Qu'est-ce pour nous, mon cœur

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Qu'est-ce pour nous, mon cœur, est le nom par lequel on désigne communément un poème sans titre d'Arthur Rimbaud, composé en 1872. Il a été publié pour la première fois le 7 juin 1886 dans la revue de Gustave Kahn La Vogue.

Considéré comme un des textes majeurs de Rimbaud[1], ce poème, qui appartient au cycle des poèmes révolutionnaires liés à la Commune[2], a suscité quelques études historiques clefs à cause de ses audaces métriques. Jacques Roubaud, le premier, a attiré l'attention sur la révolution du vers qu'orchestrait ce poème et y a vu notamment le moment où l'histoire de l'alexandrin français rencontre la « catastrophe » qui « commence une période « tourbillonnaire » destinée à se prolonger très avant dans le XXe siècle[3]. » Avec une méthode d'analyse métrique plus pertinente que celle de l'initiateur Jacques Roubaud, Benoît de Cornulier a prolongé l'effort critique et a publié une étude sur ce poème en 1992 dans la revue Studi francesi[4]. Son étude montre la valeur révolutionnaire métrique de ce poème en adoptant une approche littérale qui permet de rendre compte des atermoiements successifs d'un lecteur habitué à une versification traditionnelle. Au-delà du plan métrique, Benoît de Cornulier a montré que ce texte apparemment incohérent articulait un dialogue entre les deux voix du cœur et de l'esprit du poète. Il a enfin émis une hypothèse de poids quant à la dernière ligne de ce poème.

Alexandrins des vers seconde manière de Rimbaud[modifier | modifier le code]

Les poèmes « Qu'est-ce pour nous, mon cœur » et Mémoire (Famille maudite selon le titre d'une version antérieure révélée en 2004) sont les deux seuls poèmes en alexandrins parmi ceux qui furent publiés dans le dossier des Illuminations entre 1886 et 1895. Cet ensemble de vers seconde manière (pour répondre à la formulation de Verlaine de vers première manière) contient également un alexandrin isolé sans problème de césure en clausule du poème Bonne pensée du matin. En revanche, les deux poèmes cités ici chahutent la structure de l'alexandrin à la césure, mais selon des moyens différents. Par exemple, "Qu'est-ce pour nous, mon cœur,..." privilégie les césures lyriques qui ne sont plus tolérées depuis le seizième siècle et qu'on connaît essentiellement par la large diffusion de François Villon ; Mémoire privilégie trois césures à l'italienne sur des mots brefs "sau-les", "sau-tent", "ombe-lles", phénomène rare de la poésie française médiévale. Normale, voire naturelle en la plupart des autres langues, la césure à l'italienne est proscrite dans la poésie française depuis le seizième siècle. Enfin, le poème Mémoire est tout en rimes féminines, tandis que le poème "Qu'est-ce pour nous, mon cœur,..." est tout en rimes masculines, excepté pour deux paires de rimes autour du mot "frères", ce qui vaut calembour. Nos deux poèmes seraient les premiers poèmes de douze syllabes à ne pas avoir de césure. Mais une lecture forcée en alexandrins reste possible, surtout quant à Mémoire, et importe à la compréhension d'effets de sens dans « Qu'est-ce pour nous, mon cœur ».

Une lecture communarde moins simple qu'il n'y paraît[modifier | modifier le code]

Le poème, composé en quatrains de dodécasyllabes[5], se présente comme un dialogue engagé par le poète (ou son "esprit") avec son « cœur ». L'esprit demande au cœur quelle importance donner à une rage de destruction et de vengeance dans les cinq premiers vers et déclare que pour sa part cela n'en vaut pas la peine. Le cœur lui réplique par un désir de vengeance complète et par un appel à des destructions plus radicales encore. Le discours parle d'une conquête qui s'effectuerait à l'instant même, comme en témoigne la valeur accomplie du vers suivant: "Notre marche vengeresse a tout occupé". Selon Cornulier, il ne s'agit pas du siège vécu par les communards, mais d'une revanche postérieure à la Commune qui se joue au plan planétaire et qui, sans être nihiliste, engage la fin des élites et des enrégimentements des peuples au profit de la République universelle. L'esprit réplique que cette passion n'aura pas une sanction positive, mais que la Terre va réagir par l'explosion des volcans. La vision de ce futur catastrophique précipite de nouvelles réactions de l'esprit qui se sent de plus en plus en fraternité avec les "noirs inconnus" qui ont contribué à la destruction de l'ordre ancien. Mais il est bientôt rattrapé par l'actualisation de sa vision. La terre s'écroule sur lui tandis qu'il continue d'affirmer sa solidarité avec ses frères en pensée. Le poème se termine de manière énigmatique par un vers isolé ne comptant pas un nombre exact de syllabes par rapport aux précédents : « Ce n'est rien ! J'y suis ! J'y suis toujours ! » (v.25.)

