Le Dormeur du val

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Le Dormeur du val
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Photo du manuscrit Le dormeur du Val.
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Incipit
« C'est un trou de verdure où chante une rivière… », « Ein grüner Winkel den ein Bach befeuchtet… »Voir et modifier les données sur Wikidata

« Le Dormeur du val » est un sonnet en alexandrins d'Arthur Rimbaud. Ce poème est le second poème du second Cahier de Douai (ou Recueil Demeny). Il est daté sur le manuscrit «  ». Premières publications connues : Anthologie des poètes français, tome IV, Lemerre, 1888 ; Reliquaire, Genonceaux, 1891 ; Poésies complètes, Vanier, 1895 (une publication préoriginale dans Le Progrès des Ardennes a été signalée par Charles Marc Des Granges, sans confirmation pour le moment du fait de l'absence de la collection complète du journal dans les bibliothèques publiques).

« Le Dormeur du Val », est un des poèmes les plus connus du poète, bien qu'il présente une esthétique encore peu innovante : utilisation du sonnet, de l'alexandrin, de rimes régulières. On est de fait encore loin de la modernité d'Une Saison en enfer ou des Illuminations, dernières œuvres du poète, ou même de l'audace des images dans « Le Bateau ivre », composé seulement un an plus tard. Le Dormeur du val n'en demeure pas moins un poème très abouti, montrant une grande maîtrise des règles de versification (en particulier un usage très expressif du rejet) — ce qui est en soi remarquable de la part d'un auteur âgé de seize ans à peine[1] — et puissamment évocateur de par le contraste entre la douceur du cadre et la chute glaçante qui en révèle le contexte macabre.

Texte du poème[modifier | modifier le code]

C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

— Arthur Rimbaud, Le Dormeur du val, octobre 1870

Forme[modifier | modifier le code]

Le poème se présente sous la forme d'un sonnet, composé de rimes croisées (ABAB) et (CDCD) pour les huit premiers vers, d'une rime plate (EE) aux vers 9-10 et d'une rime embrassée (FGGF) aux vers 11-14. Cette disposition est fréquemment utilisée par Charles Baudelaire dans Les Fleurs du mal, notamment.

Contexte historique[modifier | modifier le code]

Ce poème est sans doute inspiré au jeune Rimbaud, 16 ans à l'époque, par la guerre franco-prussienne de 1870, et plus particulièrement par la bataille de Sedan scellant la défaite française le , à moins de 20 kilomètres de Charleville, son lieu de résidence à l'époque. Cette scène, un soldat mort au milieu d'une nature omniprésente et accueillante, suscite effectivement l'indignation de Rimbaud. Il est cependant peu probable que celui-ci ait réellement assisté à ce qu'il décrit[2].

Dans ce contexte, Rimbaud a pu vouloir évoquer un déserteur exécuté, ou un soldat grièvement blessé dans les combats, venu mourir dans ce lieu idyllique[3].

Image et description de la nature : le cadre[modifier | modifier le code]

Une nature animée omniprésente[modifier | modifier le code]

La nature est une entité extrêmement présente dans ce poème, ce que traduit la récurrence du champ lexical correspondant (« verdure », « rivière », « montagne », « rayon »...). Mais cette nature apparaît bien particulière, très vive et active, comme le traduisent les nombreux verbes d'action utilisés (« chante » renforcé par l'allitération de consonnes dentales au vers 1 [t]/[d], « accrochant », « mousse »...) qui contribuent à personnifier les différents éléments naturels : la « rivière », la « montagne », le « val ». Cette impression de foisonnement et de complexité est encore accentuée par l'utilisation de subordonnées (« où chante... », « qui mousse... »), l'adverbe d'intensité « follement », mais passe aussi par des rythmes accélérés. Par exemple, au vers 3, les accents délimitent trois groupes de syllabes : 2 (« D'argent ») - 4 (« où le soleil ») - 6 (« de la montagne fière ») ; cela confère au vers un élan, une vivacité particulières[4].

