Serments de Strasbourg

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Manuscrit des Serments de Strasbourg

Les serments de Strasbourg (Sacramenta Argentariae), datant du 14 février 842, signent l'alliance militaire entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, contre leur frère aîné, Lothaire Ier. Ils sont tous trois les fils de Louis le Pieux, fils de Charlemagne.

Louis le Germanique déclare son serment en langue romane pour être compris des soldats de Charles le Chauve. Et Charles le Chauve prononce le sien en langue tudesque pour qu'il soit entendu des soldats de Louis. Cette façon de procéder constitue aussi, outre la compréhension par les soldats de l'autre partie, un acte symbolique.

Contexte[modifier | modifier le code]

Lothaire Ier, l'aîné des trois frères, revendique en effet le titre d'empereur d'Occident, hérité de leur père Louis le Pieux et restauré par leur grand-père, Charlemagne. Charles et Louis refusent de le reconnaître comme leur suzerain. Lothaire tente d'envahir les États de ses cadets. Ceux-ci se liguent alors contre lui et le battent à Fontenoy-en-Puisaye en juin 841. Pour renforcer leur alliance, Louis le Germanique et Charles le Chauve se rencontrent sur le lieu actuel de la Plaine des Bouchers dans le quartier de la Meinau[1]. En 843, le traité de Verdun mettra fin aux hostilités entre les trois frères et dessinera la carte de l'Europe pour les siècles suivants.

Les serments de Strasbourg n'ont pas été conservés dans leur version originale mais sont retranscrits dans l'œuvre de Nithard, L'Histoire des fils de Louis le Pieux. Même s'ils sont de moindre importance que le traité de Verdun qui les suit de peu, les Serments de Strasbourg sont primordiaux du point de vue de l'histoire linguistique, car ils sont une des premières attestations écrites de l'existence d'une langue romane en Francie occidentale (ici l'ancêtre de la langue d'oïl) et d'une langue tudesque. Le médiéviste Philippe Walter écrit:

« Ils constituent le plus ancien texte français conservé. Ce n'est évidemment pas de la littérature mais un document politique de premier ordre pour comprendre l'accession à l'écriture de la langue dite "vulgaire"[2]. »

Le serment de Louis et de ses troupes en langue romane[modifier | modifier le code]

La langue romane ici retranscrite est encore à peine séparée du latin vulgaire. C'est un des premiers passages écrits dans une langue romane à être attesté.

Le texte prononcé par Louis le Germanique est :

« Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit. »

Donc, en français : « Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d'aujourd'hui, en tant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l'équité, à condition qu'il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles. »

Les troupes de Charles le Chauve promettent :

« Si Lodhuvigs sagrament, que son fradre Karlo iurat, conservat, et Karlus meos sendra de suo part non lo tanit, si io returnar non l'int pois : ne io ne neuls, cui eo returnar int pois, in nulla aiudha contra Lodhuvig nun li iu er. »

Un extrait des serments de Strasbourg

Soit, en français : « Si Louis observe le serment qu'il jure à son frère Charles et que Charles, mon seigneur, de son côté, ne le maintient pas, si je ne puis l'en détourner, ni moi ni aucun de ceux que j'en pourrai détourner, nous ne lui serons d'aucune aide contre Louis. (litt.: ni je ni nul que je puis en détourner, en nulle aide contre Louis ne lui je serai) »

Le serment de Charles et de ses troupes en tudesque[modifier | modifier le code]

Dans cette langue germanique, forme évoluée de francique parlée dans la région rhénane, Charles le Chauve promet :

« In Godes minna ind in thes christianes folches ind unser bedhero gealtnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got geuuizci indi mahd furgibit, so haldih tesan minan bruodher, soso man mit rehtu sinan bruodher scal, in thiu, thaz er mig sosoma duo ; indi mit Ludheren in nohheiniu thing ne gegango, zhe minan uuillon imo ce scadhen uuerhen. »