Une offensive méthodique contre l'alexandrin[modifier | modifier le code]

Jacques Roubaud a fait observer que ce poème, « parole de destruction, imprécation utopique, est en même temps poème premier d'une autre destruction, la destruction métrique ». En effet, « pour la première fois, certaines caractéristiques essentielles du vers alexandrin s'y trouvent massivement niées[6]. »

Le premier vers, pourtant, est constitué d'un alexandrin tout à fait classique de 6+6 syllabes (« Qu'est-ce pour nous, mon cœur / que les nappes de sang ») qui, associé à la fiction rhétorique du dialogue de l'esprit et du cœur[7], annonce un poème de facture conventionnellement classique ou romantique[8]. Dans la suite de ce premier quatrain, le vocabulaire (« Aquilon », « encor ») est encore un témoin « du langage néo-classique[7]. »

Toutefois, dès le second vers, l'ordonnancement de l'alexandrin est mis à mal : « Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris » ne peut en effet ni se découper en 6+6, ni en 4+8, ni en 8+4, chacune des positions charnières étant occupée par un élément prohibé par la métrique traditionnelle. Il s'agit ou bien d'une conjonction (« et »), ou bien d'un e instable (« mille », « meurtres »)[9]. Si l'on excepte, dans un tout autre contexte, le cas de la césure lyrique, cette configuration est inédite jusqu'alors dans la poésie française[10]. Pour un contemporain de Rimbaud, explique Michel Murat, un tel vers « ne pouvait qu'être illisible — anti-métrique ou amétrique[10]. »

La suite du poème poursuit sur la voie de cette transgression métrique, qui s'attaque essentiellement à la sixième syllabe des vers[11]. S'il conserve des vers de douze syllabes, Rimbaud, par divers procédés, fait en sorte qu'il n'y ait plus de césure évidente à l'alexandrin[12]. Autrement dit, si le nombre (ainsi que la rime) sont conservés, ils ne sont plus que « supports vides, squelettes dés à coudre privés de rythme[13] ». On peut aller jusqu'à dire que, non seulement certains vers sont construits de façon à ne plus être perçus comme des alexandrins, mais que même leur identification comme vers devient problématique[14].

Ainsi, selon Jacques Roubaud, le poème de Rimbaud, appelant à la destruction de l'ordre social qui vient de se rétablir sur les ruines de la Commune, invite par la destruction métrique méthodique de sa composition à poser l'équation : «  alexandrin = ordre social »[15].

La dernière ligne du poème[modifier | modifier le code]

Le poème de Rimbaud se termine par les mots : « Ce n'est rien ! J'y suis ! J'y suis toujours ! », qui ont intrigué la critique non seulement quant à leur signification, mais également quant à la forme de leur apparition. Ce vers, si toutefois c'en est un[16], est d'un mètre différent de celui des précédents : unique occurrence dans l'œuvre de Rimbaud[17], il ne compte que neuf syllabes. La question se pose alors de savoir s'il s'agit d'un « alexandrin de neuf syllabes » comme l'appelle paradoxalement Jacques Roubaud[18], ou bien d'un non-vers (ou d'un vers non fini) comme l'évoque le métricien Benoit de Cornulier[19].

Benoît de Cornulier a émis l'hypothèse d'un dernier vers non achevé, à la suite du décès du poète sur lequel la terre s'écroule. Favorable à cette idée, Steve Murphy a étudié le manuscrit autographe récemment rendu public et montré que cette dernière ligne de neuf syllabes a le même émargement que les vers précédents, ce qui exclut l'idée d'une phrase en prose et prouve qu'il s'agit bien d'un vers. Il s'agit d'un vers inachevé, mais cet inachèvement est fictionnel. Nous aurions un début de vers et un début de quatrain, mais le poète se serait interdit une interruption trop brusque de la parole, il aurait préféré une clausule ironique: le poète a le temps de dire qu'il est toujours en train d'occuper le terrain malgré le danger avant de disparaître.

Liste des vers déviants[20][modifier | modifier le code]

Liste des F6 à voyelle féminine 6e, autrement dit "césures lyriques" si on admet lire des alexandrins

1/ Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris 2/ Et toute vengeance? Rien!... - Mais si, toute encor, 3/ Périssez, puissance, justice, histoire, à bas! 4/ A nous! Romanesques amis: ça va nous plaire. 5/ Cités et campagnes! - Nous serons écrasés!

NB: Rimbaud n'a jamais composé d'autres alexandrins de ce type, cas à part de Famille maudite: "Ou l'ébat des anges, - le courant d'or en marche," sinon "Sous les murs dont quelque pucelle eut la défense[.]"

