue prise individuellement fait au moins une chose mieux que n'importe quelle autre langue »[citation 3],[18]. L'ithkuil répond par là même à cet aphorisme de Quijada : « et s'il existait une langue qui combinait à elle seule toutes les meilleures particularités de toutes les langues du monde ? »[citation 4],[41].

Apprentissage[modifier | modifier le code]

Du fait de sa très grande complexité, l'ithkuil ne compte aucun locuteur ; l'article du périodique Computerra prétend que Quijada seul le maîtrise, mais il admet lui-même ne pas pouvoir formuler une phrase sans avoir la grammaire et le dictionnaire à portée de main[21],[42]. La langue n'est d'ailleurs pas conçue pour être utilisable dans la vie courante[39]. En revanche, Quijada est capable de la prononcer parfaitement malgré l'énorme diversité de ses phonèmes[1]. Le même article explique que l'ithkuil pourrait être une application particulièrement convaincante de l'hypothèse de Sapir-Whorf[42].

Pour David J. Peterson, l'apprentissage de la langue est théoriquement possible, au-delà des difficultés que cela représente et des conséquences que l'apprentissage implique (voir ci-dessous)[1].

Critiques[modifier | modifier le code]

La détraction de l'ithkuil se base entre autres sur le fait que le locuteur est forcé à penser à ce qu'il dit, a contrario des langues naturelles qui permettent une expression spontanée, si inadéquate[1],[38]. Par ailleurs, bien qu'elle ne soit pas destinée à un usage quotidien, l'ithkuil prend pour repère un idéal, et part du principe qu'il existe un « réel » qu'une langue peut atteindre si elle est conçue pour[38].

David J. Peterson et plusieurs autres analystes considèrent que la langue ithkuil, si elle était parlée, serait exagérément vulnérable à la simplification et cesserait très rapidement de remplir sa vocation initiale ; la spécificité serait perdue, des irrégularités, des métaphores et un phénomène de polysémie verraient le jour, le système phonologique s'éroderait et la grammaire se simplifierait, tout cela beaucoup plus vite que dans une langue naturelle[1],[38]. C'est ainsi que l'ithkuil est, de fait, condamné à demeurer une langue théorique[1],[38].

Pour Claire Placial, maître de conférences à l'Université de Lorraine[43], l'association de l'ithkuil à l'extrême-droite s'explique par la propension de l'un comme l'autre à limiter la diversité d'expression, et par la même d'opinions[38].

Comparaison avec d'autres langues[modifier | modifier le code]

L'article de Computerra est à l'origine de l'association de l'ithkuil avec le speedtalk créé par Robert A. Heinlein, puisque les deux langues ont pour point commun de complexifier la forme de la communication pour l'optimiser ; toutefois, Quijada conteste cette ressemblance, du fait que le speedtalk n'a pour objectif que la brièveté morphophonologique, tandis que cette dernière n'est en ithkuil qu'un effet secondaire de sa vocation première[27],[21].

L'article parle en substance de l'hypothèse de Sapir-Whorf et mentionne différentes langues construites qui en démontrent l'application, comme la novlangue, le toki pona ou le lojban[42]. Toutefois, l'ithkuil, à la différence de la plupart des langues auxiliaires, ne simplifie pas la langue pour faciliter l'expression ; son optimisation a au contraire pour corollaire sa complexification.

Exemples[modifier | modifier le code]

La phrase suivante a été conçue par Quijada pour exemplifier la conciliation de la précision et de la concision effectuée par l'ithkuil : « tram-mļöi hhâsmařpţuktôx » peut être traduit par « au contraire, je pense qu'il s'avérera que cette chaîne de montagne rugueuse s'amenuisera à partir d'un moment »[40].

L'ithkuil peut exprimer des concepts complexes en un seul adjectif ; ainsi « oicaštik’ » signifie-t-il « caractéristique d'un composant unique au sein de l'amalgamation synergétique des choses »[39]. La souplesse de la langue est également immense ; Quijada est capable de créer rapidement un mot applicable à un concept précis pour lequel aucune langue naturelle n'a de terme, comme « ašţal », qu'il a créé pour qualifier « le moment de perplexité accompagné du geste de se frotter le menton et de froncer les sourcils lorsqu'une idée nouvelle est exprimée qui ouvre des possibilités jamais encore considérées ».

Lors de la conférence en Kalmoukie, Quijada est amené à décrire le Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp en ithkuil, et crée pour l'occasion la phrase suivante[7] :

« Aukkras êqutta ogvëuļa tnou’elkwa pal-lši augwaikštülnàmbu. »

« Une représentation imaginaire d'une femme nue en train de descendre les marches d'un escalier par séries de mouvements ambulatoires corporels serrément intégrés qui se combinent sous la forme d'un sillage tridimensionnel derrière elle, faisant émerger un tout intemporel qui doit être considéré intellectuellement, émotionnellement et esthétiquement. »

Enfin, Quijada a défini en ithkuil ce que lui évoquait l'aventure qu'il a vécue par le biais de sa création[44] :

« Eipkalindhöll te uvölîlpa ípçatörza üxt rî’ekçuöbös abzeikhouxhtoù eqarpaň dhai’eickòbüm öt eužmackûnáň xhai’ékc’oxtîmmalt te qhoec îtyatuithaň. »

