Notre Père

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Pater Noster
Le Notre Père chanté en chant grégorien.

Le Notre Père est une prière chrétienne à Dieu considéré comme le père des hommes. Il s'agit de la prière la plus répandue parmi les chrétiens, car, d'après le Nouveau Testament, elle a été enseignée par Jésus-Christ lui-même à ses apôtres. Le texte se trouve, avec quelques variantes, dans les évangiles selon Matthieu et selon Luc.

Prononcée par les catholiques et les orthodoxes en particulier durant chaque célébration eucharistique, par les anglicans pendant les offices divins, par les protestants luthériens et réformés à chaque culte, cette prière, appelée parfois « oraison dominicale », est, avec le sacrement du baptême, ce qui unit le plus fermement les différentes traditions chrétiennes, ce qui explique qu'elle est dite lors des assemblées œcuméniques.

Selon le Nouveau Testament, Jésus, en réponse à une question des apôtres sur la façon de prier, leur a déclaré : « Quand vous priez, dites : “Notre Père…” ». Les évangiles selon Matthieu (6: 9-13) et Luc (11: 2-4) en fournissent le texte avec quelques différences. En Matthieu, la prière, qui est mentionnée dans le contexte du Sermon sur la montagne, comprend sept versets ; en Luc, elle n'en comprend que cinq.

Le « Notre Père » se compose de deux parties. Il présente au début des points communs avec le Kaddish juif (prière de sanctification du Nom de Dieu), puis s'en écarte en reprenant des extraits d'autres textes juifs.

Le texte[modifier | modifier le code]

En français, le texte de la version actuelle (depuis le ) est le suivant :

Notre Père, qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation
mais délivre-nous du Mal.
Amen

Origines[modifier | modifier le code]

Les sources juives[modifier | modifier le code]

Le Notre Père est inspiré en grande partie de plusieurs prières juives, en particulier le Kaddish et la Amida, et d'autres textes juifs existant au temps de Jésus de Nazareth[1],[2].

Dans l'Ancien Testament comme dans la tradition orale du judaïsme, Dieu est le « Père » des hommes, notamment dans la Torah (« Vous êtes les fils de l’Éternel votre Dieu », Dt 14:1) et chez les prophètes : « Dieu te dit : je veux te faire une place parmi mes enfants. Tu m’appelleras : mon Père, et tu ne t’éloigneras plus de moi » (Jr 3:20)[3]. Ce « Père qui est au ciel » est invoqué dans les bénédictions qui précèdent le Shema Israël : « Notre Père, notre Roi, enseigne-nous ta doctrine », avec la formule : « Notre Père, Père miséricordieux »[3]. Dans la Amida, prière dite trois fois par jour tout au long de l'année, Dieu est appelé « Père » à deux reprises : « Fais-nous revenir, notre Père, vers la Torah », et : « Pardonne-nous, notre Père, car nous avons péché contre toi[3]. »

Le Kaddish, prière de sanctification, unit le « Nom » de Dieu et son « Règne » dans les deux premières demandes[4]. Ces deux demandes, « Que soit magnifié et sanctifié Son grand Nom » et « Qu'il fasse régner Son Règne », correspondent aux deux premières demandes du Notre Père (« Que ton règne vienne » et « Que ton nom soit sanctifié »)[5].

Même si le Kaddish et le Notre Père montrent des similitudes indéniables, les deux prières sont différentes, dans la mesure où le Kaddish ne peut être prononcé qu'en présence d'un minyan, car il est destiné à sanctifier Dieu publiquement[6], alors que le Notre Père peut être dit en privé[7]. En revanche, la demande du Notre Père concernant le pardon des fautes (ou « dettes », ou « offenses », en fonction des traductions) est proche de la Amida : « Pardonne-nous, notre Père, car nous avons péché »[3]. La notion de dette renvoie à un mot araméen, langue du temps de Jésus, qui désigne à la fois une dette, une obligation et plus largement une faute ou un péché[3]. Dans la tradition juive, celui qui a péché ne peut implorer le pardon de Dieu que s'il a préalablement demandé pardon à son prochain[3].

