Arpenteur romain

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Le Corpus Agrimensorum Romanorum, un recueil de différents traités romains sur l’arpentage, rend témoignage de la position éminente de cette technique dans la société et la religion romaine (page d’un manuscrit en écriture onciale du Ve-VIe siècle, Bibliothèque Herzog August de Wolfenbüttel, Cod. Guelff. 36.23 Augusteus 2).

Les arpenteurs romains, ou « agrimenseurs »[1], ou aussi « gromaticiens »[2], comptent au nombre des plus éminents représentants de la géométrie et de la technique romaine. Leurs écrits, compilés au VIe siècle à des fins didactiques, nous sont parvenus largement déformés ou résumés et on hésite sur la paternité respective de certains traités. Les sources disponibles ont fait l'objet d'études fouillées depuis le XIXe siècle, qui ont réhabilité dans une certaine mesure les connaissances techniques de l'ancienne Rome.

Origines[modifier | modifier le code]

La pratique de l'arpentage et du bornage était probablement confiée à l'origine aux augures, lesquels avaient à charge de borner l'assiette d'un temple ou d'un enclos sacré (templum). D'une manière générale, la fondation d'une ville ou l'érection d'un édifice public donnait lieu, chez les Romains, à des rituels précis : ainsi, l'emprise du pomœrium, les enceintes de la Rome primitive, puis celle des colonies ultérieures et des camps des légions en campagne (castramétation), étaient déterminées selon les directives des prêtres. La première mention d'un agrimenseur professionnel est due à Cicéron : il nous a laissé le nom d'un certain Lucius Decidius Saxa, qui était employé sous les ordres de Marc Antoine à l'arpentage des camps militaires[3].

Sous l'Empire, leur réputation s'accrut en même temps que leur effectif. Les mesures d'attribution de lopins de terre aux vétérans de la légion, l'établissement de colons romains dans les provinces et les territoires conquis, le bornage général de l'Empire décrété par Auguste, la séparation entre les terrains privés et publics, sont autant de motifs qui présidèrent à l'émergence d'une corporation reconnue de géomètres et d'arpenteurs. Sous le Bas-Empire, leurs revenus étaient devenus considérables et ils étaient même parfois honorés de l'épithète de clarissimus (« très honorable »). Leur compétence allait bien au-delà de l'application de simples règles de géométrie et de l'emploi d'instruments d'arpentage, incluant une autorité reconnue en matière de droit des sols devant les tribunaux ou dans les conflits entre particuliers. Ce statut social suscita la création d'écoles professionnelles d'arpentage et l'émergence d'une littérature spécialisée, qui perdurèrent du Ier au VIe siècle de notre ère.

Représentants[modifier | modifier le code]

Le plus ancien auteur sur la science des agrimenseurs fut Frontin, dont le traité De agrorum qualitate, consacré aux aspects juridiques de l'arpentage, fit l'objet d'un commentaire par Aggenus Urbicus, un maître d'école chrétien. Sous le règne de Trajan, un certain Balbus, qui avait pris part aux campagnes de ce prince en Dacie, rédigea à l'intention des arpenteurs un traité de géométrie pratique (« Expositio et ratio omnium formarum mensurarum »), probablement inspiré d'un ouvrage grec attribué à Héron d'Alexandrie ; ce traité est dédié à un dénommé Celse, loué pour les améliorations qu'il avait apportées à la groma (peut-être une dioptra, c'est-à-dire une couronne mobile graduée, comme il en existe sur les théodolites). Un article complet est consacré à son contemporain Hygin.

Siculus Flaccus, auteur d'un livre intitulé De condicionibus agrorum qui nous est parvenu, était actif quelques décennies après Trajan ; mais le plus curieux traité d'arpentage qui, quoiqu'écrit dans un latin défectueux, fut longtemps en faveur dans l'enseignement, est l'œuvre d'un certain Innocentius (IVe - Ve siècle) et est intitulé Casae litterarum.

Les traités de géométrie attribués au Moyen Âge à Boèce sont probablement apocryphes. Un autre recueil médiéval, les Gromatici veteres édité par Karl Lachmann au XIXe siècle, est apparemment une compilation de registres cadastraux de terres colonisées (datés du Ve siècle de notre ère), de nomenclatures de bornes physiques, et d'extraits du « Codex de Théodose ».