(NB: nohheiniu thing + uuerdhen = pluriel)

Soit, en français : « Pour l'amour de Dieu et pour le salut du peuple chrétien et notre salut à tous deux, à partir de ce jour dorénavant, autant que Dieu m'en donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère, comme on doit selon l'équité secourir son frère, à condition qu'il en fasse autant pour moi, et je n'entrerai avec Lothaire en aucun arrangement qui, de ma volonté, puisse lui être dommageable. »

Les troupes de Louis le Germanique jurent

« Oba Karl then eid, then er sinemo bruodher Ludhuuuige gesuor, geleistit, indi Ludhuuuig min herro, then er imo gesuor, forbrihchit, ob ih inan es iruuenden ne mag, noh ih noh thero nohhein, then ih es iruuenden mag, uuidhar Karle imo ce follusti ne uuirdit. »

Soit, en français : « Si Charles observe le serment qu'il a juré à son frère Louis et que Louis, mon seigneur, rompt celui qu'il lui a juré, si je ne puis l'en détourner, ni moi ni aucun de ceux que j'en pourrai détourner, nous ne lui prêterons aucune aide contre Charles. » (litt.: contre Charles lui à aide ne devient)

Note sur une phrase des Serments[modifier | modifier le code]

Il y a une seule phrase de la version romane qui n’a pas d’équivalent dans la version germanique. C’est celle où Louis s’engage à soutenir Charles « et in aiudha et in cadhuna cosa ». Est-ce une négligence du copiste ? C’est l’explication la plus probable.

Que veut dire exactement cette formule ? On a remarqué son parallélisme avec le latin : « et consilio et auxilio », signifiant « en conseil et alliance (armée) ». Et même en grec homérique : « οὐδέ τί οἱ βουλὰς συμφράσσομαι, οὐδὲ μὲν ἔργον » / oudé tí hoi boulàs sumphrássomai, oudè mèn érgon[3], ni par mes conseils ni par mes forces » (L'Iliade, IX, 374).

« Cosa », en roman du IXe siècle, pouvait avoir un des sens du latin causa « procès, débat », sens qui s’est perdu par la suite (le terme « cause » en français est un emprunt savant au latin classique, avec francisation de la finale -a > -e [ø]). Le sens général est donc : le soutenir, soit dans les délibérations, soit par force armée.

Quel pouvait être l’équivalent en langue tudesque ? Par un heureux hasard, il a peut-être été conservé dans un texte très différent, mais quasi contemporain des Serments : Le Chant de Hildebrand (Hildebrandslied). Ce fragment poétique raconte la discussion, puis le combat mortel entre un père et un fils rangés dans deux armées opposées. Le père, Hildebrand, dit au fils qu’il n’a jamais eu un parent aussi proche que lui pour « dinc ni geleitos », assemblée ou escorte (armée). La formule était sans doute traditionnelle pour évoquer une alliance complète, et elle recoupe tout à fait les formules latine et romane.

Les manuscrits[modifier | modifier le code]

Le texte de Nithard n’est aujourd’hui conservé que dans deux manuscrits.

Le plus ancien manuscrit a été copié vers l’an 1000, sans doute pour l’abbaye de Saint-Médard de Soissons ou celle de Saint-Riquier. Au XVe siècle, il est en possession de l’abbaye Saint-Magloire à Paris. Vers 1650 il est acheté pour le compte de la reine Christine de Suède et transféré à Rome ; il est acquis après la mort de la reine par la bibliothèque du Vatican. À la suite de la prise de Rome par les Français en 1798, il est transporté à Paris avec tout un lot de manuscrits saisis. Déposé à la Bibliothèque nationale de France, il y porte la cote Latin 9768. Le texte des Serments se trouve au folio 13[4].

L’autre manuscrit, également conservé à la Bibliothèque nationale de France (Latin 14663) est une copie du précédent, réalisée au XVe siècle.