Le Nouveau Testament[modifier | modifier le code]

Lieu et datation[modifier | modifier le code]

Le Notre Père est originellement rédigé en grec, dans le Nouveau Testament, et s'intitule Κυριακή προσευχή. Traduit ensuite en latin, il a pour titre son incipit, Pater Noster, qui a donné le substantif français « patenôtre ». La tradition chrétienne associe cette prière au mont de l'Ascension, à Jérusalem, où Jésus l'aurait enseignée à ses disciples.

Les deux versions initiales du Notre Père se trouvent dans les évangiles selon Matthieu (Mt 6,9-13) et selon Luc (Lc 11,1-4). Ces deux textes ont été rédigés par deux auteurs différents mais vers la même époque, c'est-à-dire entre l'année 70 et l'année 85[8].

Aucun texte équivalent n'existe dans l'Évangile selon Marc, qui est le plus ancien des quatre évangiles canoniques, ce qui amène les exégètes à supposer que le Notre Père fait partie de la Source Q[9], un recueil de paroles de Jésus. Celle-ci a été fixée par écrit, en grec, entre les années 40 et l'an 70, et est donc antérieure à l'Évangile selon Marc[10].

Les deux versions[modifier | modifier le code]

Le Sermon sur la montagne, par Fra Angelico.

Le texte de Matthieu 6:9-13, qui se situe à la fin du Sermon sur la montagne, est le suivant : « Voici donc comment vous devez prier : Notre Père qui es aux cieux ! Que ton nom soit sanctifié ; que ton règne vienne ; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ; pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin. Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen[11] ! »

Le texte de Luc 11:1-4 est le suivant : « Jésus priait un jour en un certain lieu. Lorsqu’il eut achevé, un de ses disciples lui dit : Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean l’a enseigné à ses disciples. Il leur dit : Quand vous priez, dites : Père ! Que ton nom soit sanctifié ; que ton règne vienne. Donne-nous chaque jour notre pain quotidien ; pardonne-nous nos péchés, car nous aussi nous pardonnons à quiconque nous offense ; et ne nous induis pas en tentation[11]. »

La question de savoir laquelle de ces deux versions est la plus proche des paroles prononcées par Jésus se pose en termes de critique textuelle, discipline exégétique et philologique qui repose sur plusieurs principes. L'une de ses règles de base, la lectio brevior, consiste à donner la préférence à la version courte d'un manuscrit plutôt qu'à sa version longue parce que les copistes ont plutôt tendance à ajouter qu'à supprimer[12]. Pour Hans Conzelmann, la version la plus brève, celle de Luc, semble la plus probable, quitte à ce qu'elle ait « été complétée par la suite dans plusieurs manuscrits pour la faire correspondre à celle de Matthieu »[12]. La doxologie finale (« Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire, pour les siècles des siècles ») suit la même logique : elle n'aurait pas été coupée si elle avait été présente depuis le début, et son ajout dans le texte semble dû à un usage liturgique plus tardif[12].

Les versions liturgiques[modifier | modifier le code]

Le texte de base utilisé par l'ensemble des Églises est Matthieu 6: 9-13.

Jusqu'au concile Vatican II, la liturgie catholique utilise le Notre Père en latin, c'est-à-dire le Pater Noster tiré de la Vulgate. En français, pour la prière en dehors des offices, les catholiques se servent alors d'une version utilisant le vouvoiement, proche de la traduction du chanoine Crampon (1923)[n 1].

En 1966, à la suite du concile Vatican II, la version française du Missel romain est adoptée par l'Église catholique et le Conseil œcuménique des Églises pour l'espace francophone. La sixième demande de la prière est : « Et ne nous soumets pas à la tentation ». Cependant, Dieu n’étant pas tentateur, une telle formulation suscite des débats théologiques. Cette version reste cependant en usage dans le catholicisme pendant un demi-siècle, jusqu'au 2 décembre 2017.

