Écopsychologie

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Ne doit pas être confondu avec Psychologie environnementale.

L'écopsychologie est née de la rencontre entre l'écologie et la psychologie. Elle concerne la relation entre les humains et la nature.

L’écopsychologie considère la psyché humaine comme faisant partie intégrante de « la toile de la vie » et l’environnement naturel comme partie intégrante de la psyché humaine.

Ainsi l’écopsychologie s’intéresse aux effets de l’environnement naturel sur la santé mentale en même temps qu’aux conséquences de nos problématiques psychiques sur la Terre vivante. Elle invite l’écologue et le psychologue à changer leur paradigme pour repenser les liens que l’homme et la nature entretiennent, avec le postulat que protection de notre santé mentale et protection de notre milieu naturel sont indissociables. L’écologie se doit d’intégrer les facteurs psychologiques dans son appréhension de la crise environnementale. De la même manière, les approches thérapeutiques se doivent de s’ouvrir aux apports de l’écologie.

Histoire[modifier | modifier le code]

L'invention du terme est attribuée à Theodore Roszak, dans son livre de 1992, The Voice of the Earth[1], auquel le sous-titre An Exploration of Ecopsychology a été ajouté à une édition ultérieure[2]. Mais les sources de l'écopsychologie sont bien antérieures.

Le domaine de l'écopsychologie s'étend au-delà du domaine conventionnel de la psychologie, qui avait traditionnellement considéré le psychisme comme une question qui ne concernait que les humains. L'écopsychologie examine les raisons pour lesquelles les gens continuent d'adopter des comportements nuisibles à l'environnement et de développer des méthodes de motivation positive pour l'adoption de pratiques durables[3].

Maîtres à penser[modifier | modifier le code]

L’écopsychologie puise son inspiration dans les pensées développées dans les domaines de la psychologie, de la philosophie, de l'écologie, de l'anthropologie... par de nombreux chercheurs. Parmi les plus importants, nous trouvons :

Carl Gustav Jung. Le psychanalyste de Zurich a mis le doigt sur la dérive rationaliste du monde moderne qui a conduit les êtres humains à se vivre comme séparés de la nature. Cette nature malmenée est tout autant la nature extérieure que celle à l’intérieur du sujet[4]. Carl Gustav Jung développa l’idée de l’existence d’une « âme collective », appelée par lui « inconscient collectif », idée qui sera reprise par Theodore Roszak.

James Hillman. Après avoir suivi une formation d’analyste jungien, James Hillman a développé une pensée originale qui l’a conduit à proposer une « psychologie archétypale ». Dans le livre qu’il a co-écrit en 1992 avec Michael Ventura, Malgré un siècle de psychothérapie le monde va de plus en plus mal, il reproche à la psychologie de ne pas prendre en compte l’environnement, « en séparant l’âme du monde qui l’entoure ».

Abraham Maslow et la psychologie humaniste. Née dans les années 1960, la psychologie humaniste repose sur l’idée qu’il existe en chacun un mouvement de vie qui le pousse à la réalisation de son potentiel unique. Elle appréhende l’être humain dans son rapport avec son environnement sociétal, qui malheureusement représente souvent un obstacle à cette réalisation. Abraham Maslow a soutenu le développement de la psychologie humaniste en créant l’American Association for Humanistic Psychology.

Edward O. Wilson. En 1984, Edward O. Wilson, le fondateur de la sociobiologie, a fait « l’hypothèse de la biophilie » : il existerait en chacun une tendance innée à se chercher des liens avec la nature et avec d'autres formes de vie.

Gregory Bateson. Anthropologue de formation, Gregory Bateson a utilisé sa connaissance des mécanismes systémiques pour comprendre la communication humaine. En 1972, il publia Vers une écologie de l’esprit dans lequel il montre que nos pensées sont influencées par l’environnement culturel dans lequel nous vivons et qu’en retour elles influencent notre description de l’environnement. Un centre a été dédié en 1959 à l’exploration des implications thérapeutiques des travaux de Gregory Bateson : le Mental Research Institute (MIT) qui deviendra plus tard l'Ecole de Palo Alto.

