Borne milliaire

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Fragment de borne milliaire avec mention de la distance à Vesontio (Besançon), sous l’empereur romain Trajan (98-117) (musée des beaux-arts et d'archéologie de Besançon) - réf. CIL XIII, 09079 = AE 1901, 00199
Borne milliaire d'une voie romaine d'Alba Helviorum (Ardèche) datée de 145 et conservée au musée d'archéologie nationale - réf. CIL XII, 5565
Borne romaine In situ sur la « Route des patriarches » à Alon Shvut (Israël)

Dans la Rome antique, les bornes milliaires[1] (en latin miliaria au plur., milliarium au sing.) étaient des bornes routières en pierre généralement en forme de colonne portant une inscription et destinées à marquer les distances sur le tracé des principales voies romaines d'Italie et des provinces romaines. Comme leur nom l'indique, les distances étaient mesurées en milles romains, soit environ 1 460 mètres[2]. Toutefois dans les provinces gauloises les distances peuvent parfois être exprimées en lieues ; on parle alors de borne leugaire.

Description générale[modifier | modifier le code]

Les milliaires, le plus souvent, se présentent comme des colonnes cylindriques ou ovalisées, parfois parallélépipédiques, de calcaire, de grès, de granit ou de basalte, dont la base est cubique et en saillie pour permettre un enracinement plus solide, et dont la hauteur varie de 2 à 4 m, le diamètre de 0,5 à 0,8 m. Mais les milliaires peuvent également être accolés contre un rocher ou une construction ; ils peuvent aussi correspondre à un pilier d’une villa, à de simples poteaux indicateurs, à des pierres destinées à aider les cavaliers à se mettre en selle, à des troncs d’arbres… On retrouve pour les bornes modernes et contemporaines les mêmes utilisations.

Usage et aspect[modifier | modifier le code]

Contrairement à ce que leur nom pourrait laisser croire, les bornes milliaires étaient élevées non pas de mille en mille mais simplement pour rappeler les travaux d’entretien des voies romaines, ordonnés par l’Empereur ou par le fonctionnaire placé sous son autorité. Elles portaient une inscription mentionnant habituellement :

  • le nom du magistrat, ou de l'empereur ayant fait réparer la route et sa titulature. La titulature impériale, par sa précision, est d'une grande utilité pour déterminer la date d'érection de la borne. Sous le Haut-Empire, elle est rédigée au nominatif, tandis qu'au Bas-Empire elle est souvent rédigée au datif de dédicace[3] qui transforme la borne en un monument à l'honneur de l'empereur.
  • une formule (fecit, refecit, restituit...)
  • la distance entre le point d'implantation - qui n'est pas mentionné - et le lieu de départ ou d'arrivée, indiquée en milles romains (environ tous les 1 460 mètres), en lieue gauloise (correspondant à un mille et demi), ou leurs subdivisions.

Elles peuvent donc paraître plus proches des panneaux routiers que des bornes kilométriques, mais il est douteux que ce soit leur rôle premier, leur répartition ne correspondant pas nécessairement à cette fonction. Le rôle exact des bornes milliaires a fait l'objet de discussion. Elles assuraient incontestablement un rôle de représentation du pouvoir, dont elles manifestaient l'action. On les a parfois assimilées à des moyens de propagande. Pour Benjamin Isaac si les bornes milliaires ne sont pas des objets utilitaires leur fonction de communication doit être replacée dans le contexte de monarchie autocratique qu'était l'Empire. Ainsi dans la partie orientale de l'Empire les bornes milliaires portent la titulature de l'empereur en latin, alors que les indications de distance sont souvent en grec : cette dernière partie peut donc bien être lue par la population à la différence de la première qui n'est donc pas destinées à être lue par la population provinciale. Cette dernière en effet ne connaît pas en général le latin, langue de l'armée et de l'administration impériale. Mais selon lui, le message n'était pas tant destiné aux soldats qu'utilisé par leur hiérarchie pour manifester sa loyauté envers l'empereur[4].

Une borne de la Via Romana XVIII en Hispanie citérieure, réf. CIL II, 4803

Toujours selon Benjamin Isaac, dans plusieurs provinces, en Bretagne, en Judée et en Pannonie, les premiers milliaires datent du voyage d'Hadrien dans ces régions : l'armée et ses officiers manifestant ainsi leur fidélité au souverain et la bonne administration des territoires placés sous leur autorité. Les bornes n'illustreraient alors pas tant la volonté de l'Empire de manifester sa puissance envers ses sujets que le rapport liant l'empereur et les responsables des provinces[5]. La disposition des bornes le long des routes n'obéirait pas à une logique particulière et l'accumulation de bornes en un même lieu ne signalerait que la répétition mécanique d'un bornage servant à donner des gages de fidélité. Benjamin Isaac note toutefois la possibilité que les bornes aient aussi eu un rôle plus concret indiquant sur le terrain des assignations fiscales.

