Solastalgie

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La solastalgie ou éco-anxiété est une forme de détresse psychique ou existentielle causée par les changements environnementaux[1], en particulier le réchauffement climatique[2]. Ce concept permet aussi selon Glaway & al. (2019) de mieux comprendre certains liens entre santé humaine et santé environnementale, qui inclut la santé des écosystèmes, en particulier via « les effets cumulatifs des changements climatiques et environnementaux sur la santé mentale, émotionnelle et spirituelle »[3]. Le syndrome de solastalgie peut être associé à une un stress pré-traumatique (en référence au stress post-traumatique).

Selon B. Morizot, la solastalgie fait partie des « signaux faibles » qui intéressent les prospectivistes, « nous ne sommes plus « chez nous » » semblent penser un nombre croissant d'êtres humains qui ne reconnaissent plus « leur » ou « la » planète, notamment car « le climat qui préside à toutes les dynamiques écologiques est perturbé[4]. » Chez les peuples autochtones souvent restés plus proches de la nature, il contribue au sentiment d'insécurité territoriale et culturelle[5]. Selon une étude récente (2019) « Compte tenu de la rapidité et de l'ampleur des changements climatiques ainsi que de la perte de biodiversité, de la pollution, de la déforestation, de l'extraction débridée de ressources et d'autres problèmes environnementaux, de plus en plus de personnes seront confrontées à la solastalgie »[3].

Étymologie[modifier | modifier le code]

Le mot solastalgie est un néologisme inventé en 2003 par le philosophe australien de l'environnement Glenn Albrecht, avec un premier article publié sur ce sujet en 2005[6].

C'est une combinaison de deux mots :

  1. le mot latin solari/sōlācium (consolation, réconfort) dont une partie des significations a trait à l'atténuation d'une détresse ou à la fourniture de réconfort, d'une consolation face à des événements pénibles ; la désolation (solus et desolare) a des significations liées à l'abandon et à la solitude (paysage désolé)[7] ;
  2. -algia, mot de racine grecque évoquant la douleur physique, la maladie ou dans le cas présent la douleur morale.

Selon E.P Richards (2018), le concept a été construit par Glenn Albrecht de sorte qu'il soit une référence fantôme ou qu'il ait une similitude structurelle avec le concept de nostalgie, faisant qu'une référence de lieu lui est incorporée... La solastalgie serait donc la douleur morale (voire une maladie) causée par la perte (avec manque de réconfort et le sentiment d'isolement) liée à l'état actuel d'un habitat, lieu ou territoire[7] ... C'est aussi la douleur ressentie lorsqu'on prend conscience que l'endroit où l'on réside et/ou qu'on aime est dégradé irrémédiablement ou pour longtemps à échelle humaine de temps. C'est une notion qui aurait quelque chose à voir avec le mal du pays mais qui peut être projeté vers le futur.

Recherche, développement du concept[modifier | modifier le code]

Depuis le début du XXIème siècle, des voix s'élèvent, notamment dans les pays anglo-saxons, pour alerter sur les conséquences psychologiques, actuelles et à venir, des dégradations environnementales locales et globales. Joseph Reser, chercheur australien en psychologie environnementale, a orienté ses travaux vers l'étude des conséquences psychologiques des changements environnementaux[8].

Pour mieux comprendre comment l'arrivée de la « collapsologie » suscite une prise de conscience qui peut induire chez les individus (et dans la société) des jeux complexes et parfois évolutifs entre désemparement et volonté ou capacités à (ré)agir, des sociologues comme Laurence Allard, Alexandre Monnin et Cyprien Tasset appellent « à documenter empiriquement ce que fait l’effondrement, et ce qu’en font celles et ceux à qui cette idée « fait » quelque chose[9]. En effet, l’effondrisme pose la question des façons de se positionner non pas uniquement par rapport à une théorie, mais également par rapport à des expériences individuelles et collectives »[9].

