Sociobiologie

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La sociobiologie est la branche de l'éthologie qui a pour objet l'étude des sociétés animales. Ce courant se distingua particulièrement par la réforme complète du mécanisme de la sélection naturelle qu'elle provoqua dans le dernier quart du XXe siècle, en particulier par l'introduction de la sélection de parentèle, de la sélection à niveau multiple et de la sélection stratégique. Ces modifications aux équations de Ronald Aylmer Fisher impliquent que les comportements sociaux fondés sur l'altruisme, l’égoïsme ou la malveillance sont induits par la nature du vivant, c'est-à-dire, qu'ils sont la conséquence logique de la sélection naturelle.

Avec six prix Crafoord, la sociobiologie est le champ disciplinaire le plus récompensé, par ce prix, de l'histoire de la biologie.

Cette discipline a été l'objet de polémiques et de controverses très intenses dans le milieu scientifique, notamment à cause de la généralisation contestée des principes de la sociobiologie au domaine des comportements sociaux dans les sociétés humaines (voir biologisme et sélection de parentèle) et de sa dérive en une idéologie qui « vise le contrôle politique de la société par les lois du biologique »[1].

Histoire[modifier | modifier le code]

L'origine de la sociobiologie est intimement liée à celle de la sociologie en effet, le fondateur William Donald Hamilton, étudia les théories de l'organisation sociale en sciences humaines et s'en inspira, en partie, pour construire sa théorie de la sélection de parentèle.

Espinas[modifier | modifier le code]

Alfred Espinas (1844-1922), sociologue de la première heure, publie le premier traité de sociobiologie : Des sociétés animales[2].

La thèse d'Espinas fit scandale[3]; il défendait l'idée que l'étude des sociétés animales éclairait l'étude des sociétés civilisées. Il parle des « lois des faits sociaux chez les animaux » et de « la moralité des animaux ». Dans l'introduction il défend sa démarche : « Nous croyons servir plus efficacement la civilisation en montrant que l'humanité est le dernier terme d'un progrès antérieur et que son point de départ est un sommet, qu'en l'isolant dans le monde et en la faisant régner sur une nature vide d'intelligence et de sentiment[4]. » Espinas est convaincu que l'étude des sociétés animales et humaines relève de la sociologie mais cette position fut vivement critiquée, en particulier par Émile Durkheim, voulant dissocier la sociologie de la biologie.

Durkheim[modifier | modifier le code]

Durkheim était anti-darwinien en ce qui concerne l'évolution des fonctions cognitives humaines, et s'opposait ainsi fortement à la sociologie d'Herbert Spencer. Bien que comme Aristote[5] il considérât que « l'homme est un animal sociable »[6], il voyait dans la société la manifestation d'une tension entre ce qu'il baptisa les inclinaisons du moi, l'égoïsme et l'altruisme. Il cherchera à concilier ces deux forces contraires, celle de l'individualisme et celle du socialisme[7]. C'est cette même tension entre l'égoïsme, poussant l'individu à l'agression envers ses congénères pour s'accaparer les ressources et l'altruisme poussant au contraire l'individu au partage qui est la question centrale de la sociobiologie. En effet, selon la théorie synthétique de la sélection naturelle, l'altruisme est mathématiquement impossible dans la nature (voir sélection de groupe). La position anti-darwinienne de Durkheim se fondait sur le fait, qu'à l'époque, l'explication de la sociabilité proposée par la théorie de la sélection naturelle était incertaine et très controversée, au sein même des partisans de cette théorie, et permettait difficilement d'expliquer la genèse de l'altruisme (voir sélection de parentèle, Eugénisme).

Hamilton[modifier | modifier le code]

À la fin des années 1950, William Donald Hamilton, pour satisfaire son intérêt sur la question de l'altruisme social, prit un cours d'anthropologie sociale avec le professeur Edmund Leach avec lequel il discuta de la question de la nature de l'altruisme. Le professeur Leach vit d'un très mauvais œil la volonté du jeune homme de s'intéresser à la génétique de l'altruisme et se désintéressa complètement de lui. Les professeurs du département de génétique n'étaient pas plus enthousiastes à cette idée et Hamilton fut vivement critiqué pour ce choix, ce qui le déprima profondément, jusqu'à reconsidérer une carrière de scientifique. Dans une lettre qu'il envoya à sa sœur en novembre 1959, il écrit : « Je commence à trouver Cambridge intolérablement oppressant… je pense que je renoncerai à l'espoir de réaliser un progrès malgré tout cela… » ; heureusement, ce ne fut pas le cas. En 1963 et 1964, il publie dans l'indifférence totale (ses professeurs estimèrent qu'il ne méritait pas le titre de docteur qu'ils lui refusèrent jusqu'en 1968), les deux articles fondateurs[8],[9] de la sélection de parentèle fondement de la sociobiologie moderne[10].