Th. Kissel a récemment approfondi cette idée et soutient que les bornes avaient un rôle institutionnel et fiscal important. En effet, l'entretien régulier des routes romaines était à la charge des communautés riveraines et sans possibilité d'immunité[6]. Les conditions concrètes de cet entretien sont très mal connues, mais il est certain que le coût était très lourd[7] et certains milliaires portent la mention des communautés ayant participé à la construction ou à l'aménagement de la route[8] même si le plus souvent ils mentionnent l'action de l'empereur, responsable en dernier lieu des routes de l'Empire. Ce dernier pouvait parfois financer les travaux ou les confier à ses soldats. Les milliaires servaient aussi à donner des informations territoriales : dans une dispute territoriale en Phrygie, les milliaires servent de référence pour définir les responsabilités de chacun face aux exigences de l'administration[9], les milliaires délimitaient donc les différentes sections de routes qui devaient être construites ou entretenues par les provinciaux[10].

Chaque réfection ou chaque redéfinition des exigences fiscales pouvait entraîner un rebornage, une nouvelle borne s'ajoutant à l'ancienne. Il est donc assez courant de trouver plusieurs bornes milliaires d'époque différente en un même lieu. Ainsi à Rijswick, non loin de La Haye, on a retrouvé en 1997 quatre milliaires datant des règnes d'Antonin le Pieux, Caracalla, Philippe l'Arabe et Trajan Dèce[11].

Description de quelques bornes[modifier | modifier le code]

Borne placée chez les Nerviens sous Antonin le Pieux (138-161) - réf. AE 1986, 502 = AE 2002, 999 = AE 2003, 1200

Sur certaines d'entre elles, on peut encore lire l’inscription permettant de les dater.

Cette borne est située sur l'actuelle commune de Paudex (Suisse) et porte :

IMP(eratori) CÆS(ari) T(ito) ÆLIO ANTONIN(o) AUG(usto) PIO P(ontifici) M(aximo) TRIB(unicia) POT(estate) CO(n)S(uli) III P(atri) P(atriae). AVENT(ico) M(illia) P(assuum) XXXVIII[12].
« Sous l'empereur César Titus Ælius Antoninus Auguste, le Pieux, grand pontife, revêtu de la puissance tribunicienne, alors qu'il était consul pour la troisième fois, père de la patrie. 38 000 pas d'Avenches. »

De nombreuses bornes ont été réutilisées par la suite, comme support de fontaine, de croix ou comme colonne. Le remploi d'un milliaire de la via Agrippa dans le déambulatoire du chœur de la cathédrale Saint-Apollinaire en est un bon exemple.

Cette borne se trouve à Vaas sur l'ancienne voie romaine Tours - Le Mans.

Elle est en grès roussard. Le texte gravé est inspiré de la carte de Peutinger dont la transcription remonte au IVe siècle.

Ancienne voie romaine au passage du Loir à XVI lieues de Caesarodvnvm (Tours) et Vindinvm (Le Mans).

Borne trouvée près de Rom - réf. CIL 17-02, 00433 = CIL 13, 08928 = CAG-79, p. 269

Borne milliaire de la commune de Rom, située sur la voie romaine Bordeaux-Saintes-Poitiers-Tours, datant de l'empereur Tacite (275-276). Elle est aujourd'hui visible dans une salle du donjon de Niort (Deux Sèvres) et porte l'inscription :

IMP(eratore) CAES(are) MAR(co) CLAV(dio) TACITO INV(icto) PIO F(elici) AVG(usto) PONT(ifice) M(aximo) P(ater) P(atriae) TRIB(uniciae) P(otestatis) CON(sule) II Ad C(ivitatem) P(ictavorum) L(imonum) L(eugae) XVI Ad F(ines) L(eugae) XX

qui signifie :

Sous l’empereur César Marc Claude Tacite invaincu, pieux, heureux, auguste, grand pontife, père de la patrie, revêtu de la puissance tribunitienne pour la première fois, consul pour la seconde fois, seize lieues de Limonum, capitale des Pictons, vingt lieues de la frontière