La solastalgie est un profond sentiment de détresse, apparaissant souvent en lien direct avec un lieu, un paysage (celui de l'enfance, un paysage que l'on s'est approprié, le territoire d'une tribu autochtone jusqu'alors considéré comme patrimoine et bien commun...), ou une vision générale de la Nature. Ce sentiment intègre donc des aspects environnementaux mais aussi sociaux, spatiaux et temporels (du passé au futur). Là où la nostalgie nait d’un regret d’un passé (éventuellement idéalisé), la solastalgie est une sorte d’équivalent pour le futur ; le regret d’un futur environnemental (meilleur ou moins dégradé que la situation actuelle) qui ne pourra advenir, engendrant éventuellement une culpabilité, ou un désespoir (éventuellement lié au sentiment de déni de la part de la société qui semble refuser de voir la destruction de cet avenir)[10]. Selon Askland & Bunn (2018), il ne s’agit « pas simplement d’une détresse psychologique autocentrée sur l'acteur, mais plutôt d’une préoccupation ontologique ; La détresse solastalgique réside dans la connexion entre l'acteur et ses réalités. La solastalgie doit être considérée comme une «anxiété ontologique» plus profonde ». Elle nait d’une « dissonance » environnementale (spatiale et temporelle) sous-tend une anxiété ontologique. Les sentiments de changement et de perte probablement irréversible et grave qui en résultent sont liés à « des questions de pouvoir et de dépossession dépassant le cadre biophysique » (l’individu a le sentiment d’avoir perdu le pouvoir d’agir respectueusement de son environnement, il en est dépossédé pour le présent, mais aussi pour le futur et celui donc des générations futures[10] ; Askland & Bunn (2018) affirment « que la détresse liée au lieu doit être comprise comme un traumatisme ontologique, en tant que fabrication du lieu, de l'appartenance et des relations sociales enchâssées dans la perturbation du sentiment permanent d'association avec le domicile »[10]. Elle résulte de la perte de « moyens non seulement de faire le lien avec le passé, mais aussi d’imaginer l’avenir »[10].

Certains comme N Elder (2019) évoquent une dimension « prémonition »[11]

Formes cliniques du syndrome[modifier | modifier le code]

Selon Alice Desbiolles, médecin en santé publique spécialisée en santé environnementale, la solastalgie est polymorphe : elle peut prendre de nombreuses formes cliniques (de l’insomnie à l’angoisse, voire à la dépression) et avoir des origines variées selon les sujets qui touchent les individus, (...). La solastalgie affecte les individus conscients qu’ « il n y a pas de planète B [...]. Cette absence d’alternative peut se traduire par une souffrance morale, qui ressemble à s’y méprendre à la nostalgie ou à la mélancolie qu’un individu ressent en quittant le foyer aimé »[12].

Conscience du problème[modifier | modifier le code]

Si aux États-Unis, ce nouveau mal du siècle tourne au phénomène, en Europe, la conscience du phénomène ne semble commencer à se médiatiser qu'à partir du milieu des années 2010. Cette souffrance morale est encore à la fois peu connue et peu reconnue, notamment des professionnels de santé. Nul chiffre officiel n’existe quant au nombre de personnes atteintes[13].

Dans la littérature scientifique[modifier | modifier le code]

Pour mieux définir ce concept ou ses évolutions récentes et pour « identifier les priorités pour les recherches future », une étude récente (publiée en 2019) a analysé 15 ans de littérature scientifique ayant porté sur le sujet, à partir de 4 questions spécifiques : (1) Comment la solastalgie est-elle conceptualisée et appliquée dans la littérature ? (2) Comment la solastalgie est-elle vécue et mesurée dans la littérature? (3) Comment la « place » est-elle comprise dans la littérature sur la solastalgie? et (4) La littérature actuelle sur la solastalgie est-elle en prise avec les visions du monde et les expériences des peuples autochtones ? Les auteurs concluent que tout en affinant les fondements théoriques du sujet, il faudrait « couvrir, avec des méthodes plus étendues, une plus grande diversité de personnes et de lieux » concernés par ce sujet [3]. Selon eux, les liens entre l'évolution des paysages et la solastalgie appellent à « mieux comprendre les expériences vécues par les peuples autochtones de la transformation et de la dégradation du paysage dans le contexte de traumatismes historiques »[3].

