Jean Beaufret

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Jean Beaufret, né le à Auzances, mort le à Paris, est un philosophe français, disciple et ami de Martin Heidegger.

Biographie[modifier | modifier le code]

Formation[modifier | modifier le code]

Jean Beaufret étudie au lycée de Montluçon. Il entre en khâgne au lycée Louis-le-Grand, mais va assister de temps en temps aux cours d’Alain au lycée Henri-IV.

Il réussit le concours de l'École normale supérieure en 1928 ; il effectue son service militaire, puis est reçu à l'agrégation de philosophie en 1933, après avoir passé sept mois à Berlin au moment de la prise de pouvoir de Hitler. Il rédige cette année-là un mémoire sur l'État chez Fichte ; il entame une thèse, qu'il n'achève pas, sous la direction de Jean Wahl, puis de Jean Guitton après sa brouille avec Jean Wahl. Prisonnier en 1939, il s'évade et recommence à enseigner à Grenoble en 1940. Après l'assassinat de Victor Basch, il s'engage dans un réseau de la Résistance, le Service Périclès, qui fabrique des faux papiers. En même temps il découvre Martin Heidegger en lisant Etre et temps avec Joseph Rovan qui est d'origine allemande et travaille dans le même réseau.

Il habite à Paris, d'abord 9 passage Stendhal (dans le XXe arrondissement), puis rue du Temple. Il a souvent invité chez lui certains de ses élèves, mais aussi le poète Paul Celan et Martin Heidegger.

Avant la guerre, il rencontre Maurice Merleau-Ponty, Paul Éluard, Paul Valéry et André Breton. Il s'intéresse alors à la philosophie allemande, et en particulier à Fichte, Hegel, et Marx. Après avoir rencontré Martin Heidegger, il va se consacrer à faire connaître sa pensée en France.

L'ambassadeur de Martin Heidegger en France[modifier | modifier le code]

Rencontre avec Martin Heidegger[modifier | modifier le code]

La rencontre entre Jean Beaufret et Martin Heidegger est le fait de Frédéric de Towarnicki, qui rendit visite à Heidegger à l'automne 1945. Cette rencontre entre Heidegger et Tornawicki, alors attaché auprès des forces d'occupation françaises, eut lieu au beau milieu du procès de dénazification de Heidegger, (juillet-décembre 1945) conduit par les autorités françaises et qui aboutit à la condamnation du philosophe (interdiction d'enseigner de 1946 à 1951)[1]. Tornawicki apporta à Heidegger une série de quatre articles de Beaufret intitulée « À propos de l'existentialisme », parue dans la revue Confluences (no 2 à 6). (Les articles ont été réédités dans le recueil de Beaufret De l'existentialisme à Heidegger, paru en 1986 chez Vrin). Heidegger y voit une fine lecture de Être et temps. Ils se rencontrent pour la première fois en septembre 1946.

La Lettre sur l'humanisme[modifier | modifier le code]

En , apprenant que l'un de ses amis part pour Fribourg-en-Brisgau, il rédige sur une table de café une lettre à l'intention de Heidegger, où il lui pose notamment trois questions :

  1. la première porte sur la théorie sartrienne de l'engagement ;
  2. « comment redonner un sens au mot "humanisme"  ? »
  3. « comment sauver l'élément d'aventure que comporte toute recherche sans faire de la philosophie une simple aventurière  ? »

La réponse de Martin Heidegger constitue l'une de ses œuvres majeures : la Lettre sur l'Humanisme. C'est à la deuxième question que le philosophe répond le plus longuement, en critiquant tout humanisme dans la mesure où il repose sur une conception métaphysique de l'homme, et en affirmant que si un humanisme doit ressurgir, ce sera en prenant une plus haute définition de l'homme en tant que « berger de l'être ».

Enseignement[modifier | modifier le code]

Il a enseigné une quinzaine d'années à l'École normale supérieure, mais en 1962, Louis Althusser ne reconduit pas son contrat.

Il a également été professeur de chaire supérieure dans les lycées Henri-IV de 1949 à 1953 et Condorcet de 1955 à 1972.

Il postule à deux reprises pour un poste à l'université, mais il est refusé les deux fois ; la première fois, en 1953 ou 1954, c'est Jean Wahl qui s'y oppose, en voyant que sa thèse n'avance pas ; la seconde, il postule à l'université d'Aix-en-Provence en 1969-1970, mais il est à nouveau refusé, en particulier par Granger.