Depuis 1966 les nombreuses traductions francophones de la Bible et des évangiles cherchent à se rapprocher du texte grec, certaines présentent même le texte grec face à la traduction[13],[14]. Dans ce mouvement, au terme d'un travail œcuménique, l'Association épiscopale liturgique pour les pays francophones publie une nouvelle traduction en français de la Bible liturgique approuvée le 12 juillet 2013 par le Vatican[15],[16]; celle-ci introduit une variante du Notre Père par rapport à la version de 1966 : la phrase « Et ne nous soumets pas à la tentation » est remplacée par « Et ne nous laisse pas entrer en tentation »[2],[17].

Le 3 décembre 2017, premier dimanche de l'Avent, cette nouvelle version entre en vigueur.

L'Église protestante unie de France s'appuyant sur les travaux réalisés, recommande cette traduction également lors d'un synode national dès le tout en respectant l'usage des pratiquants[18].

D'autres traductions de Mt 6:9-13 sont connues dans le monde francophone, en particulier chez les protestants celle de Louis Segond dans la version de 1910[n 2].

Théologie[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Sotériologie.

Le Notre Père a pour thème l'entrée dans le Royaume.

Analyse détaillée[modifier | modifier le code]

Première partie[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Dieu le Père.
Icône du Notre Père, Russie, XVIIe siècle.

La première partie, qui commence par l'invocation à Dieu le Père, se poursuit par trois demandes émises à la deuxième personne du singulier en grec. Elles se succèdent sans liaison. Pour certains, il s'agit de la prière originelle de Jésus[19]. Leur caractère eschatologique est généralement admis[20].

Original grec Translittération Prononciation liturgique Traduction latine Traduction « œcuménique »
Πάτερ ἡμῶν ὁ ἐν τοῖς οὐρανοῖς Páter hêmỗn ho en toîs ouranoîs Pater imone o en dis ouranis Pater noster qui es in cælis Notre Père, qui es aux Cieux,

La prière commence par l'invocation de Dieu : « Notre Père, qui es aux cieux »[19].

Original grec Translittération Prononciation liturgique Traduction latine Traduction « œcuménique »
ἁγιασθήτω τὸ ὄνομά σου· hagiasthếtô tò ónoma sou· hayiasthito to onoma sou, Sanctificetur nomen tuum ; Que ton nom soit sanctifié,

La demande « Que ton Nom soit sanctifié » est une demande faite à l'impératif aoriste passif, appelé aussi passif divin ou passif royal : il permet d'éviter de parler de Dieu de façon directe[21].

Le fait de parler du « nom » de Dieu est une formule déjà utilisée dans l’Ancien Testament afin de parler de Dieu dans le Livre des Nombres (chapitre 20, verset 12), dans le Lévitique (22, 32), Livre d'Ézéchiel (38, 25). Elle met en relief l'interdiction de prononcer le nom de Dieu « YHWH »[22].

La demande de sanctification a pour objectif de reconnaître et annoncer la sainteté de Dieu. Cette sanctification du nom de Dieu est déjà présente dans l'Ancien Testament à travers les Trisagion du Livre d'Isaïe (Chapitre 6, 3) : « Ils se criaient l'un à l'autre ces paroles : “Saint, saint, saint est YHWH Sabaot, sa gloire emplit toute la terre.” » [23],[24].

Original grec Translittération Prononciation liturgique Traduction latine Traduction « œcuménique »
ἐλθέτω ἡ βασιλεία σου· elthétô hê basileía sou· eltheto i vassilia sou, Adveniat regnum tuum ; Que ton règne vienne,

Ici Jésus montre que ses disciples doivent prier pour la venue du royaume des cieux, le thème central de sa prédication (« Il faut aussi que j'annonce aux autres villes la bonne nouvelle du royaume de Dieu ; car c'est pour cela que j'ai été envoyé » - Luc 4:43)

Original grec Translittération Prononciation liturgique Traduction latine Traduction « œcuménique »
γενηθήτω τὸ θέλημά σου, genêthếthô tò thélêma sou, yenithito to thélima sou, Fiat voluntas tua Que ta volonté soit faite

La demande « Que ta volonté soit faite » provient de l'évangile de Matthieu seulement.

