Hypothèse de Sapir-Whorf

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En linguistique et en anthropologie, l’hypothèse de Sapir-Whorf (HSW) soutient que les représentations mentales dépendent des catégories linguistiques, autrement dit que la façon dont on perçoit le monde dépend du langage. Cette forme de relativisme culturel et de déterminisme linguistique a été développée par l'anthropologue américain Edward Sapir puis défendue de façon radicale par son élève, Benjamin Lee Whorf. Telle que formulée par ces auteurs, il ne s'agit pas à proprement parler d'une hypothèse scientifique mais plutôt d'une vision générale du rôle du langage dans la pensée que Whorf illustra à travers l'exemple[1] de la « langue esquimau »[note 1] qui disposerait, selon lui, de trois mots pour désigner la neige là où l'anglais n'en aurait qu'un seul (snow) si bien que « pour un esquimau, ce terme générique [snow] serait pratiquement impensable »[1].

Cette thèse est au cœur d'une importante controverse de l'histoire de l'anthropologie cognitive : au début des années 1960, les psychologues Roger Brown et Eric Lenneberg (en) ont entrepris de véritablement tester l'hypothèse Sapir-Whorf à partir d'observations expérimentales et montrèrent que le lexique des couleurs semblait avoir une influence réelle sur la perception et la mémoire de celles-ci par des locuteurs parlant des langues différentes. Finalement, une étude à large échelle comparant les termes de couleurs dans plusieurs dizaines de langues menée par les anthropologues Brent Berlin (en) et Paul Kay (en) tendit à invalider l'hypothèse Sapir-Whorf : montrant l'organisation hiérarchique quasi universelle du lexique des couleurs, ils conclurent à l'inverse que c'était l'organisation des catégories mentales qui déterminait les catégories linguistiques. Bien que rejetée dans sa version radicale, la thèse de Sapir-Whorf a toutefois rencontré un regain d'intérêt à la fin du XXe siècle dans le cadre des travaux expérimentaux montrant que le langage pouvait bel et bien avoir un effet, parfois faible mais néanmoins mesurable, sur la perception et la représentation de l'espace, du temps, des émotions...

Essentialisme ou relativisme[modifier | modifier le code]

Avant Sapir et Whorf[modifier | modifier le code]

Savoir quel rôle joue le langage dans notre représentation du monde est une question de philosophie du langage qui concerne aussi la philosophie de l'esprit. L'étude des enfants sauvages a apporté quelques éléments sur la question, ainsi que celle des progrès cognitifs de Gaspard Hauser.

L'examen des relations entre les mots et les concepts est déjà présente dès le Cratyle de Platon. Elle se retrouve, au XVIIe et XVIIIe siècles, liée aux controverses entre empirisme et rationalisme. Emmanuel Kant, dans Critique de la raison pure, présume l'existence de concepts a priori (préexistant donc à tout apprentissage d'un langage). D'autres s'interrogent sur une origine sociale des langues et sur l'universalité ou non de la pensée : Jean-Jacques Rousseau écrit un Essai sur l'origine des langues. Leibniz repose la question dans son Dialogue sur la relation des choses et des mots puis dans ses Nouveaux Essais où il écrit à propos du langage : « il sert à l'homme à raisonner à part soi, tant par le moyen que les mots lui donnent de se souvenir des pensées abstraites, que par l'utilité qu'on trouve en raisonnant à se servir de caractères »[2].

L'idée que le langage conditionne la pensée sera reprise par plusieurs penseurs jusqu'au XXe siècle : « Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde. » écrit Wittgenstein dans son Tractatus logico-philosophicus (1918). Saussure nomme ce phénomène plan du contenu pour exprimer que des réalités n'ayant pas de correspondance dans un langage seront plus laborieusement exprimables[3]. George Orwell exploitera cette idée dans son roman 1984 et Samuel Delany dans Babel 17. Dans 1984, un pouvoir totalitaire modifie le langage officiel pour que les pensées le mettant en question ne soient à terme pas même exprimables (voir Novlangue). Dans Babel 17, le langage ne contient pas le concept de "soi", ni de personnalité, ce qui rend impensable autre chose que l'obéissance là aussi à un pouvoir central. Voir Pensée spéculative.