Liste des M6 à voyelle 6 prétonique d'un mot (en gras) incluant la liste des M-6 à voyelle prétonique de morphème simple (en italiques) (autrement dit, nous avons affaire à des enjambements de mots à la césure, si nous admettons lire des alexandrins. Les coupes des mots en italiques sont a priori plus aberrantes que celles des mots simplement transcrits en gras)

6/ Nous la voulons! Industriels, princes, sénats, 7/ Des régiments, des colons, des peuples, assez ! 8/ Qui remuerait les tourbillons de feu furieux, 9/ Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux ! 10/ Europe, Asie, Amérique, disparaissez! 11/ Notre marche vengeresse a tout occupé,

NB: Rimbaud n'a composé que cinq alexandrins avec un enjambement de mots avant de composer "Qu'est-ce pour nous, mon cœur,..." et Famille maudite / Mémoire (deux seulement dans ce dernier poème).

Liste des C6 : la 6e voyelle appartient à un proclitique

12/ Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur 13/ Républiques de ce monde! Des empereurs, 14/ Noirs inconnus, si nous allions ! allons ! allons !

Cas problématique de C6 (selon Cornulier, le "nous" à la césure ne serait pas un proclitique, mais un "nous" contrastif qu'on pourrait encadrer de virgules) :

Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?

Cas particulier de C6, si on admet qu'il s'agit du début d'un alexandrin, cas non répertorié par Benoît de Cornulier :

Ce n'est rien! j'y suis! j'y suis toujours!...

Liste des P6 où la voyelle 6e appartient à une préposition monovocalique:

15/ Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez

NB: les listes C6 et P6 sont moins déviantes que les listes M6 et F6. Les alexandrins aux caractéristiques C6 ou P6 dans les alexandrins sont une invention de Victor Hugo (Cromwell, Marion Delorme, Ruy Blas) que Banville et Baudelaire ont amplifié à partir de 1851.

Conclusion: cas à part du dernier vers, sur 24 vers, 11 vers sont fortement déviants (5 F6 et 6 M6), 4 ou 5 vers sont légèrement déviants (3 ou 4 C6, 1 P6). Seuls 8 ou 9 vers sont réguliers. En 2009, B. de Cornulier considère que "Qu'est-ce pour nous, mon cœur,..." et Mémoire mélangent l'alexandrin régulier et des dodécasyllabes amétriques, mais il se refuse à des conclusions trop fermes et ne tranche pas vraiment s'il faut lire les vers déviants de ces deux poèmes comme des alexandrins quand même ou les accepter comme amétriques[21].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. par exemple Michel Murat, L'Art de Rimbaud, José Corti, 2002, p.57.
  2. André Guyaux, in Arthur Rimbaud, Œuvres Complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2009, p. 910-911.
  3. Jacques Roubaud, La Vieillesse d'Alexandre, Ramsay, 1988, p. 19. (Les italiques sont de l'auteur.)
  4. Benoît de Cornulier, « Lecture de 'Qu'est-ce pour nous, mon cœur' de Rimbaud comme dialogue dramatique du poète avec son cœur », Studi francesi, 106, 1992, p.3 7-59. Cet article remanié et allongé a été publié à nouveau en un chapitre de 103 pages en 2009 : De la métrique à l'interprétation. Essais sur Rimbaud, classiques Garnier, études rimbaldiennes, Paris, 2009, p. 213-315.
  5. Qu'on hésitera à qualifier d'alexandrins (cf. infra.)
  6. op. cit., p.21 (les italiques sont de l'auteur.)
  7. a et b Murat, op. cit., p.58.
  8. André Guyaux rappelle que le poème « extériorisant la voix intérieure » et s'adressant à des « interlocuteurs fictifs » comme « mon cœur », « mon âme » ou « mon esprit », en fait des substituts du moi, est un genre largement pratiqué par Musset, Hugo ou encore Baudelaire (in Rimbaud, O.C., p.911.)
  9. Cf. Michel Murat, op. cit., p.58-59 ; Guillaume Peureux, La Fabrique du vers, Seuil, 2009, p.498-499.
  10. a et b Murat, op. cit., p.59.
  11. Ainsi qu'à son environnement immédiat : les cinquièmes et septièmes syllabes de vers (cf. Roubaud, op. cit., p.21.)
  12. Roubaud, op. cit., p.23-24. Roubaud compte sept alexandrins réguliers sur l'ensemble du poème. Mais il semble qu'il ait procédé à plusieurs restrictions abusives dénoncées par Cornulier.
  13. Roubaud, op. cit., p.25.
  14. Guillaume Peureux, op. cit., p.505.
  15. Roubaud, op. cit., p.26.
  16. Cf. À ce propos G. Peureux, op. cit., p.508-509.
  17. Peureux, op. cit., p.505.
  18. Roubaud, op. cit., p.26-27.
  19. Cité par Peureux, op. cit., p.506.
  20. D'après CORNULIER (de), Benoît, De la métrique à l'interprétation, opus cité, p.378-383.
  21. opus cité, deuxième partie: Métrique, L'Alexandrin, p.368-376.