Les Provinciales

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Les Provinciales, Lettres provinciales ou Lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis et aux R.R. Pères Jésuites, constituent une série de dix-huit lettres écrites par Pascal sous un pseudonyme, Louis de Montalte. Elles sont une défense d’Antoine Arnauld, janséniste ami de Pascal, qui fut condamné en 1656 par la Sorbonne pour des opinions considérées comme hérétiques. La première lettre est datée du 23 janvier 1656 et la dix-huitième du 24 mars 1657. Une dix-neuvième lettre dont on n’a qu’une ébauche est fréquemment incluse avec les autres.

Historique de la controverse[modifier | modifier le code]

La doctrine catholique soutient que l'Homme naît dans un état de faiblesse telle qu'il ne peut se diriger durablement vers le bien si Dieu ne lui prête force intérieure et lumière. Mais comment peut-on concilier action divine et libre arbitre humain ? Contre le moine Pélage, saint Augustin avait soutenu que la grâce est toujours efficace, c'est-à-dire qu'elle atteint de manière infaillible le but que Dieu, tout puissant, lui attribue. Selon lui, l'homme reste libre, car il possède toujours le pouvoir de résister à Dieu, mais la grâce s'accompagne d'une joie si grande qu'en définitive le libre-arbitre, réalisant où se situe le vrai bonheur, s'y précipite de lui-même. Ainsi l'action humaine ne fait que suivre et accompagner l'impulsion de Dieu.

Conservée par le dominicain Thomas d'Aquin, cette théorie fut approfondie par Calvin, qui professa que la grâce sauve les élus sans qu'ils disposent de libre-arbitre pour s'opposer aux desseins de Dieu. En réaction contre cette conception, le jésuite Molina publia en 1588 son Accord du libre arbitre avec les dons de la grâce divine, où naît l'idée de grâce suffisante : Dieu propose à l'homme une grâce qui, s'il veut bien en profiter, lui suffit pour agir vers le bien. C'est donc à l'homme d'accepter ou de rejeter cette invitation divine.

L'objectif de Jansénius et des grands théologiens de Port-Royal (Arnauld, Nicole, Pascal) était de combattre le molinisme, qui incarnait selon eux une union interdite entre l’Évangile et le stoïcisme païen. En 1653, le pape Innocent XI avait condamné cinq des propositions de Jansénius. Arnauld répliqua alors par sa célèbre distinction du droit et du fait : il admettait qu'en droit les propositions étaient hérétiques, mais il remarquait qu'elles ne se trouvaient pas dans Jansénius. Pourtant, face au risque d'une condamnation par la Sorbonne, il devint urgent d'agir à la fin de janvier 1656. Suite aux pressions de ses amis, Pascal écrivit en un seul jet ce qui allait devenir la Première Provinciale. La publication fut triomphale. Les Jésuites, furieux, cherchaient sans y parvenir à trouver l'auteur, qui se cachait sous le pseudonyme de Louis de Montalte.

Pascal écrivit dix-huit lettres et en ébaucha une dix-neuvième, qui ne fut pas publiée. Les quatre premières lettres étaient dédiées à la question de la grâce, mais l'écrivain réalisa qu'il attaquerait beaucoup plus facilement les Jésuites en dénonçant les théories morales scandaleuses de certains de leurs théologiens (par exemple le casuiste Antonio Escobar y Mendoza). La violence du ton progresse ainsi à partir de la onzième lettre, jusqu'aux deux dernières Provinciales où Pascal apostrophe le Père Annat, jésuite et confesseur du roi.

Contenu des lettres[modifier | modifier le code]

Les questions de la grâce (1-4). Le jeune narrateur consulte théologien sur théologien pour se faire préciser le sujet des controverses.

  • On lui parle en particulier du pouvoir prochain, et il se rend compte que les adversaires d'Arnauld louent tous cette expression, alors qu'ils sont en total désaccord sur son sens (lettre 1).
  • L'enquête continue à propos de la grâce suffisante, dont Pascal s'aperçoit qu'elle ne suffit pas (lettre 2).
  • Arnauld vient d'être condamné par la Sorbonne : injustice et absurdité de cette condamnation (lettre 3).
  • Montalte rend visite à un jésuite et se fait expliquer la position de la Compagnie sur les péchés d'ignorance. Les deux conceptions de la grâce sont mises en opposition, et Pascal annonce déjà le début de ses critiques sur la morale jésuite (lettre 4).

La morale relâchée des Jésuites (5-16).