Claude Lévi-Strauss articulera sur cette question son étude Le Cru et le cuit : une peuplade ne connaissant pas la cuisson des aliments n'aura naturellement pas de mot pour dire cuit, mais n'en aura de ce fait pas davantage pour dire cru. Cette idée que l'opposition est nécessaire pour distinguer les caractéristiques de quoi que ce soit se retrouve dans les textes de Hegel concernant la nécessité selon lui que Dieu, s'il existe, soit trinitaire afin de se percevoir lui-même et aussi de percevoir ce que signifie cette perception[4].

Wilhelm von Humboldt, précurseur de la linguistique moderne, ébauche déjà ce qui sera l'hypothèse de Sapir-Whorf. Dans son ouvrage posthume, Sur la diversité de construction des langues et leur influence sur le développement de la pensée humaine, il suggère que « la pensée, cependant, ne dépend pas seulement de la langue en général, mais, dans une certaine mesure, aussi de chaque langue individuelle déterminée ». Humboldt distingue en cela le rôle du langage en tant que faculté intellectuelle de la langue particulière pratiquée par le locuteur.

Le travail de Humboldt a fait l'objet de plusieurs études en français (voir Trabant et Meschonnic). Son projet ethnolinguistique consistant à explorer les visions du monde selon les langues et à travers les discours est mieux connu qu'autrefois en France. Dans les pays anglophones, Humboldt demeure moins connu malgré le travail de Langham Brown et Manchester. Parmi les linguistes qui travaillent sur cette idée, on trouve Wierzbicka[réf. souhaitée] et Underhill[réf. souhaitée].

L'anthropologie d'Edward Sapir[modifier | modifier le code]

La thèse de Sapir est exposée dans cet extrait souvent cité :

« Le fait est que la "réalité" est, dans une grande mesure, inconsciemment construite à partir des habitudes linguistiques du groupe. Deux langues ne sont jamais suffisamment semblables pour être considérées comme représentant la même réalité sociale. Les mondes où vivent des sociétés différentes sont des mondes distincts, pas simplement le même monde avec d'autres étiquettes. »

— Détrie, Siblot, Vérine, [5]

Le débat autour de la relativité linguistique est embrouillé par l'ambiguïté, maintenue, autour des notions de champ notionnel et de champ sémantique.

La relativité linguistique invalide la compréhension essentialiste du nom qui implique que :

« Pour certaines personnes la langue, ramenée à son principe essentiel, est une nomenclature, c'est-à-dire une liste de termes correspondant à autant de choses »

— Détrie, Siblot, Vérine, [6]

Pour passer d'une langue à une autre, il suffirait alors de changer d'étiquettes. La difficulté de la traduction automatique montre encore de nos jours à quel point la tâche est peu aisée.

Le radicalisme de Benjamin Lee Whorf[modifier | modifier le code]

La théorie de la relativité linguistique de Sapir et Whorf n'entend pas étudier la diversité des langues pour en dégager des différences de perception du monde mais de formuler une hypothèse selon laquelle la langue détermine la pensée et implique une vision du monde singulière tout en catégorisant les données les plus essentielles de celle (le temps et l'espace) d'une manière appropriée suivant la langue que l'on parle.

L'être humain n'est pas libre de conceptualiser les choses hors de sa langue mais ce processus est conditionné par celle-ci qui organise son esprit dans la perception du monde.

Ce que nous entendons, voyons ou percevons n'est que l'œuvre de notre pensée influencée par notre langue maternelle.

Whorf a comparé, pour formuler cette hypothèse, les structures linguistiques de l'anglais et celles du peuple hopi pour identifier l'influence de la langue sur la pensée et démontrer que cette influence entraîne une différence de perception du monde. Il montre que les structures grammaticales faisant référence au temps et à l'espace sont quasiment inexistantes dans la langue hopi et que ces structures sont présentes dans l'anglais. Cette formulation implique l'hypothèse selon laquelle ces deux peuples ne conçoivent pas le temps et l'espace d'une manière similaire[7].