Dans le droit[modifier | modifier le code]

En Australie, un procès intenté par une communauté (Bulga Milbrodale Progress Association) contre un projet minier de Rio Tinto a été remporté par la communauté en 2013, avec l’aide de Glenn A. Roberts comme Expert-Témoin, et sur la base d'une reconnaissance par le Juge d'un impact trop important en termes de pollution et de solastalgie, mais le projet avait l'aval du gouvernement, qui a fait voter une nouvelle loi qui a permis à Rio Tinto de néanmoins mettre son projet à exécution. [14]

Remèdes[modifier | modifier le code]

Selon Alice Desbiolles, médecin de santé publique spécialisée en santé environnementale, des solutions peuvent pallier cette angoisse. À l’échelle individuelle, il est ainsi possible d'entrer dans une logique zéro déchet, de consommer moins de viande et de poisson, de limiter nos déplacements – notamment en avion –, voire de manger bio produit localement pour limiter l’usage des pesticides et d'hydrocarbures. D'une façon plus collective, on peut se joindre aux marches pour le climat, soutenir ou participer à une association, signer des pétitions en ligne à vocation écologique[15].

Des artistes se saisissent de ce concept ou du sentiment de solastalgie. Par exemple xxxx estime que la solastalgie « engendre un état particulier d’attention » est une émotion que l'on peut reproduire (ou provoquer) via des environnements virtuels immersifs. Il fait de cet outil une œuvre artistique de Recherche-création transposant des émotions ou angoisses vécues dans le monde réel. Son projet consiste à « présenter un espace immersif permettant de visualiser un problème psychologique lié à une angoisse ressentie face à notre capacité d'adaptation environnementale »[16].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Seuil (ISBN 978-2-02-133258-2)
  2. « Sommaire de la 4e heure avec Marie-France Bazzo à 8 minutes 06 », sur https://ici.radio-canada.ca/ (consulté le 6 août 2018)
  3. a b c et d Galway, L. P., Beery, T., Jones-Casey, K., & Tasala, K. (2019). Mapping the solastalgia literature: A scoping review study. International journal of environmental research and public health, 16(15), 2662. URL: https://www.mdpi.com/1660-4601/16/15/2662/pdf
  4. Morizot B (2019) Ce mal du pays sans exil. Les affects du mauvais temps qui vient. in Critique 2019/1-2 (n° 860-861), pages 166 à 181 , (1), 166-181 | résumé.
  5. Basile S & al. (2017) Perceptions des femmes atikamekw de leur rôle et de leur place dans la gouvernance du territoire et des ressources naturelles ; Chaire de recherche du Canada en foresterie autochtone, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQA T) Thibault Martin. (Voir encadré 1) | URL:http://depositum.uqat.ca/703/1/Basile%2C%20Suzy.pdf#page=62
  6. (en) Glenn Albrecht, « 'Solastalgia' A New Concept in Health and Identity », Philosophy, Activism, Nature,‎ , p. 45 (lire en ligne, consulté le 14 juillet 2019)
  7. a et b Richards E.P (2018) The Societal Impacts of Climate Anomalies During the Past 50,000 Years and their Implications for Solastalgia and Adaptation to Future Climate Change. Hous. J. Health L. & Pol'y, 18, 131. URL:https://digitalcommons.law.lsu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1422&context=faculty_scholarship
  8. « Connaissez-vous la solastalgie ? », Atlantico, Marie Romanens, lire en ligne
  9. a et b Allard, L., Monnin, A., & Tasset, C. (2019) Est-il trop tard pour l’effondrement?. Multitudes, (3), 53-67 (résumé)
  10. a b c et d Askland H.H & Bunn M (2018) Lived experiences of environmental change : Solastalgia, power and place. Emotion, Space and Society, 27, 16-22.
  11. Elder N (2019) Paradox, Sunrise, and a Thirsty Place: An artist ponders climate crisis and solastalgia through multiple landscapes. American Scientist, 107(5), 266-270 (résumé).
  12. Paul Malo, Consoglobe, 9 février 2019, « lire en ligne
  13. Paul Malo, Consoglobe (2019) , Eco-anxiété, solastalgie, nouveau mal du siècle ; 9 février lire en ligne
  14. Albrecht G.A (2018) Public Heritage in the Symbiocene. In The Oxford Handbook of Public Heritage Theory and Practice (p. 355). Oxford University Press.Voir p 360
  15. Tribune libre d'Alice Desbiolles, « La solastalgie, ou le nouveau mal du siècle ? », La Croix, 30 janvier 2019, lire en ligne
  16. Filion É (2019) Projet Solastalgia : le design des émotions pour la conception d’environnements de réalité virtuelle |Dissertation doctorale de maitrise en Art |Université du Québec à Chicoutimi| résumé.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]