La langue romane des Serments[modifier | modifier le code]

La langue romane des Serments appartient globalement au gallo-roman[5]. Quelques tentatives, généralement anciennes, ont essayé de montrer que le texte roman constituait un témoignage précoce de la langue d'oc, et ce, sur la base de quelques mots du texte qui semblent à première vue plus proches de formes d'oc que de formes d'oïl, comme par exemple : sagrament “serment” (occitan moderne sagrament “sacrement”) ; poblo “peuple” (occitan moderne pòble) ; sendra (du latin senior) et l'utilisation de la préposition ab (dans et ab Ludher, occitan moderne amb “avec” - ab en occitan ancien), qui ne s'emploie pas en ancien français au sens comitatif d'« avec »[6]. Cependant, des recherches ultérieures ont tenté de montrer que ces termes pouvaient être des archaïsmes de la langue d'oïl, par exemple : sagrament est très proche du mot sacrament “sacrement”, attesté par ailleurs en ancien français au Xe siècle[7] et peut très bien représenter une forme antérieure, intermédiaire entre l'ancien français sairement “serment” (attesté vers 1160) et l'ancien français sacrament “sacrement” (la lénition de [c] latin devant [r] est observée régulièrement en français dans le groupe /acr/ latin et suppose un stade /agr/, puis /air/ comme dans « maigre » issu du gallo-roman MACRU, accusatif latin macrum, dont la forme plus régulière maire est trouvée dans certains textes du nord est de la France, cf. aussi flagrare devenu « flairer ») ; poblo serait une forme antérieure à poble, attestée en très ancien français (Poble ben fist credrë in Deu in La Vie de saint Léger), ainsi qu'une forme plus évoluée pueble ; sendra est un masculin au cas sujet singulier, attesté aussi plus tardivement sous la forme sendre, à laquelle va se substituer « sire »ultérieurement. [ə] final atone est noté -a dans le plus ancien français, ainsi parallèlement à sendra, trouve-t-on pedra « père » dans la Vie de saint Alexis[8]. En revanche, des formes plus évoluées phonétiquement sont typiques de la seule et unique langue d'oïl. Ainsi le [p] latin intervocalique est passé à [v] dans savir “savoir” (≠ vieil occitan saber, occitan moderne saber, saupre), le [a] final latin se réduit à [e] devant une palatale fazet (≠ ancien occitan faza, latin faciat), [au] latin est passé à [o] dans cosa “chose” (≠ occitan causa “chose”), la 3ème personne du subjonctif du verbe être (*siat en latin vulgaire) est notée sit (≠ ancien occitan sia)[9]. En outre, la graphie -dh- rencontrée dans aiudha, cadhuna et Ludher note une consonne fricative dentale, issue de la lénition d'un [d] intervocalique qui va aboutir à un amuïssement complet en ancien français, ainsi aiudha devient aiue, puis aïe “aide” (≠ occitan ajuda, « aide » est un latinisme < latin classique adjutat ≠ latin vulgaire *aiuta), cadhuna > ancien français chaün, cheün “chaque” (≠ occitan cadun(a) “chacun(e)”), évolution semblable à catena > *cadena > *cadhena > chaiene > chaine (≠ occitan cadena). Sur le plan grammatical, l'ancien français est la seule langue au sein de la Romania à employer de manière systématique le pronom personnel sujet, par exemple : « je » dans les Serments sous la forme eo (il est généralement rendu par la désinence verbale en occitan : -i, ainsi que les formes irrégulières fau « je fais », vau « je vais »).