Original grec Translittération Prononciation liturgique Traduction latine Traduction « œcuménique »
ὡς ἐν οὐρανῷ καὶ ἐπὶ τῆς γῆς· hôs en ouranỗi kaì epì tễs gễs· os èn ourano kai epi tis yis. sicut in cælo et in terra. Sur la terre comme au ciel.

Les trois propositions précédentes présentent en grec à la fois une rime interne to, et une rime finale sou, ce qui souligne leur parallélisme. De ce fait, « au ciel comme sur la terre » s’applique aux trois propositions précédentes : la sanctification du nom de Dieu, la venue du royaume, et la volonté de Dieu.

Le texte grec ἐπὶ τῆς γῆς est celui utilisé par la liturgie grecque orthodoxe. Le texte du Nouveau Testament dans ses éditions usuelles est ἐπὶ γῆς.

Deuxième partie[modifier | modifier le code]

La deuxième partie du Notre Père est constituée de demandes énoncées à la première personne du pluriel ; chacune d'elles est composée de deux éléments. Elles sont liées par une conjonction de coordination[25]. Les demandes en « nous » répondent à la requête des disciples dans le récit évangélique précédent le Notre Père : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Évangile de Luc 11,1)[26]. Ces trois dernières demandes relèvent d'un enseignement à un petit groupe, celui des disciples, et appellent à un déchiffrement[27]. Leur interprétation et leur traduction seront plus discutées que pour les trois premières demandes. Leur nature semble se rapporter plus, selon certains exégètes, à la vie quotidienne qu'à une portée eschatologique[20].

Le pain quotidien[modifier | modifier le code]

Original grec Translittération Prononciation liturgique Traduction latine Traduction « œcuménique »
τὸν ἄρτον ἡμῶν τὸν ἐπιούσιον δὸς ἡμῖν σήμερον· tòn árton hêmỗn tòn epioúsion dòs hêmîn sếmeron· Tone artone imone tone epioussione dhos imine simérone. Panem nostrum quotidianum da nobis hodie, Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour,

La traduction de ἐπιούσιον est variable en français. La traduction œcuménique et liturgique rend cet adjectif par « de ce jour » ; la traduction catholique traditionnelle était « quotidien » ou « de chaque jour ». Enfin certaines communautés orthodoxes le traduisent par « substantiel » ou « surnaturel ».

Dans la version de l'évangile selon Matthieu de la Vulgate, on lit « panem nostrum supersubstantialem da nobis hodie » (Mt 6,11), tandis que, dans la version de l'évangile selon Luc, on trouve « panem nostrum cotidianum da nobis hodie ». Or les adjectifs supersubstantialis et cotidianus traduisent tous deux le grec epiousios (grec moderne : επιούσιος), terme pour lequel supersubstantiel est plus exact.

Le terme ἐπιούσιος est un néologisme qui ne se trouve que dans le Pater et dont la signification n'est pas assurée. Étymologiquement, il correspond au français « sur-substantiel, super-substantiel ». Le second élément de ce composé (-ousios) est celui qui figure dans homo-ousia, mot employé par le concile de Nicée pour expliquer que le Fils est « consubstantiel » au Père.

Certaines Bibles publiées dans la mouvance de l'humanisme chrétien ou du protestantisme traduisent par « supersubstantiel » (par ex. Lyon, Nicolas Petit, 1549).