Paul Shepard. Ce biologiste et environnementaliste américain est reconnu pour son approche novatrice, interdisciplinaire, qu’il désigna lui-même par le terme d’« écologie humaine ». En 1982, dans Nature and Madness, il soulève la question du rapport entre la construction de la psyché et les comportements de plus en plus dévastateurs vis-à-vis de la planète. Avec insistance, il interroge : « Pourquoi la société persiste-t-elle à détruire son habitat ? » et critique sévèrement notre civilisation moderne industrielle et sédentaire. Par ces idées, Paul Shepard est souvent considéré comme le père de l’écopsychologie.

Arne Naess et l’écologie profonde. Pour ce philosophe norvégien, si l’on veut résoudre la problématique environnementale, les mesures techniques et les incitations à des pratiques plus respectueuses s’avèrent insuffisantes sans transformation culturelle. Avec l’écologie profonde, initiée par Arne Naess, il s’agit de sortir de la position anthropocentrée pour aborder les problèmes de manière globale, holistique[5].

Précurseurs[modifier | modifier le code]

Parmi les précurseurs, se dégage la figure de Robert Greenway.

Formé à l’écologie, Robert Greenway rencontra Abraham Maslow en 1960. À la suite de quoi, il suivit des études de psychologie à l’université de Brandeis. Comme il ne pouvait envisager de lâcher l’approche écologique pour la psychologie, il affirma haut et fort le lien crucial qui existait entre les deux domaines et, en 1963, rédigea un texte présentant pour la première fois un champ unifié : la « psychoécologie ».

Plus tard, il conduisit des expériences d’immersion dans des espaces sauvages et poursuivit son travail de recherche sur les relations entre la psychologie humaniste et la psychoécologie. Il enseigna cette dernière à la Sonoma State University, au Nord de la Californie, pendant 22 ans, et développa un programme de thérapie basé sur l’immersion dans la nature.

Theodore Roszak et la diffusion du mouvement au grand public[modifier | modifier le code]

En 1989, un groupe de psychologues et d'environnementalistes de Berkeley s'est constitué afin de relier les théories et pratiques de la psychologie et de l'écologie [6]. Theodore Roszak, écrivain et professeur d’histoire, s'est joint à eux. Et c'est lui qui, en 1992, avança le terme d’ « écopsychologie » dans son ouvrage The Voice of the Earth : An exploration of ecopsychology. Rapidement, en raison de ses différentes publications et de ses conférences sur le sujet, il devint le promoteur du nouveau mouvement. 

En 1995, il publia avec deux psychologues, Mary Gomes et Allen Kanner, une anthologie, Ecopsychology, Restoring the Earth, Healing the Mind, considérée depuis comme le texte d’introduction à l’écopsychologie.

La notion centrale de l'écopsychologie proposée par Roszak est celle d'« âme du monde » (anima mundi). Roszak reprend le concept d'inconscient collectif développé par Carl Gustav Jung pour le généraliser à l'ensemble du vivant sous la forme d'un « inconscient écologique ». Il existerait ainsi une psyché universelle, l'âme du monde, à laquelle tous les êtres de tous les temps participeraient en interdépendance[1]. Cette perspective holiste et moniste peut être rapprochée de l'hypothèse Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis, ainsi que de l'écologie profonde proposée par Arne Naess, même si elle s'en différencie sur de nombreux points[2].

Deux générations de l'écopsychologie[modifier | modifier le code]

Les premiers chercheurs en écopsychologie s'inscrivaient dans le bouleversement conceptuel des années 1960 aux États-Unis. Alors qu'au tournant du XXIe siècle l’écopsychologie s’est retrouvée en perte de vitesse, de nouveaux chercheurs, dits de seconde génération, se sont mobilisés pour remettre en question cette influence contre-culturelle du mouvement et son scepticisme à l’égard de la recherche scientifique. Face à l’enthousiasme parfois trop idéaliste des débuts, ils cherchaient à revenir à plus concret. À savoir, accorder à nouveau de l’intérêt aux études en cours, notamment en psychologie environnementale et en psychologie de la conservation (branche qui s'est détachée de la psychologie environnementale pour "promouvoir une relation saine entre les humains et le reste de la nature"[7]), et porter davantage attention à ce qui se passait lors de leurs pratiques.

Thomas Joseph Doherty, qui a fondé la revue Ecopsychology[8] en 2009, fut le chef de file de cette seconde génération.