  • Lettres 5-7 : Pascal attaque les fondements mêmes de la morale relâchée des Jésuites, le probabilisme, doctrine selon laquelle toute opinion soutenue par un docteur sérieux est probable, même si un autre docteur sérieux porte un jugement contraire (lettre 5).
  • Le jeu sur les mots et les circonstance (lettre 6).
  • La direction d'intention, qui permet de commettre une mauvaise action, pourvu que l'intention soit orientée vers l'obtention d'un bien légitime (lettre 7). Les exemples sont nombreux dès les premières attaques de Pascal.
  • Lettres 8-10 : dénonciation de maximes des Jésuites.
  • Lettre 11 : traité de la polémique chrétienne.
  • Lettres 12-16 : retour aux maximes des Jésuites, notamment sur l'homicide (13-14) et la calomnie (15-16).

Dans les deux dernières lettres (17-18), Pascal conclut en retournant vers la théologie de la grâce, avec une apologie de Jansénius. Il défend de la distinction du droit et du fait établie par Arnauld et estime que le jansénisme n'est pas une hérésie.

Réception de l’œuvre et influence[modifier | modifier le code]

L’impact des Provinciales fut considérable. Pascal utilisait l’humour avec beaucoup d’esprit pour fustiger les institutions existantes et son ouvrage devint extrêmement populaire. La mobilité du ton, le recours à l'ingénuité simulée (avant Montesquieu et les Lettres persanes), l'éloquence, etc., expliquent l'immense admiration de l’œuvre par les contemporains. Boileau considérait même que les Provinciales étaient l'unique création supérieure aux productions de l'Antiquité.

Cependant, sa publication était clandestine et, en 1660, Louis XIV interdit le livre, qui fut lacéré et brûlé sur son ordre. Les Provinciales n’en ont pas moins survécu et leur influence a été grande sur la prose des auteurs de langue française comme Rousseau ou Voltaire, qui a dit au sujet de la grandeur des lettres : « Les meilleures comédies de Molière n'ont pas plus de sel que les premières Lettres provinciales : Bossuet n'a rien de plus sublime que les dernières[1]. »

Depuis lors, certains reprochent à Pascal d'avoir, par de tels écrits, donné des armes aux adversaires du catholicisme. On en trouve un exemple dans la Catholic Encyclopedia :

« Que Pascal ait pensé faire un travail utile, c’est toute sa vie qui en témoigne, aussi bien que ses déclarations à son lit de mort. Sa bonne foi ne peut pas sérieusement être mise en doute, mais certaines de ses méthodes sont plus discutables. S’il n’a jamais sérieusement altéré les citations des casuistes qu’il faisait, comme on l’a quelquefois accusé injustement de l’avoir fait, il les arrange un peu et de manière peu sincère ; il simplifie à l’excès des questions compliquées et, dans sa façon de présenter les solutions des casuistes il se permet quelquefois de mêler sa propre interprétation. Mais le reproche le plus grave qu’on puisse lui adresser est d’avoir injustement fait tort à la Société de Jésus, en l’attaquant exclusivement et lui attribuant un désir d’abaisser l’idéal chrétien et de mitiger le code de la morale dans l’intérêt de sa politique; il a par là discrédité la casuistique elle-même en refusant de reconnaître sa légitimité voire, dans certains cas, sa nécessité, si bien que ce ne sont pas seulement les jésuites, mais la religion qui a souffert dans ce conflit, même s’il a contribué à accélérer la condamnation par l’Église de certaines théories laxistes. Ainsi, sans le vouloir ni même s’en rendre compte, Pascal a fourni des armes aussi bien aux incroyants et aux adversaires de l’Église qu’aux partisans d’une morale indépendante[2]. »

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, « Du jansénisme ».
  2. (en) Catholic Encyclopedia

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Les provinciales ou Lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial de ses amis et aux RR. PP. Jésuites sur le sujet de la morale et de la politique de ces pères, édition annotée par Charles Louandre, Paris, Charpentier, 1862 (lire en ligne)
  • Jean Lacouture, Jésuites, Seuil, octobre 1991.
ISBN 2-02-012213-8 (t. 1, édition brochée)
ISBN 2-02-014407-7 (édition complète)
ISBN 2-02-013714-3 (t. 1, édition reliée)
ISBN 2-02-014408-5 (édition complète)
  • Jean Mesnard, Pascal, Hatier. (la meilleure introduction à l’œuvre pascalienne)
  • Philipe Sellier, Pascal et Saint Augustin, A. Colin, 1970 (lecture de Pascal dans le sillage du "maître", Saint Augustin).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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