Wilson[modifier | modifier le code]

C'est en 1965, au cours d'un voyage en train entre Boston et Miami, que le professeur Edward Osborne Wilson, grand spécialiste des insectes sociaux, découvre le travail d'Hamilton. Il le consulte avec admiration et incrédulité, cherchant des heures durant une faille dans le raisonnement ; arrivé à Miami il était convaincu : « Je dus admettre qu'Hamilton, qui connaissait infiniment moins de choses que moi sur les insectes sociaux, avait réalisé sur eux l'unique grande découverte de ce siècle. »[11]. Durant les années suivantes, Wilson exposa la théorie d'Hamilton au cours de nombreuses conférences.

En 1971, la communauté scientifique internationale découvrait la théorie d'Hamilton grâce à la parution de The Insect Societies, qui est le premier grand ouvrage de Wilson. En 1975, en digne successeur de Darwin, voulant généraliser l'application de la théorie à l'ensemble du règne animal, y compris l'homme, il publie Sociobiology: The New Synthesis. Le dernier des vingt-sept chapitres, portant sur la formation des sociétés humaines, provoqua des remous comparables à ceux de De l'origine des espèces ou La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe de Darwin, en particulier aux États-Unis et en France. Selon Wilson, la sociobiologie est une science majeure qui permet de considérer l’histoire, l’anthropologie et la sociologie comme des « branches spécialisées de la biologie […] d’une même espèce de primates »[12].

Price[modifier | modifier le code]

En 1968, le généticien des populations George Price prit connaissance des travaux d'Hamilton et en fut déprimé[13] ; sa fibre religieuse fut profondément ébranlée. Il remarqua, par contre, la puissance théorique de ce nouvel axiome. Il réutilisa des outils mathématiques développés par la biologie évolutive (étude de la covariance d'Alan Robertson) pour démontrer que l'équation d'Hamilton pouvait être déduite de la sélection de groupe et impliquait que des comportements malveillants intraspécifiques étaient naturellement sélectionnés dans les grandes populations.

Ce fait théorique confirmait ce que l'on voyait partout dans le monde animal ; l'altruisme décroît de la famille immédiate au groupe (pour les animaux sociaux) pour devenir de l'agression systématique entre individus de groupes différents. Il publia cette conclusion mathématique dans Nature en 1970[14] cet article fut suivi, dans le numéro subséquent, d'un article d'Hamilton tirant toute la puissance explicative de cet apport fondamental[15]. Peu de temps après, Price se convertit au christianisme et, en 1975, après avoir donné toutes ses possessions aux pauvres, il se suicida.

Travaux de sociobiologie récompensés[modifier | modifier le code]

Prix Crafoord[modifier | modifier le code]

  • 1990, Edward Osborne Wilson, «...pour sa théorie de la biogéographie des îles et autres recherches sur la diversité des espèces et la dynamique des communautés des îles et dans d'autres habitats possédant divers degrés d'isolation.»
  • 1993, William Donald Hamilton, «...pour sa théorie concernant la sélection de parentèle et la relation génétique comme prérequis à l'évolution des comportements altruistes.»
  • 1996, Robert May, «...pour ses recherches pionnières concernant l'analyse de la dynamique des populations, des communautés et des écosystèmes.»
  • 1999, John Maynard Smith et George C. Williams, «...pour leurs contributions fondamentales au développement conceptuel de la biologie évolutive.»
  • 2007, Robert Trivers, «...pour sa contribution fondamentale à l'analyse de l'évolution sociale, des conflits et de la coopération.»
  • 2011, Ilkka Hanski, «...pour ses travaux pionniers sur l'effet de la variation spatiale sur la dynamique des populations d'animaux et de plantes.»