Principes fondamentaux[modifier | modifier le code]

L'homme et la nature ou l'homme est la nature[modifier | modifier le code]

Si la perspective systémique nous a appris que l’homme n’existe pas en tant qu’individu isolé des autres individus et de la société, la perspective de l’écopsychologie élargit cette conception au lien d’interdépendance entre les humains et l'environnement naturel. Elle reconnaît ainsi le lien ontologique homme-nature en considérant que l’homme ne se situe pas à la pointe d’une hiérarchie entre les différentes espèces vivantes, mais qu’il fait partie intégrante de l’écosystème.

Société occidentale malade[modifier | modifier le code]

L’ère de l’anthropocène accueille un homme qui déraisonne en exploitant à outrance les ressources dont il a besoin pour assurer sa survie.

Comment l’homme en est-il arrivé à détruire son environnement ? Au cours de l’évolution, le genre Homo a vécu en tant que chasseur-cueilleur en parfaite harmonie avec la nature. La révolution néolithique, apparue il y a quelques 10 000 ans, a conduit l’homme à domestiquer les animaux et les plantes. Ainsi l’invention de l’agriculture et de l’élevage a constitué une première étape de maîtrise du monde naturel par l’homme. La déconnexion entre l’homme et le monde naturel s’est poursuivie au travers de l’avènement de la pensée rationnelle en Grèce puis l’apparition des religions monothéistes. La suite de la déconnexion réside dans l’apparition d’une pensée dualiste et d’une vision mécaniste de l’univers. La révolution industrielle ouvrira la porte à l’exploitation des ressources naturelles, au développement de l’agro-industrie, à une logique de croissance dans un contexte sociétal hautement individualiste et peu en accord avec les principes du vivant (P. Shepard, R. Metzner, S. Rabourdin).

Écopsychologie pratique: le « Travail qui relie »[modifier | modifier le code]

Joanna Macy, auteure de Écopsychologie pratique et rituels pour la terre (avec Molly Young Brown)[9] et L'espérance en mouvement (avec Chris Johnstone)[10], est une référence du domaine. Elle a initié les premiers ateliers du «  Travail qui relie  »[11]. Ces ateliers vise à faire prendre conscience aux participants, par des exposés théoriques ainsi que de manière expérientielle par des exercices et des rituels, de l'interdépendance de tous les êtres et de l'interrelation entre soi et la Terre. La souffrance ressentie par les participants et partagée au cours du « rituel clé » du « Mandala de nos vérités » doit être comprise comme l'expression d'une souffrance de la Terre elle-même[2]. « Soigner l'esprit » revient ainsi à « guérir la Terre »[6]. L'atelier vise alors à « changer de perspective », c'est-à-dire à réinsérer l'humain à sa juste place au sein de la « toile de la vie » et du « temps profond » (deep time) afin de « changer de cap » et « d'aller de l'avant » en favorisant des initiatives et des projets s'inscrivant dans une perspective écocentrique[2]. Le « Travail qui relie » (TQR) est ainsi une pratique centrale de l'écopsychologie, même si celle-ci ne se réduit pas à celle-là.