Élèves[modifier | modifier le code]

Jean Beaufret a initié de nombreux élèves à la pensée heideggérienne. Parmi les plus célèbres figurent Jean-François Courtine, Emmanuel Martineau, François Vezin, François Fédier, Pierre Jacerme, Jean-Luc Marion, Michel Deguy, Claude Roëls, Alain Renaut (heideggérien jusqu'en 1976), Dominique Janicaud, Roger Munier, Jean-François Marquet

Dernières années[modifier | modifier le code]

t Trois facteurs assombrissent les dernières années de Jean Beaufret : une discutable accusation d'antisémitisme, la dissolution du groupe des heideggériens et l'échec répété de sa carrière universitaire.

Les « affaires Beaufret »[modifier | modifier le code]

La première affaire concerne une accusation d'antisémitisme, survenue en 1968, à l'occasion de la publication d'un ouvrage collectif en hommage à Jean Beaufret, L'Endurance de la pensée, dont l'initiative, selon Dominique Janicaud, « revient, semble-t-il, à François Fédier qui en fut effectivement le maître d’œuvre »[2]. Y contribuent notamment Maurice Blanchot, Jacques Derrida, Michel Deguy et Roger Laporte. Selon Michel Kajman, Jean Beaufret avait fait état devant Roger Laporte en 1967 « de réflexions que l'on qualifierait [en 1988] de révisionnistes et aussi de critiques à l'encontre du penseur juif Emmanuel Lévinas [...] qui dépassaient, précisément, l'ordre de la simple critique »[3]. Selon Dominique Janicaud, Laporte les « rapporte à Jacques Derrida qui, bouleversé, écrit à Fédier. Celui-ci proteste de l'innocence de Beaufret. Maurice Blanchot, prévenu à son tour, envisage de retirer son texte du recueil. Beaufret, accusant Laporte de calomnie et se justifiant devant Derrida et Deguy, les textes de Blanchot et Deguy sont maintenus in extremis mais Blanchot ajoute [au sien une] dédicace à Emmanuel Lévinas »[4].

La seconde affaire concerne les relations de Jean Beaufret avec son ancien élève[5], l'auteur révisionniste Robert Faurisson[6]. Selon Hugo Ott, Jean Beaufret « s'est identifié avec les « recherches » de Faurisson et les a pour ainsi dire autorisées »[5]. L'historien allemand se réfère à deux lettres de Jean Beaufret à Robert Faurisson publiées par ce dernier[7]. Pour Ott, ces lettres « expriment un soutien au travail qu'accomplit Faurisson et l'encouragent à persévérer dans cette même ligne de recherche. C'est essentiellement la même ligne que lui (Beaufret) poursuit »[8]. Il s'appuie en particulier sur une lettre adressée le 22 novembre 1978 par Beaufret à Faurisson, après que ce dernier a, selon Ariane Chemin, essuyé « insultes ("nazi !") et coups de poing »[9], suite à une lettre adressée par Faurisson à plusieurs journaux en octobre 1978, dans laquelle il affirmait que « les prétendus massacres en « chambres à gaz » et le prétendu « génocide » sont un seul et même mensonge. »[10],[11]. Dans cette lettre, Beaufret écrit : « Je crois que j'ai fait pour ma part à peu près le même chemin que vous et me suis rendu suspect pour avoir fait état des mêmes doutes. Heureusement pour moi, ce fut oralement »[8],[12]. Selon François Fédier, ce 22 novembre 1978 « avait paru dans le journal Le Monde un article intitulé « M. Faurisson est victime d'une agression ». À la suite de cet article, et dans un caractère différent, on peut lire une mise au point signée Br. F., où est rapporté le contenu d'une conversation téléphonique du journaliste avec R. Faurisson. Ce dernier – je cite – s'estime victime de « calomnies » et réfute les épithètes de « nazi » et d'« antisémite ». À la fin de cette mise au point, le journaliste déclare fermement : « Rien ne justifie que l'on utilise contre lui [sc. R. Faurisson] des méthodes d'intimidation ». La première lettre de Jean Beaufret est une réaction d'indignation »[13]. François Fédier considère par ailleurs que les « doutes » exprimés par Beaufret dans cette lettre « ne portaient pas sur la réalité du massacre mais bien sur le nombre de victimes »[14]. Selon Michel Kajman, « considérée isolément, la publication de la correspondance Faurisson-Beaufret ne peut soulever – au pire - qu'une tempête dans un verre d'eau »[3].