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Définitions lexicographiques et étymologiques de « milliaire » du TLFi, sur le site du CNRTL.
  2. De façon plus précise, leur nom (mil(l)iarim) vient de celui du mille, le module qui sert à jalonner les voies, soit mille pas romains ou 1478,50 m. Le double pas (passus ; gradus = le pas) était en effet égal à 1,48 m, soit 5 pieds ou 1 perche.
  3. Christian Landes, « Naissance et mort d'une voie romaine », L'Archéologue, no 47,‎ 2000, p. 6
  4. B. Isaac, The Limits of Empire. The Roman Army in the East (revised edition), Oxford, 1993, pp. 304-309« it is conceivable that the imperial titulature appeared on milestones to convince the monarch and his entourage of the loyalty of the provincial governor and his army »
  5. B. Isaac, The Limits of Empire. The Roman Army in the East (revised edition), Oxford, 1993,p. 308 : « they are the symptoms of a system that makes any official suspect who does not produce mechanical declaration of obedience »
  6. Digeste 50, 4, 1 et 12 et 18 cité par Th. Kissel, "Road-Building as a munus publicum" dans P. Erdkamp dir., The Roman Army and the Economy, Amsterdam, 2002, p. 135-136
  7. Th. Kissel, op. cit., p. 130-133
  8. Par exemple CIL III, 199, CIL III, 7195, CIL VIII, 10322 et CIL VIII, 10327
  9. Th. Kissel, op. cit., p. 140-141
  10. Th. Kissel, op. cit., p. 159
  11. De vier mijlpalen van het Wateringse Veld : site présentant la découverte
  12. Référence épigraphique CIL 17-02, 00657 = CIL 13, 09062 = IR-01, 00040 = AE 2006, +00916

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Bibliographie[modifier | modifier le code]


Principaux recueils
  • (la) Corpus inscriptionum latinarum, XVII [Miliaria Imperii Romani], éd. par Gerold Walser (de), et al. : Pars secunda, Miliaria provinciarum Narbonensis Galliarum Germaniarum, Berlin, 1986 (ISBN 978-3-11-004592-5) [= CIL XVII-2] ; Pars quarta, Illyricum et provinciae Europae Graecae. Fasciculus primus, Miliaria provinciarum Raetiae et Norici, Berlin, 2005 (ISBN 978-3-11-017483-0) [= CIL XVII-4-1].
  • (de) Ingemar König (de), Die Meilensteine der Gallia Narbonensis : Studien zum Strassenwesen der Provincia Narbonensis, Bern, 1970 (Itinera romana : Beiträge zur Strabengeschichte des Römischen Reiches, 3) (OCLC 1410505) [= IR-03].
Article de référence
  • (de) Otto Hirschfeld, « Die römischen Meilensteine [Vorgetragen am 8. November 1906] », dans Sitzungsberichte der Königlich Preussischen Akademie der Wissenschaften, [1907-1, Januar bis Juni], Berlin, 1907, p. 165-201 (en ligne) (compte rendu par Adolphe Reinach) ; repr. dans Kleine Schriften, Berlin, 1913, p. 703-743.
Autres anciens articles


Exemples de manuels d'épigraphie en français
  • Bernard Rémy, François Kayser, Initiation à l'épigraphie grecque et latine, Paris, 1999 (ISBN 2-7298-9933-2).
  • René Cagnat, Cours d'épigraphie latine, Douai, 1883 [4e éd. 1914] ; repr. 2002 (ISBN 2-9517759-0-3) ; en part. « Borne milliaire », p. 244-251, dans la 2e éd., 1898 (en ligne).
Sur les voies
Publications anciennes de référence
Atlas


Exemples de travaux régionaux, d'après un corpus
  • Jean-Michel Desbordes, Voies romaines en Gaule, la traversée du Limousin, Limoges, 2010 (suppl. num. 8 à Travaux d'Archéologie Limousine et num. 19 à Aquitania).
  • Gérard Coulon, Les voies romaines en Gaule, Paris, 2007, nouv. éd. 2009 (ISBN 978-2-87772-386-2).
  • Solange Biagi, Bornes milliaires et bornage des voies romaines en Asie mineure à l'époque romaine [Thèse doctorat : Histoire : Paris 1 : 2003], Lille, 2005.
  • Jacques Gascou, « La présence de Tibère en Narbonnaise : les portraits et les inscriptions. II, Les témoignages épigraphiques », dans Revue archéologique de Narbonnaise, 29, 1996. part. p. 56-65 (en ligne).
  • Paul-Marie Duval, « Les voies gallo-romaines », dans Travaux sur la Gaule (1946-1986), Rome, 1989, p. 739-756 (Publications de l'École française de Rome, 116) (en ligne).
  • René Rebuffat, Joëlle Napoli, « Les milliaires ardéchois d'Antonin le Pieux », dans Gallia, 49, 1992, p. 51-79 (en ligne).
  • Pierre Salama, « Bornes milliaires et problèmes stratégiques du Bas-Empire en Maurétanie », dans Comptes-rendus des séances de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 1959, p. 346-354 (en ligne).
  • Pierre Maestracci, Les bornes routières romaines dans les Alpes-Maritimes, Archéam, no 8, 2001 Lire en ligne
Guide
  • Gabriel Thiollier-Alexandrowicz, avec la collab. de Robert Bedon, préf. de Raymond Chevallier, Itinéraires romains en France, d'après la « Table de Peutinger » et l’« Itinéraire d'Antonin », Dijon, Faton, 1996 (Guides monde et musées) (ISBN 2-87844-036-6) (compléments en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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