Le pardon des offenses[modifier | modifier le code]

Original grec Translittération Prononciation liturgique Traduction latine Traduction « œcuménique »
καὶ ἄφες ἡμῖν τὰ ὀφειλήματα ἡμῶν, kaì áphes hêmîn tà opheilếmata hêmỗn, kai aphès imine ta ophilimata imone, et dimitte nobis debita nostra Pardonne-nous nos offenses
ὡς καὶ ἡμεῖς ἀφίεμεν τοῖς ὀφειλέταις ἡμῶν· hôs kaì hêmeîs aphíemen toîs opheilétais hêmỗn· os kai imis aphiémène tis ophilétais imone. sicut et nos dimittimus debitoribus nostris Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés,

Le texte latin, correspondant à la majorité des manuscrits grecs, dit littéralement « Remets-nous nos dettes, comme nous les remettons aussi à nos débiteurs ». Le texte œcuménique, inspiré d'autres manuscrits grecs, dit « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». D'autres langues ont aussi choisi de s'écarter du texte latin. La traduction orthodoxe est plus fidèle au texte grec, « Et remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs. »

La traduction officielle catholique publiée par l'Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones en 2013[15] est « Remets-nous de nos dettes, comme nous-même nous remettons leurs dettes à nos débiteurs. »

Le texte grec ἀφίεμεν (au présent) est ici celui de la liturgie ; le texte rapporté par l'évangile est ἀφήκαμεν (au parfait, « nous avons pardonné »).

La tentation[modifier | modifier le code]

Original grec Translittération Prononciation liturgique Traduction latine Traduction « œcuménique »
καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν, kaì mề eisenégkêis hêmâs eis peirasmón, kai mi issénènguis imas is pirasmone, et ne nos inducas in tentationem Et ne nous soumets pas à la tentation
à partir de 3 décembre 2017 : Et ne nous laisse pas entrer en tentation[28]

En latin, la formule « Et ne nos inducas in tentationem » signifie littéralement : « Et ne nous induis pas en tentation ». La phrase était traduite de manière variée : « ne nous soumets pas à l’épreuve » pour les orthodoxes, « ne nous laissez pas succomber à la tentation » dans la traduction traditionnelle.

La traduction de cette formule dans la liturgie par « ne nous soumets pas à la tentation » est un sujet de débat chez certains catholiques depuis le dernier concile[29] et la traduction liturgique officielle à laquelle il a conduit. La traduction latine est une traduction littérale du grec : inducas, comme εἰσενέγκῃς, veut dire « conduire dans, faire entrer », donc littéralement « Ne nous fais pas entrer dans la tentation ». De ce point de vue, la formule œcuménique est donc une traduction correcte. Cependant, Dieu n’est pas tentateur, c'est le démon qui veut et peut faire « entrer dans la tentation ». « Que personne ne dise, lorsqu'il est tenté : C'est Dieu qui me tente ; car Dieu ne peut être tenté par le mal, et lui-même ne tente personne » (Jacques 1:13).

La délivrance[modifier | modifier le code]

Original grec Translittération Prononciation liturgique Traduction latine Traduction « œcuménique »
ἀλλὰ ῥῦσαι ἡμᾶς ἀπὸ τοῦ πονηροῦ· allà rhûsai hêmâs apò toû ponêroû· alla rhissai imas apo tou ponirou. sed libera nos a malo. Mais délivre-nous du mal.

Cette demande provient de l'évangile de Matthieu seulement.

Même lorsqu'ils utilisent la version dite « œcuménique », de nombreux Orthodoxes disent souvent « Mais délivre-nous du Malin » plutôt que « Mais délivre-nous du mal ». En ce cas, πονηροῦ n'est pas pris dans son acception d'idée abstraite (le mal) mais en tant qu'adjectif substantivé : libère-nous du méchant, du mauvais, c’est-à-dire du Malin, de Satan.