Perte de l'hégémonie sur Heidegger[modifier | modifier le code]

De la fin des années 1940 au milieu des années 1970, Beaufret est au centre de la lecture de Heidegger en France : il représente la plus grande autorité après Heidegger lui-même. Mais, à la mort de Heidegger en 1976, cette autorité commence à lui être contestée, et ce, principalement à deux occasions.

La première de ces occasions est une polémique initiée par Alain Renaut autour de la publication de Questions IV en 1976 : Renaut conteste la rigueur du texte et les partis pris des traducteurs. Cette affaire déchire le groupe des heideggériens, jusque là soudé autour de la personne de Beaufret.

La seconde occasion de cette contestation est une lettre écrite par Roger Munier à Heidegger, où il dénonce ce monopole beaufrétien ; Heidegger prévient Beaufret, qui, très affecté par ce désaveu, verse, ses dernières années, dans la polémique.

L'échec universitaire[modifier | modifier le code]

Le troisième facteur est l'échec réitéré de Beaufret à obtenir un poste à l'université, ce qui le rend très amer. Il est persuadé qu'il s'agit d'une sorte de complot contre sa personne et celle de Heidegger.

Beaufret meurt en 1982. Il est inhumé au cimetière d'Auzances, dans la Creuse.

Amitié avec Heidegger[modifier | modifier le code]

Jean Beaufret est essentiellement renommé pour avoir été l'ami de Martin Heidegger, et son principal représentant en France : c'est autour de lui que se sont formées plusieurs générations de lecteurs de Heidegger.

Parménide[modifier | modifier le code]

Jean Beaufret a édité le Poème de Parménide, qui a remporté un grand succès.

De Heidegger, Beaufret retient la conception de l'histoire de la philosophie comme oubli de l'être, dont Parménide avait amorcé la pensée.

Ouvrages de Jean Beaufret[modifier | modifier le code]