Un cadre enchanteur et accueillant[modifier | modifier le code]

C'est une nature bienfaisante et harmonieuse : elle réunit l'eau, le soleil et la végétation. Rimbaud décrit la fluidité de l'eau par l'enjambement du vers 1 au vers 2. À cet égard, « la Nature » au vers 11 se change en allégorie maternelle et protectrice, par l'emploi du lexique de la maternité (« berce-le chaudement »), et plus généralement de la douceur (« lit », « baignant »). La périphrase « trou de verdure » au vers 1 évoque de plus un refuge. De même, l'emploi de l'épithète « petit » traduit dans une certaine familiarité[5].

Des jeux sur les sens[modifier | modifier le code]

Cette description fait appel à plusieurs sens, principalement la vue (présente notamment à travers les adjectifs de couleur : « bleu », « vert », « pâle ») sur laquelle on insiste par des rejets aux vers 2/3 (« D'argent ») et 3/4 (« Luit »), l'odorat (« sa narine »), le toucher (qui passe par des prépositions marquant des positions : « dans son lit vert », « étendu dans... », « la main sur la poitrine »), l'ouïe (« chante »). Rimbaud met ici en place des synesthésies, comme Baudelaire avant lui dans son poème Correspondances, qui conduisent parfois à des images paradoxales, liant les sensations de façon inhabituelle : « un petit val qui mousse de rayons » (reliant éléments solide et liquide à des radiations), « la lumière pleut » (reliant là encore élément liquide et radiation). Finalement, bien qu'agréable et vigoureuse, cette nature familière revêt aussi des aspects plus mystérieux et étranges[6].

L'intégration d'un personnage : le soldat[modifier | modifier le code]

Le tableau L'homme blessé de Gustave Courbet, représentant une scène similaire à celle évoquée dans le poème d'Arthur Rimbaud.

Un soldat très jeune[modifier | modifier le code]

L'auteur évoque, au vers 5, un « soldat » étendu dans l'herbe. C'est cependant sa jeunesse qui frappe le poète, ce que traduit le déplacement de l'adjectif « jeune », juste avant la virgule, et l'emploi d'un lexique lié à l'enfance (« berce-le », « enfant malade »)[4].

Une apparente tranquillité[modifier | modifier le code]

La position allongée de cet homme l'assimile à un simple « dormeur », comme le suggère le titre du poème. Son aspect est peu règlementaire : il est la tête nue, sans casque ou képi, impliquant l'idée d'un certain relâchement dû à la sieste du soldat. Cette atmosphère d'inactivité est particulièrement travaillée. Les champs lexicaux du sommeil et de la passivité sont bien développés (« bouche ouverte », « étendu », « berce »...), et on peut même parler de béatitude lorsque Rimbaud répète le verbe sourire aux vers 9 et 10. Les métaphores (« dans son lit vert », « baignant dans le frais cresson bleu »), la répétition de termes de même étymon que le verbe dormir (« dort » aux vers 7, 9 et 13, « dormeur » dans le titre), ainsi que les rejets (« dort » au vers 7, « tranquille » au vers 14, de plus mis en valeur par l'apposition), accentuent encore cette ambiance de calme léthargique. Toutefois, ce calme est trompeur[7].

Une place ambiguë au sein de la nature[modifier | modifier le code]

Même si la nature semble accueillante, ce soldat y occupe une place difficile à qualifier. D'un côté ce jeune homme apparaît très différent de la nature qui l'entoure, lui est « pâle » et inactif, au contraire de la nature qui est animée, vivace. Et pourtant, il semble y avoir trouvé sa place, entouré de toutes parts (« dans son lit vert », « dans les glaïeuls », « sous la nue ») ; on remarque à cet égard la répétition de la préposition « dans » (aux vers 6, 8, 9, 13), qui peut montrer que ce soldat s'intègre finalement au paysage qui l'a accueilli — mais aussi suggérer l'inhumation de sa dépouille, le « lit vert où la lumière pleut » pouvant évoquer un drap mortuaire recouvrant son corps[8].