« J'ai eu le privilège d'avoir vécu une expérience rare, d'avoir été envoyé par ce que je considérais comme un hobby dans des pays lointains où l'on rencontre de nouvelles idées, de nouvelles cultures et de nouveaux peuples, généreux par leur hospitalité et leur respect, m'ayant conduit à une humble introspection et à considérer nouvellement l'esprit humain et les merveilles du monde. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

Citations originales[modifier | modifier le code]

  1. « From our viewpoint, creation of the Ithkuil language is one of the basic aspects for development of creative thinking »
  2. « Natural languages are adequate, but that doesn’t mean they’re optimal. »
  3. « I had this realization that every individual language does at least one thing better than every other language. »
  4. « What if there were one single language that combined the coolest features from all the world’s languages? »

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j (en) David J. Peterson, « The 2008 Smiley Award Winner: Ithkuil », sur dedalvs.com, (consulté le 25 juin 2016)
  2. a, b et c Foer 2014, 5e partie, paragr. no 3.
  3. a, b, c, d et e (en-US) « 1. Ithkuil Initial Text | Language Creation Society », sur conlang.org (consulté le 17 juillet 2018)
  4. Foer 2014, 5e partie, paragr. no 1.
  5. a, b, c, d et e (en) John Quijada, « A Grammar of the Ithkuil Language - Chapter 3: Basic Morphology », sur www.ithkuil.net (consulté le 9 juillet 2018)
  6. Foer 2014, 6e partie, paragr. no 4.
  7. a, b, c et d Foer 2014, 6e partie, paragr. no 7.
  8. a, b, c, d, e, f, g, h et i (en) John Quijada, « A Grammar of the Ithkuil Language - Chapter 2: Morpho-Phonology », sur www.ithkuil.net (consulté le 25 juin 2018)
  9. (en) John Quijada, « A Grammar of the Ithkuil Language - Chapter 4: Case Morphology », sur www.ithkuil.net (consulté le 11 juillet 2018)
  10. (en) John Quijada, « A Grammar of the Ithkuil Language - Chapter 5: Verb Morphology », sur www.ithkuil.net (consulté le 11 juillet 2018)
  11. (en) John Quijada, « A Grammar of the Ithkuil Language - Chapter 8: Adjuncts », sur www.ithkuil.net (consulté le 10 juillet 2018)
  12. (en) John Quijada, « Lexicon », sur www.ithkuil.net (consulté le 25 juin 2018)
  13. a et b (en) John Quijada, « Introduction », sur ithkuil.net, (consulté le 5 juin 2018)
  14. a, b, c et d (en) John Quijada, « Chapter 12: The Number System », sur ithkuil.net (consulté le 17 juillet 2018).
  15. a, b et c Alexis Ulrich, « Nombres en ithkuil », sur Des langues et des nombres (consulté le 16 juillet 2018)
  16. (en) « Expressing mathematics and measurement in Ithkuil » [PDF], sur ithkuil.net, (consulté le 17 juillet 2018)
  17. Foer 2014, 6e partie, paragr. no 2.
  18. a et b Foer 2014, 3e partie, paragr. no 5.
  19. Foer 2014, 2e partie, paragr. no 4.
  20. Foer 2014, 3e partie, paragr. no 4.
  21. a, b, c et d (en) John Quijada, « Frequently Asked Questions », sur ithkuil.net (consulté le 7 juin 2018)
  22. Foer 2014, 3e partie, paragr. no 2.
  23. (en) David J. Peterson, « The Conlang Manifesto », sur dedalvs.conlang.org (consulté le 7 juin 2018)
  24. a et b Foer 2014, 3e partie, paragr. no 10 & no 11.
  25. Foer 2014, 4e partie, paragr. no 1.
  26. a et b Foer 2014, 1re partie, paragr. no 3.
  27. a et b Foer 2014, 1re partie, paragr. no 7.
  28. Foer 2014, 1re partie, paragr. no 8.
  29. (ru) « Ифкуиль », sur ithkuil-russian.narod.ru (consulté le 25 juin 2018)
  30. (en) David J. Peterson, The art of language invention : from Horse-Lords to Dark Elves, the words behind world-building, Penguin Books, , 304 p. (ISBN 9780143126461 et 0143126466, OCLC 900623553, lire en ligne), p. 15
  31. Foer 2014, 1re partie, paragr. no 10.
  32. Foer 2014, 1re partie, paragr. no 11.
  33. Foer 2014, 8e partie, paragr. no 1.
  34. Foer 2014, 8e partie, paragr. no 11.
  35. Foer 2014, 9e partie, paragr. no 1.
  36. Foer 2014, 9e partie, paragr. no 5.
  37. a et b Foer 2014, 1re partie, paragr. no 4.
  38. a, b, c, d, e et f Claire Placial, « À propos d’une tentative de création d’une langue parfaite », sur Langues de feu, (consulté le 17 juillet 2018)
  39. a, b et c Foer 2014, 5e partie, paragr. no 2.
  40. a et b Foer 2014, 1re partie, paragr. no 5.
  41. Foer 2014, 3e partie, paragr. no 6.
  42. a, b et c (ru) Станислав Козловский (Stanislav Kozlovski), « Скорость мысли » [« La vitesse de la pensée »], Computerra,‎ (lire en ligne)
  43. « Claire Placial », sur ecritures.univ-lorraine.fr (consulté le 18 juillet 2018)
  44. Foer 2014, 11e partie, paragr. no 13.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

Liens internes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]