La question du dialecte ou de la langue des Serments a continué d’alimenter de nombreuses publications[10] :

  • Gaston Paris s'appuyant sur la graphie ca-, ka- (ex : cadhuna, karle) suppose que, le père de Nithard étant abbé de Saint-Riquier, donc originaire du nord de la France, le fils en était l'auteur et écrivait naturellement en picard[11], ainsi que sur par exemple des formes comme prindrai “prendrai”, toujours usuelles en picard.
  • H. Suchier démontre qu'il s'agit du lyonnais en se basant sur des formes comme poblo, ab et la conservation des -e et -a en finale, sauf après palatale (fazet)[12]
  • Abraham Tabachowitz envisage l'hypothèse bas-lorraine, plus particulièrement messine, d'après les formes io, tanit, entre autres[13].
  • Plusieurs études ont orienté la recherche vers le poitevin en soulignant comme en lyonnais les formes poblo et ab, puis des formes comme sendra, le maintien des voyelles finales -o, -a, etc.

Autres textes contemporains des Serments[modifier | modifier le code]

Il existe des textes plus anciens attestant de l'existence d'une langue romane écrite dans l'empire carolingien, comme les Gloses de Cassel (environ VIIIe ou IXe siècle) ou les Gloses de Reichenau[14] (VIIIe siècle) pour les plus célèbres. Ceux-ci, cependant, sont des glossaires, des listes de mots, et ne permettent pas de lire des phrases en langue romane. Le terme même de romana lingua est attesté dès 813 : lors des délibérations du concile de Tours (canon 17), l'on demanda aux évêques et aux prêtres qu'ils traduisissent en langues vulgaires les homélies : le peuple, en effet, ne comprenait plus le latin. Les deux langues vulgaires signalées sont la rustica romana lingua, c'est-à-dire en « langue romane de la campagne » et la lingua thiodisca, « tudesque » (tiesche en ancien français, ancien terme pour « allemand »).

Le second texte complet dans l'histoire de la langue française est la Séquence de sainte Eulalie qui date vraisemblablement de 880 ou 881. C'est le premier texte littéraire en langue d'oïl et, à ce titre, l'ancêtre de la littérature française.

Références[modifier | modifier le code]

  1. « Plan d'occupation des sols, page 5 »
  2. Philippe Walter, Naissances de la littérature française, p. 12, ed.Presses Universitaires du Mirail, 1998.
  3. L'Iliade, IX, en grec ancien sur Wikisource.
  4. Humphrey Illo, « Quelques observations sur les Serments de Strasbourg et sur le manuscrit qui les contient (Paris, Bibliothèque nationale de France, latin 9768 Xe s., f. 13 recto : 2e col., 13 verso : 1ère col.) : commentaire, transcription critique, étude codicologique, fac-similé », dans Bulletin de la Société des Fouilles Archéologiques et des Monuments Historiques de l'Yonne, n° 16, juin 1999, p. 83-92 ; G. de Poerck, « Le manuscrit B.N. lat. 9768 et les Serments de Strasbourg », dans Vox Romanica, t. 15, 1956, p. 188-214
  5. Cerquiglini 107.
  6. Cerquiglini 107 - 108.
  7. Site du cnrtl : origine du mot sacrement
  8. Jacques Allière, La formation de la langue française, Que sais-je ? éditions P.U.F., Paris, p. 45.
  9. Abraham Tabachowitz, Étude sur la langue de la version française des Serments de Strasbourg, Upsal, Almquist 1932, p. 66.
  10. Cerquiglini 103 à 114.
  11. [1]
  12. H. Suchier, « L'ancien poitevin et le problème linguistique des Serments de Strasbourg » in Cultura latina 29, 201 - 234.
  13. Abraham Tabachowitz, Op. cité.
  14. lien http://web.clas.ufl.edu/users/diller/fre6845/html/gloses_de_reichenau.htm

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Renée Balibar, L'institution du français, essai sur le colinguisme des Carolingiens à la république, Paris, Presses universitaires de France,1985
  • Bernard Cerquiglini, La naissance du français, Paris, Presses universitaires de France, 1991 (Que-sais-je ?) ; 3ème éd. mise à jour, 2007
  • Michèle Perret, Introduction à l'histoire de la langue française, Paris, Armand Colin, 1998 ; 3ème éd. mise à jour, 2009

Liens externes[modifier | modifier le code]

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