Whorf considère que c’est la perception qui doit permettre de mettre au jour les invariants cognitifs à partir desquels on peut montrer comment se constitue la diversité des langues. Pour Whorf, il y a donc invariance du monde tel qu’il est expérimenté par les humains dans leur schèmes de perception. Ce qui suppose : 1°. que le monde est stable 2° que les processus cognitifs relevant de la perception sont véritablement universels. et 3°. que c’est à l’intérieur de ces limites qu’apparaît la diversité linguistique : ce qui varie, ce sont les éléments qui sont choisis comme pertinents dans une expérience perceptive commune à tous. D’où vient que le « choix » de ces éléments puisse être si différent d'une culture à l'autre ? Whorf fait dériver ce choix de causes environnementales et c’est pourquoi le « choix » n’est pas individuel mais collectif.

L'anthropologie cognitive se saisit de l'hypothèse[modifier | modifier le code]

La science contemporaine face à l'hypothèse de Sapir et Whorf[modifier | modifier le code]

Le sociologue Pierre Bourdieu s'intéresse aux rapports entre niveau de langage, classe sociale et perception du monde (Ce que parler veut dire, La Distinction...). Il dégage aussi la notion d'habitus, à la fois formé et formant : formé dans la mesure où il résulte de l'expérience et des interactions sociales passées, formant parce qu'il joue sur la perception de plusieurs expériences et interactions sociales futures. Le langage, sans être cité explicitement, fait partie des éléments de cet habitus : les réactions par exemple à l'adversité varieront beaucoup selon le milieu de vie ou d'origine, et les façons de les ressentir et de les exprimer entre classes socio-culturelles.

Le paradoxe structuraliste[modifier | modifier le code]

L'approche anthropologique d'une linguistique de la production du sens[modifier | modifier le code]

Autres points de vue et exemples associés[modifier | modifier le code]

  • Mot ayant un sens différent :
    • En français, un Américain sera presque toujours compris comme « un habitant des États-Unis d’Amérique ».
    • En espagnol, un Americano signifiera toujours « un habitant de l’ensemble du continent américain », cela étant dû au lien culturel entre l’Espagne et les pays hispanophones du continent américain.
    • Notre Américain courant se traduira en espagnol par estadounidense (de Estados Unidos), traduisible en « étatsunien », utilisé toutefois, mais plus rarement qu'« Américain ».
  • Mots n'existant pas
    • En français aussi il n'y a pas d'équivalent au mot shallow : On doit dire peu profond, ou superficiel.
  • distinction marquée dans certaines langues
    • L'espagnol encore distingue entre les verbes ser et estar désignant l'un une caractéristique essentielle ("je suis homme"), l'autre une caractéristiques accessoire et accidentelle ("je suis grippé"). De même, les verbes connaître et savoir ont des sens très opposés en espagnol (connaissance théorique contre savoir pratique, différence comparable à la distinction existant en France entre science (présentée au Palais de la Découverte) et techniques (montrées au musée des Arts et Métiers), alors que le Science Museum de Londres et le Deutsches Museum de Munich exposent de front les deux.
    • Le verbe être existe en langue russe, mais il est habituel de l'omettre dans les phrases. Voir aussi Sémantique générale.

Conclusion[modifier | modifier le code]

L'hypothèse de Sapir-Whorf se révèle être la prise en compte du problème posé par la variabilité des représentations et des catégorisations du monde dans les langues, introduit en linguistique par W. von Humboldt, problème immédiatement perçu par les traducteurs.

Concevoir la variabilité du découpage du réel par les langues comme interne au système (structuralisme) permet à Saussure d'en tirer le principe de l'arbitraire du signe. Au contraire, la prise en compte de cette observation (hypothèse de Sapir-Whorf) dans une linguistique de la production du sens permet d'illustrer la notion de logosphère qui est la représentation du réel dans le lexique. Cette notion nous rappelle que l'accès au réel, jusque dans nos perceptions, ne se fait que par l'intermédiaire de sa représentation et de son interprétation. L'hypothèse de Sapir-Whorf est le constat de l'action de cette logosphère.