  • Notices d’autorité : Fichier d’autorité international virtuel • International Standard Name Identifier • Bibliothèque nationale de France • Bibliothèque du Congrès • Gemeinsame Normdatei • WorldCat
  • Le poème de Parménide, Paris, PUF, 1955.
  • "Hölderlin et Sophocle", préface à Hölderlin, Remarques sur Oedipe; remarques sur Antigone, Paris, 10/18, 1965.
  • Introduction aux philosophies de l'existence, Paris, Denoël/Gonthier, 1971.
  • Dialogue avec Heidegger, Paris, Minuit, 1973-1985, 4 vols.
  • Douze questions posées à Jean Beaufret à propos de Martin Heidegger, E. de Rubercy, D. Le Buhan, Paris, Aubier, 1983. (Première publication, Les Lettres Nouvelles, no 74, décembre 1974/janvier 1975, Paris, Le Mercure de France).
  • Notes sur la philosophie en France au XIXe siècle, Paris, Vrin, 1984.
  • Entretiens avec F. de Towarnicki, Paris, PUF, 1984.
  • De l'existentialisme à Heidegger, Paris, Vrin, 1986. Reprise de Introduction aux philosophies de l'existence.
  • Leçons de philosophie, Paris, Le Seuil, 1998, coll. "Traces écrites", 2 vols.
  • Le fondement philosophique des mathématiques, Paris, Le Seuil, 2011, conférences.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir le dossier factuel en appendice au livre de A. Allen et A. Axiotis, L'art d'enseigner de Martin Heidegger (Paris, Klincksieck, 2007).
  2. Janicaud 2005, p. 211
  3. a et b Michel Kajman, « La polémique autour de la correspondance Beaufret-Faurisson Heidegger et le fil invisible », Le Monde,‎ 22 janvier 1988
  4. Janicaud 2005, p. 213
  5. a et b (de) Hugo Ott, « Biographische Gründe für Heideggers "Mentalität der Zerrissenheit" », dans Peter Kemper (dir.), Martin Heidegger - Faszination und Erschrecken : Die politische Dimension einer Philosophie, Campus Verlag,‎ 1990 (ISBN 9783593343723), p. 29
    « Jean Beaufret hat sich, wie wir seit einem Jahr wissen, mit den 'Forschungen' von Faurisson identifiziert und diese gleichsam autorisiert. »
  6. (en) Richard Wolin, « The French Heidegger Debate », New German Critique, no 45,‎ 1988, p. 149 (JSTOR 488100)
    « Beaufret seems to have had a hidden agenda : he was a covert supporter of Robert Faurisson, the French historian who denies the existence of the gas-chambers specifically and the Holocaust in general. »
  7. Annales d'histoire révisionniste, no 3, 1987
  8. a et b (en) Hugo Ott et Allan Blunden (trad.), Martin Heidegger: A Political Life, Harpers Collins,‎ 1993 (ISBN 9780006861874), p. 8
    « They express support for the work that Faurisson is doing, and encourage him to persevere with the same line of research. It was essentially the same line that he (Beaufret) had taken (he writes): but instead of putting his views in writing he had chosen to confine himself to the spoken word, to avoid being hounded by the mob. . »
  9. Ariane Chemin, « Le jour où "Le Monde" a publié la tribune de Faurisson », Le Monde,‎ 20 août 2012 (lire en ligne)
  10. Nadine Fresco, « Négationnisme », dans Encyclopaedia Universalis,‎ 2004 (lire en ligne)
  11. Emmanuel Faye, « L’anti-christianisme de Heidegger et le négationnisme »,‎ 2007
  12. Michel Kajman, « Spécialiste de Heidegger et décédé il y a cinq ans (en 1983) le philosophe Jean Beaufret aurait cautionné les thèses "révisionnistes" sur les chambres à gaz », Le Monde,‎ 8 janvier 1988
    « La revue Annales d'histoire révisionniste, qui véhicule notamment les thèses de M. Robert Faurisson dites « révisionnistes » sur l'existence et le rôle des chambres à gaz utilisées par les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale, publie dans son troisième numéro deux lettres du professeur de philosophie Jean Beaufret, adressées à M. Faurisson [...] Dans l'une de ces lettres, dont Le Monde n'a pu vérifier l'authenticité, datée du 22 novembre 1978, on lit: « Ce mot simplement pour vous transmettre le témoignage de mon indignation devant l'acharnement contre vous — presque unanime — de la presse. Nous assistons visiblement à la « définition » d'un dogme historique, avec toute l'agressivité que le dogmatisme a coutume de déployer. Les introuvables « enfants aux mains coupées » dont parle Gide dans son Journal sont dépassés. Je crois que j'ai fait pour ma part à peu près le même chemin que vous, et me suis rendu suspect pour avoir fait état des mêmes doutes. Heureusement pour moi, ce fut oralement. Mais je ne m'en demande pas moins jusqu'où iront des gens au nom de la probité scientifique! J'ai eu vos coordonnées par Maurice Bardèche, qui est un vieil ami dont je suis bien loin de partager la « doctrine ». Mais, ici, il ne s'agit pas de doctrine. C'est simplement, comme dit le Leibniz des Nouveaux Essais, « un point de fait ou d'histoire ». Vous avez déchainé la meute. Bon courage pour les jours à venir. Peut-être se trouvera-t-il des collègues qui se réveilleront de leur léthargie? À moins que l'Université ne soit devenue — ce que je crois aussi — totalement obédientielle. » »
  13. François Fédier, « Lettre au professeur H. Ott », dans Regarder, voir, Les Belles Lettres - Archambaud,‎ 1995 (ISBN 2-251-44059-3, lire en ligne), p. 249
  14. François Fédier, « Mécanique de la diffamation »,‎ 2007 (consulté le 5 avril 2013)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Collectif, L'Endurance de la pensée. Pour saluer Jean Beaufret, Paris, Plon, 1968.
  • Jean-Philippe Guinle, "Jean Beaufret", Nouvelle Revue française, no 363, Paris, Gallimard, 1983.
  • Pierre Jacerme, "Martin Heidegger et Jean Beaufret : un dialogue", Revue philosophique de la France et de l'étranger, no 4, Paris, PUF, 2002.
  • Dominique Janicaud, Heidegger en France, Hachette,‎ 2005 (1re éd. 2001) (ISBN 201.279185.9)

Liens externes[modifier | modifier le code]