Selon Mommsen, ce recueil est l'œuvre d'un vicaire (c'est-à-dire d'un gouverneur diocésain) du Ve siècle officiant à Rome, et qui dirigeait une équipe d'arpenteurs.

Les arpenteurs romains furent appelés de différentes façons selon les époques : decempedator (par allusion à leur outil de travail), finitor, metator ou mensor castrorum sous la République ; togati Augustorum comme fonctionnaire sous l'Empire ; et enfin professor, ou auctor lorsqu'ils formaient des apprentis.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. cf. Rabelais, Pantagruel, chap. 30 : transcription directe du latin agrimensor.
  2. c'est-à-dire utilisateurs de la groma ou gruma, une perche de visée utilisée pour les travaux de topographie.
  3. Philippiques, XI, 12 et XIV, 10.

Références[modifier | modifier le code]

Éditions[modifier | modifier le code]

  • F. Blume, Karl Lachmann et A. Rudorff, Die Schriften der Römischen Feldmesser, Berlin,‎ 1848-1852, 2 vol.
    Le tome 1 contient les textes des arpenteurs, le tome 2, le commentaire.
  • C. Thulin, Corpus agrimensorum veterum, Leipzig,‎ 1913
  • Corpus Agrimensorum Romanorum. Codex Arcerianus A., Leyde, Ludguni Batavorum,‎ 1970
    Réédition anastatique du manuscrit le plus ancien des traités des arpenteurs.
  • Marcus Iunius Nypsus (trad. Introduction, Texte, traduction et commentaires de Jelle W. Bouma), Fluminis Varatio. Limitis Repositio, Francfort-sur-le-Main, d'Albrecht Michael, coll. « Studien zur klassischen Philologie Vol. 77 »,‎ 1993, 196 p. (ISBN 978-3-631-45588-3)
  • M. Clavel-Leveque (éd.) et al., Siculus Flaccus. De condicionibus agrorum. « Des conditions des champs », Naples,‎ 1993
  • M. Clavel-Leveque, D. Conso (éd.) et al., Hyginus Gromaticus. Constitutio limitum. « L'établissement des limites », Naples,‎ 1996
  • Balbus : Présentation systématique de toutes les figures. "Podismus" et textes connexes. Extraits d'Épaphrodite et de Vitruvius Rufius : la Mesure des jugères (trad. J.-Y. Guillaumin), Naples,‎ 1996
  • O. Behrends et al., Frontin. L'œuvre gromatique, Luxembourg, Office des publications officielles des Communautés européennes,‎ 1998
  • O. Behrends et al., Pseudo-Hygin. L'œuvre gromatique, Luxembourg, Office des publications officielles des Communautés européennes,‎ 2000
  • J.-Y. Guillaumin (texte et trad.), Les Arpenteurs romains, tome I : Hygin le gromatique, Frontin, vol. 380, Paris, éd. Les Belles Lettres, coll. « Universités de France »,‎ 2005
  • Témoignages antiques sur le bornage dans le monde romain, éd. par François Favory, Antoine Gonzales et Philippe Robin, dans Revue archéologique du Centre de la France, Tours, 1994-1997 (I, II, III et IV).

Littérature secondaire[modifier | modifier le code]

  • G. Argoud et J.-Y. Guillaumin, Autour de la Dioptre d'Héron d'Alexandrie, Publ. de l'Université de Saint-Étienne,‎ 2000 (ISBN 2-86272-199-9)
    Contient plusieurs articles récents sur les techniques des agrimenseurs.
  • Oswald A.W. Dilke, Les arpenteurs de la Rome antique, Sophia Antipolis, éditions APCDA,‎ 1995
  • La condition des « Agrimensores » dans l'ancienne Rome,‎ 1879
  • Moritz Cantor, Die römischen Agrimensoren, Leipzig,‎ 1875
  • G. Rossi, Groma e squadro, Turin,‎ 1877
  • M. J. T. Lewis, Surveying Instruments of Greece and Rome, Cambridge University Press,‎ 2001
  • Barthold Georg Niebuhr, Roman History, vol. II, annexe (trad. angl.)
    est à l'origine du regain d'intérêt pour les agrimenseurs romains
  • (en) « Arpenteur romain », dans Encyclopædia Britannica, 1911 [détail de l’édition] [lire en ligne]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]