Dans la règle de saint Benoît fixée vers 530, Benoît de Nursie demandait aux moines de n'exécuter du « Pater noster » à haute voix que la dernière partie « sed libera nos a malo », sauf pendant la célébration dominicale présidée par le Supérieur. Toutefois selon saint Benoît, cette dernière est réservée de sorte que tous s'unissent afin de répondre (chapitre XIII)[30]. Comme cette tradition se conserve encore lors de la messe dans la forme tridentine du rite romain, les fidèles ne chantent ou récitent que la dernière. Dans un certain nombre de monastères aussi, cette injonction est toujours respectée.

La doxologie finale[modifier | modifier le code]

La doxologie finale « Car c'est à Toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire, pour les siècles des siècles », absente des manuscrits du Nouveau Testament et ne figurant qu'en note dans la version standard révisée, fut ajoutée à la prière dès les premiers temps de l'Église. En effet son emploi est attesté par la version de la prière figurant dans la Didachè[31], bref manuel probablement destiné aux nouveaux convertis qu'on date en général de la fin du Ier ou du début du IIe siècle.

Elle n'apparaît que dans quatre des manuscrits connus de la Vetus Latina, et seulement deux fois de manière complète. La Vulgate ne la mentionne pas, ce qui est conforme aux éditions critiques du grec.

Cette formule n'a jamais été rattachée au Pater dans la liturgie romaine. Elle a bien été introduite, après 1969, dans la messe de rite romain, mais reste séparée du Pater par l'embolisme « Libera nos, quaesumus… » (« délivre-nous de tout mal Seigneur, et donne la paix à notre temps… »), récité par le prêtre seul, qui prolonge la dernière demande (« délivre-nous du mal »). L'ensemble se conclut par la doxologie, récitée par l'assemblée tout entière.

Les protestants considèrent généralement que la doxologie est partie intégrante du Notre Père.

Linguistique comparée[modifier | modifier le code]

Europa Polyglotta, in Synopsis Universae Philologiae (1741). La carte reproduit le premier verset du Notre Père dans 33 différentes langues d'Europe.

Le Notre Père a été l'un des premiers textes traduits en de nombreuses langues, bien avant la Bible complète. Depuis le XVIe siècle, des recueils de traductions de la prière ont souvent été utilisés à des fins de linguistique comparée.

Le premier de ces recueils, avec 22 langues, fut Mithridates de differentis linguis de Conrad Gessner (1555). L'idée de Gessner (recueillir des traductions de la prière) fut reprise par des auteurs du XVIIe siècle, dont Hieronymus Megiser (en) (1603) et Georg Pistorius (1621). Thomas Lüdeken publia en 1680 un recueil de 83 versions, dont trois en langues philosophiques fictives. En 1703, Psalmanazar, le prétendu « Formosan » qui fit fortune à Londres, publia sa version personnelle du Notre Père dans la langue « formosane » dont il était l'unique locuteur - et l'inventeur[n 3].

En 1700, le recueil de Lüdeken fut réédité par B. Mottus sous le titre Oratio dominica plus centum linguis versionibus aut characteribus reddita et expressa, puis une deuxième édition révisée fut publiée en 1715 par John Chamberlain. Cette édition de 1715 fut utilisée par Gottfried Hensel (en) dans son Synopsis Universae Philologiae (1741) pour compiler des « cartes géographiques et polyglottes » où le début de la prière était représenté dans la zone du pays correspondant à la langue. Johann Ulrich Kraus (en) a également publié une collection de plus de 100 versions[32].

En 1806 et 1817, Johann Christoph Adelung et Johann Severin Vater publièrent la prière dans près de cinq cents langues et dialectes.

Musique[modifier | modifier le code]

The Lord's Prayer (Le Pater Noster), par James Tissot, Brooklyn Museum.

La première mise en musique dont on ait conservé la trace appartient au chant grégorien. Parmi les adaptations les plus connues en français, on trouve deux transcriptions — depuis des versions originales en slavon — de Nikolaï Rimski-Korsakov et de Nicolas Kedroff, les versions de Xavier Darasse[33], de Maurice Duruflé, d'André Caplet, les prières pour chant, harpe et quatuor à cordes. Le choral pour orgue Vater unser im Himmelreich de Georg Böhm au tout début du XVIIIe siècle a été repris ensuite par Jean-Sébastien Bach, dont Böhm fut un des précurseurs nord-allemands.