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jacques G. Ruelland, L’empire des gènes. Histoire de la sociobiologie, ENS Editions,‎ 2004, p. 285
  2. Alfred Espinas, Des Sociétés animales, étude de psychologie comparée, Paris, G. Baillière,‎ 1878, 2e éd., 588 p. (lire en ligne)
  3. Marcel Fournier, Émile Durkheim, Paris, Fayard,‎ 21 novembre 2007, 1e éd., 946 p. (ISBN 2-213-61537-3 et 978-2213615370), p. 119
  4. Alfred Espinas, Des Sociétés animales, étude de psychologie comparée, Paris, G. Baillière,‎ 1878, 2e éd., 588 p. (lire en ligne), p. 155
  5. Aristote (trad. Pierre Pellegrin), Les politiques [« πολιτεία »], Paris, GF,‎ 1993, 2e éd. (1re éd. 1990), ?? p. (ISBN ??) :

    « On voit d’une manière évidente pourquoi l’homme est un animal sociable à un plus haut degré que les abeilles et tous les animaux qui vivent réunis. La nature, comme nous disons, ne fait rien en vain. Seul, entre les animaux, l’homme a l’usage du discours (logos) ; la voix (phonê) est le signe de la douleur et du plaisir, et c’est pour cela qu’elle a été donnée aussi aux autres animaux. Leur organisation va jusqu’à éprouver des sensations de douleur et de plaisir, et à se le faire comprendre les uns aux autres ; mais le discours a pour but de faire comprendre ce qui est utile ou nuisible, et par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste. Ce qui distingue l’homme d’une manière spéciale, c’est qu’il perçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et tous les sentiments de même ordre dont la communication constitue précisément la famille et l’Etat. »

  6. Marcel Fournier, Émile Durkheim, Paris, Fayar,‎ 21 novembre 2007, 1e éd., 946 p. (ISBN 2-213-61537-3 et 978-2213615370), p. 69
  7. (en) Steven Seidman, Liberalism and the origins of European social theory, Oxford, Blackwell,‎ 1983, 419 p. (ISBN 0-631-13452-2), ??
  8. Hamilton, W. D.,The evolution of altruistic behavior (1963), American Naturalist, no. 97 p. 354–356.
  9. Hamilton W. D., The genetical evolution of social behaviour (1964), Journal of Theorical Biology, no. 7, p. 1-52.[1]
  10. Lee Alan Dugatkin, Inclusive Fitness Theory from Darwin to Hamilton (2007), Genetics, vol. 176, no. 3
  11. E. O. Wilson, In the Queendom of the Ants : A Brief Autobiography (1985), Bucknell University Press, Cranbury, NJ, États-Unis.
  12. Edward O. Wilson, Sociobiologie, Le Rocher,‎ 1987, p. 523
  13. Lee Alan Dugatkin, Inclusive Fitness Theory from Darwin to Hamilton (2007), Genetics, vol. 176, no. 3 « After he read Hamilton's altruism and kinship articles, Price was depressed. »
  14. Price G. R., Selection and covariance (1970), Nature, no. 227, p. 520–521.
  15. Hamilton W., Selfish and spiteful behaviour in an evolutionary model (1970), Nature, no. 228, p. 1218–1219.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sociobiologie et approche évolutionniste[modifier | modifier le code]

Ouvrages critiques de la sociobiologie[modifier | modifier le code]

  • Jacques G. Ruelland, L’empire des gènes. Histoire de la sociobiologie, 2004
  • Marshall Sahlins, The Use and Abuse of Biology : An Anthropological Critique of Sociobiology, 1977
    • (fr) Critique de la sociobiologie, Gallimard, 192p., 1980.
  • Georges Canguilhem, La Connaissance de la vie, Vrin, 198p., 2000 (1965).
  • Richard C. Lewontin, Steven P. Rose, Leon J. Kamin, Nous ne sommes pas programmés, La Découverte, 1985 (Not in Our Genes: Biology, Ideology and Human Nature (1984) ISBN 0-394-72888-2
  • Patrick Tort, Misère de la sociobiologie, PUF, 192p, 1985
  • Pierre Thuillier, Les biologistes vont-ils prendre le pouvoir ? La sociobiologie en question, Complexe, 1981.
  • Sébastien Lemerle : Le singe, le gène et le neurone. Du retour du biologisme en France., Ed.: PUF, coll.: science, histoire & société, 2014, ISBN 2130621597

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]