Dans l'espace francophone européen, les ateliers de Travail qui relie sont organisés principalement par les associations Terr'Eveille en Belgique, Roseaux dansants en France et le Réseau Romand d'écopsychologie en Suisse romande. L'ethnographie menée par Jean Chamel montre que ces ateliers intéressent particulièrement les personnes de revendiquant de la « transition intérieure » au sein du mouvement des Villes en transition, et qu'ils sont aussi prisés des initiateurs de la collapsologie, lesquels trouvent dans cette « apocalyptique écologique expérientielle » une manière de s'armer spirituellement face à l'effondrement et de fonder des « réseaux de temps difficiles »[12]. Selon lui, le TQR peut être approprié de différentes manières: « chacun peut trouver dans l’écopsychologie ce qu’il cherche, et en donner des interprétations différentes. J’ai constaté que certains en attendaient la résolution de leurs propres problèmes, d’autres étaient dans une démarche plus politique »[13].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Roszak, Theodore, 1933-2011., The voice of the earth : an exploration of ecopsychology, Phanes, (ISBN 1890482803, 9781890482800 et 1890482811, OCLC 51395992, lire en ligne)
  2. a b c et d Jean Chamel, « Tout est lié ». Ethnographie d’un réseau d’intellectuels engagés de l’écologie (France-Suisse) : de l’effondrement systémique à l’écospiritualité holiste et moniste, Lausanne, Université de Lausanne, , 471 p. (lire en ligne)
  3. Philippe Le Bé, « « Le climat se réchauffe car nos cœurs sont trop froids » », Le temps,‎ (lire en ligne, consulté le 5 avril 2019).
  4. Kathleen Meagher, « Earth Has a Soul C. G. Jung ,The Earth Has a Soul: The Nature Writings of C G. Jung, (ed. Meredith Sabini ), Berkeley, CA, North Atlantic Books, 2002. », The San Francisco Jung Institute Library Journal, vol. 22, no 3,‎ , p. 75–75 (ISSN 0270-6210, DOI 10.1525/jung.1.2003.22.3.75, lire en ligne, consulté le 30 novembre 2019)
  5. Équipe de recherche Fabula, « Arne Naess, Vers l'écologie profonde », sur https://www.fabula.org (consulté le 30 novembre 2019)
  6. a et b Egger, Michel Maxime, (1958- ...)., Soigner l'esprit, guérir la terre : introduction à l'écopsychologie, Genève, Labor et Fides, impr. 2015, cop. 2015, 288 p. (ISBN 9782830915693 et 2830915690, OCLC 910875915, lire en ligne), p. 24-25
  7. Le souci de la nature - Apprendre, inventer, gouverner - CNRS Editions (lire en ligne)
  8. « Ecopsychology | Mary Ann Liebert, Inc., publishers », sur home.liebertpub.com (consulté le 30 novembre 2019)
  9. Macy, Joanna, 1929- ... et Impr. Vasti-Dumas), Écopsychologie pratique et rituels pour la Terre : retrouver un lien vivant avec la nature, Éd. le Souffle d'or, dl 2008 (ISBN 9782840583493 et 2840583496, OCLC 470617232, lire en ligne)
  10. Macy, Joanna (1929-....)., Egger, Michel Maxime (1958-....)., Carré, Claire. et Ferrand, Françoise., L'espérance en mouvement : comment faire face au triste état de notre monde sans devenir fous (ISBN 9782830916577 et 2830916573, OCLC 1041152584, lire en ligne)
  11. Lila Erard, « L'écopsychologie, à la racine de l'inaction », Le temps,‎ , p. 28.
  12. Jean Chamel, « Faire le deuil d'un monde qui meurt. Quand la collapsologie rencontre l'écospiritualité », Terrain,‎ n° 71 / printemps 2019, p. 68-85 (lire en ligne)
  13. « L'écopsychologie veut renouer le lien entre les humains et la nature », sur Reporterre, le quotidien de l'écologie (consulté le 26 avril 2019)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Meredith Sabini, C. G. Jung on Nature, Technology & Modern Life, North Atlantic Books, 2002.
  • James Hillman & Michael Ventura, Malgré un siècle de psychothérapie le monde va de plus en plus mal, Ulmus Company LTD, 1998.
  • Abraham Maslow, Vers une psychologie de l’être, Fayard, 1972.
  • Edward O. Wilson, Biophilie, Biophilia / José Corti, 2012.
  • Gregory Bateson, Vers une écologie de l'esprit, tome 1, Essais (poche),1995, tome 2, Le Seuil, 2008.
  • Paul Shepard, Nature and Madness, The University of Georgia Press, 1982.
  • Paul Shepard, Nous n'avons qu'une seule terre, Biophilia / José Corti, 2013.
  • Paul Shepard, Retour aux sources du Pléistocène, Editions Dehors, 2013.
  • Arne Naess, Écologie, communauté et style de vie, MF éditions, 2008, 372 p., Charles Ruelle (traducteur), Hicham-Stéphane Afeissa (postfacier) Traduction du livre Ecology, community and lifestyle, écrit en 1976 et traduit en anglais en 1989, qui est le livre fondateur de la deep ecology.
  • Arne Naess, Vers l’écologie profonde, éditions Wildproject, 2009.
  • Theodore Roszak, The Voice of the Earth, an exploration of Ecopsychology, Phanes Press, 1992.
  • Theodore Roszak, Mary E. Gomes and Allen D. Kanner, Ecopsychology. Restoring the Earth, Healing the Mind, Sierra Club Books, San Francisco, 1995.
  • Sabine Rabourdin, Replanter les consciences, Yves Michel, 2012.
  • Ralph Metzner, « The split between Spirit and Nature in European Consciousness »,
  • Andy Fisher, Radical Ecopsychology, Psychology in the Service of the Life, 2nd edition, Suny Press, 2013.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]