Au XXe siècle, plusieurs compositeurs ont écrit la musique du Notre Père pour les services liturgiques interconfessionnels du dialogue interreligieux, dont John Serry Sr (1915-2003)[34] ou Maxime Kovalevsky (1903-1988) pour la liturgie orthodoxe.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié.
    Que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
    Donnez-nous aujourd'hui le pain nécessaire à notre subsistance.
    Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons les leurs à ceux qui nous doivent.
    Et ne nous laissez point succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal.
  2. Notre Père qui es aux cieux !
    Que ton nom soit sanctifié;
    que ton règne vienne;
    que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
    Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien ;
    pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ;
    ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du mal.
    Car c'est à toi qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen !
  3. Le Notre Père de Psalmanazar se présente ainsi : « Amy Pornio dan chin Ornio vicy, Gnayjorhe sai Lory, Eyfodere sai Bagalin, jorhe sai domion apo chin Ornio, kay chin Badi eyen, Amy khatsada nadakchion toye ant nadayi, kay Radonaye ant amy Sochin, apo ant radonern amy Sochiakhin, bagne ant kau chin malaboski, ali abinaye ant tuen Broskacy, kens sai vie Bagalin, kay Fary, kay Barhaniaan chinania sendabey. Amien. »

Références[modifier | modifier le code]