Une progression dramatique[modifier | modifier le code]

L'auteur présente le personnage de façon progressive, à la manière d'un effet de zoom ou de travelling avant au cinéma : d'abord le paysage (« c'est un trou de verdure »), puis le soldat dans son ensemble (« un soldat jeune »), puis on se rapproche encore de lui jusqu'à distinguer plus nettement son visage (« souriant »), jusqu'à se focaliser, pour finir, sur ses « deux trous rouges au côté droit ».

Ce n'est qu'au dernier vers que Rimbaud évoque explicitement la mort du soldat : les deux trous rouges, marques d'une baïonnette ou d'une arme à feu, font écho au « trou de verdure » du vers 1, faisant donc de celui-ci, rétrospectivement, un tombeau ; on peut donc dire que dès le début du poème, il y a une préparation à cette triste réalité. Certaines expressions contribuent à amorcer cette thématique de la mort : au vers 6, « la nuque baignant dans le frais cresson bleu », ou au vers 9, « les pieds dans les glaïeuls » qui sont des fleurs de deuil[9], suggérant qu'il s'agit d'un sommeil éternel ; la description du visage (« bouche ouverte », « pâle ») annonce la morbidité ; « il a froid » évoque un corps déjà sans vie. Au fil du poème se crée une impression de malaise, laquelle s'accentue au vers 12 : « Les parfums ne font pas frissonner sa narine », indiquant que le soldat ne respire plus. Enfin, le mot « Tranquille » est fortement accentué par son rejet au début du dernier vers. L'allitération en « r » (présente dans les trois premiers vers et les trois derniers) suggère initialement le rêve, le ronflement du dormeur, mais finalement le râle de la mort[10].

Adaptation et allusions[modifier | modifier le code]

Le poème a été chanté par Serge Reggiani, Yves Montand et Jean-Louis Aubert, et récité par Martine Redon dans le spectacle de Jacques Dupin en 1969[11]. Le rappeur Booba cite la poésie en général et ce poème en particulier comme l'une des choses l'ayant particulièrement marqué à l'école, et comme étant peut-être à l'origine de la façon dont il écrit. À propos du Dormeur du val, il explique : « J'avais comme l'impression d'être avec lui, je m'évadais littéralement »[12],[13],[14]. Le rappeur MC Solaar y fait référence dans le titre « La concubine de l'hémoglobine » : « Le dormeur du val ne dort pas / Il est mort et son corps est rigide et froid »[15].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean-Michel Adam, Pour lire le poème, Du Boeck-Duculot, , p. 44-47.
  2. Claude Duchet, Revue d'Histoire Littéraire de la France, 1962, page 371.
  3. Cecilia 2009, p. 156.
  4. a et b Françoise Cahen-Pinon, Caroline Vaugien, Français 1re L.ES.S, Nathan, , p. 135.
  5. Marc Eigeldinger, « La demeure rimbaldienne » in Mythologie et intertextualité, Slatkine, 1987, p.238
  6. H. Jay Siskin, David A. Fein, Architextes, Holt, Rinehart and Winston, , p. 61.
  7. Cecilia 2009, p. 163.
  8. Cecilia 2009, p. 161.
  9. Amélie Vioux, « Le dormeur du val, Rimbaud : analyse », sur commentairecompose.fr, (consulté le 29 janvier 2019)
  10. Chantal J. Zabus, Le secret : motif et moteur de la littérature, Collège Érasme, , p. 206.
  11. http://abardel.free.fr/petite_anthologie/le_dormeur_du_val.htm.
  12. « "Avec une chanson, je peux faire pleurer des gens" - le best-of de Boomerang », sur franceinter.fr, .
  13. Remi Wallon, « Booba », Vice, .
  14. Guillaume Narduzzi-Londinsky, « Booba peut-il être considéré comme un grand poète ? », Les Inrockuptibles, .
  15. « MC Solaar : La concubine de l'hémoglobine »

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Juan Herrero Cecilia, « Le dormeur du val de Rimbaud et l’orientation tragique du topos littéraire du locus amoenus : analyse énonciative et communicative du poème », Anales de Filología Francesa, no 17,‎ , p. 153–168 (lire en ligne).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]