« [...] Le lexique n'est pas une nomenclature de dénominations qui désigneraient les mêmes êtres et les mêmes objets à travers le monde, le temps, les milieux sociaux... Il est la sommation d'actes de parole conjoncturels, d'actes de nominations [...] [dans lesquels] s'expriment des points de vue, par définition relatifs, et dont la relativité linguistique constitue un des aspects »

— Détrie, Siblot, Vérine, [8]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Edward Sapir, Selected Writings in Language, Culture, and Personality, University of California Press, 1985 (ISBN 0-5200-5594-2)
  • Catherine Détrie, Paul Siblot et Bertrand Vérine, Termes et concepts pour l'analyse du discours : Une approche praxématique, Paris, Honore Champion, coll. « Bibliothèque elzévirienne », (ISBN 2-7453-0554-9).
  • Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, édition originale : 1916, édition 1979 : Payot, Paris (ISBN 2-2285-0068-2)
  • Trabant, Jürgen, Humboldt ou le sens du langage, Liège: Madarga, 1992.
  • Trabant, Jürgen, Traditions de Humboldt, (German edition 1990), French edition, Paris: Maison des sciences de l’homme, 1999.
  • Trabant, Jürgen, Mithridates im Paradies: Kleine Geschichte des Sprachdenkens, München: Beck, 2003.
  • Trabant, Jürgen, ‘L’antinomie linguistique: quelques enjeux politiques’, Politiques & Usages de la Langue en Europe, ed. Michael Werner, Condé-sur-Noireau: Collection du Ciera, Dialogiques, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2007.
  • Trabant, Jürgen, Was ist Sprache?, München: Beck, 2008.
  • Underhill, James W., Humboldt, Worldview and Language, Edinburgh: Edinburgh University Press, 2009.
  • Underhill, James W. Creating Worldviews, Edinburgh: Edinburgh University Press, 2011.
  • Underhill, James W. Ethnolinguistics and Cultural Concepts: truth, love, hate & war, Cambridge: Cambridge University Press, 2012.
  • Wierzbicka, Anna, Semantics, Culture and Cognition: Universal Human Concepts in Culture-Specific Configurations, New York, Oxford University Press, 1992.
  • Wierzbicka, Anna, Understanding Cultures through their Key Words, Oxford: Oxford University Press, 1997.
  • Wierzbicka, Anna, Emotions across Languages and Cultures, Cambridge: Cambridge University Press, 1999.
  • Wierzbicka, Anna, Semantics: Primes and Universals (1996), Oxford: Oxford University Press, 2004.
  • Wierzbicka, Anna, Experience, Evidence & Sense: The Hidden Cultural Legacy of English, Oxford: Oxford University Press, 2010.

Fiction[modifier | modifier le code]

Citations[modifier | modifier le code]

  • « The basic tool for the manipulation of reality is the manipulation of words. If you can control the meaning of words, you can control the people who must use the words. » Philip Kindred Dick
    (L'outil de base pour manipuler la réalité est la manipulation des mots. Si l'on est capable de contrôler le sens des mots, on est capable de contrôler les gens qui ont à s'en servir)
  • « Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots », Jean Jaurès[9]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. En fait, il est abusif de parler de langue esquimau comme d'une langue unique puisque les langues eskimo-aléoutes sont constituées de plusieurs familles de langues bien distinctes

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Science and Linguistics », B. Whorf (1940)
  2. Leibniz, Nouveaux Essais, III, I, 2; cités par Dominique Berlioz et Frédéric Nef, in Leibniz et les puissances du langage, Vrin, 2005
  3. Ainsi, le français comme l'anglais ont un mot pour dire paume, mais n'en ont pas pour dire "dos de la main" et disent donc dos de la main
  4. Trinité selon Hegel à partir de 2:50
  5. Détrie, Siblot et Vérine 2001, p. 138
  6. Détrie, Siblot et Vérine 2001, p. 139
  7. Benjamin Lee-Whorf, Linguistique et anthropologie [« Language, thought and reality »], Denoël,
  8. Détrie, Siblot et Vérine 2001, p. 140
  9. Discours des 23-27 septembre 1900, au Congrès socialiste international (Paris). Source : Congrès socialiste international : Paris, 23-27 septembre 1900, éd. Minkoff, 1980, (ISBN 2826605771).

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]