  1. MarcPhilonenko 2001, p. 41..
  2. a et b Jean-Marie Guénois, « Notre Père : les fidèles ne seront plus «soumis» à la tentation », Le Figaro,‎ (lire en ligne), article payant.
  3. a, b, c, d, e et f Colette Kessler, « Les racines du Notre Père chrétien dans les prières juives », revue Sens 1992 n°9/10, document du Cirdic, 2017, réédité le 15 novembre 2017 par la Conférence des évêques de France.
  4. MarcPhilonenko 2001, p. 42..
  5. MarcPhilonenko 2001, p. 46..
  6. « Kaddish explanation », Jewish Virtual Library.
  7. MarcPhilonenko 2001, p. 47..
  8. Le Nouveau Testament commenté, sous la dir. de Camille Focant et Daniel Marguerat, Bayard, Labor et Fides, 2012, p.247.
  9. Farmer, William R., The Gospel of Jesus: The Pastoral Relevance of the Synoptic Problem, Westminster John Knox Press (1994), p. 49, (ISBN 978-0-664-25514-5).
  10. Daniel Marguerat (dir.), « Le problème synoptique », in Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 (ISBN 978-2-8309-1289-0), p. 44-45.
  11. a et b Traduction de Louis Segond, 1910.
  12. a, b et c Hans Conzelmann et Andreas Lindemann, Guide pour l'étude du Nouveau Testament, Labor et Fides, 1999 (ISBN 2-8309-0943-7), p. 68-69.
  13. (grc + fr) Soeur Jeanne d'Arc OP, MATHIEU : Texte grec et traduction française en regard, Paris, Desclée De Brouwer, coll. « Les Belles Lettres », , 199 p. (ISBN 2-251-32022-9).
  14. (grc + fr) !J.N. Darby, Nouveau Testament français-grec, , 530 p. (lire en ligne).
  15. a et b « Evangile de Jésus-Christ selon Saint Matthieu », Bible, sur Association épiscopale liturgique pour les pays francophones, (consulté le 8 mars 2018).
  16. L'Église revoit le texte du « Notre Père », article sur le site du Figaro, écrit par Jean-Marie Guénois, publié le 14/10/2013.
  17. « Notre Père : les versions se succèdent… », La Croix,‎ (lire en ligne).
  18. « Décision relative au Notre-Père – EPUdF – Synode national de Nancy, 2016 » [PDF], sur catholique-nancy.fr, (consulté le 13 mai 2016).
  19. a et b MarcPhilonenko 2001, p. 36..
  20. a et b MarcPhilonenko 2001, p. 40..
  21. MarcPhilonenko 2001, p. 69..
  22. MarcPhilonenko 2001, p. 71..
  23. traduction de la Bible de Jérusalem http://www.biblia-cerf.com/BJ/is6.html.
  24. MarcPhilonenko 2001, p. 72.
  25. MarcPhilonenko 2001, p. 37..
  26. MarcPhilonenko 2001, p. 38..
  27. MarcPhilonenko 2001, p. 39..
  28. Leichte Änderung bei Vaterunser auf Französisch. katholisch.de, 1er juin 2017, consulté le 2 juin 2017 (allemand).
  29. Mgr André-Mutien Léonard, Père, que ton règne vienne, Éd. de l’Emmanuel, 1998, 180 p.
  30. Traduction par Prosper Guéranger, p. 42, Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, réimpression 2007.
  31. [1].
  32. Augustin Backer, Alois Backer, Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus ou notices bibliographiques, vol. 5, 1839, 304f..
  33. DLH 109-2A.
  34. The Library of Congress USA. The Lord's Prayer, Compositeur: John Serry Sr., 2 Septembre 1992 #PAU 1-665-838.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Christian Amphoux, « Histoire de quelques variantes : le Notre Père », Le Monde de la Bible, no 113, septembre-octobre 1998, p. 85-86.
  • Leonardo Boff, Le « Notre Père » : une prière de libération intégrale, coll. Théologies, Paris, Éd. du Cerf, 1988, 167 p.
  • D. Clark, The Lord's Prayer. Origins and Early Interpretations (Studia Traditionis Theologiae, 21), Turnhout: Brepols Publishers, 2016, (ISBN 978-2-503-56537-8)
  • Conférence des évêques de France, La Prière du Notre Père : Un regard renouvelé, Bayard/Cerf/Mame, 2017, 128 p.
  • Hans Conzelmann et Andreas Lindemann, Guide pour l'étude du Nouveau Testament, Labor et Fides, 1999 (ISBN 2-8309-0943-7)
  • Camille Focant et Daniel Marguerat (dir.), Le Nouveau Testament commenté, Bayard/Labor et Fides, 2012, 4e éd. (ISBN 978-2-227-48708-6)
  • Lev Gillet, moine de l’Église d'Orient, « Notre Père » : introduction à la foi et à la vie chrétienne, coll. Foi vivante, Paris, Éd. du Cerf, 1988, 80 p.
  • Marcel Jousse, « Les formules targoumiques du Pater dans le milieu ethnique palestinien' », L'Ethnographie, no 42, 1944, p. 4-51
  • André-Mutien Léonard, « Père, que ton règne vienne ! » : dix rencontres sur Dieu, le Père de Jésus et notre Père, coll. Bonnes nouvelles, Éd. de l’Emmanuel, 1998. 183 p.
  • Frédéric Louzeau, La prière du mendiant : l'itinéraire spirituel du « Notre Père », coll. Collège des Bernardins. Cahier no 107, Paris, Éd. Parole et Silence, 2013, 151 p.
  • Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 (ISBN 978-2-8309-1289-0)
  • Daniel Marguerat, Jésus et Matthieu : À la recherche du Jésus de l'histoire, Labor et Fides/Bayard, 2016 (ISBN 978-2-8309-1589-1)
  • Louis Pernot, Le « Notre Père », abrégé de tout l'Évangile : une théologie pour aujourd'hui, Versailles, Éd. de Paris, 2011, 151 p.
  • Marc Philonenko, Le « Notre Père » : de la prière de Jésus à la prière des disciples, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », , 206 p.
  • Jean Zumstein, Notre Père : La prière de Jésus au cœur de notre vie, éditions du Moulin, 2001

Liens externes[modifier | modifier le code]