Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs

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Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs est un poème d'Arthur Rimbaud adressé à Théodore de Banville le 15 août 1871.

Signé du pseudonyme d'Alcide Bava, le poème est constitué de quarante-huit quatrains d'octosyllabes à la visée passablement obscure.

Arthur Rimbaud et Théodore de Banville[modifier | modifier le code]

Rimbaud avait déjà adressé une lettre à celui qui passait pour être le chef de file du mouvement parnassien en mai 1870. Il y avait joint les poèmes Credo in Unam (intitulé par la suite Soleil et chair), « Ophélie » et « Par les beaux soirs d'été… » (rebaptisé, après quelques retouches, Sensation) en confiant à son correspondant son désir de le voir édité dans la revue Le Parnasse contemporain. Si cet espoir fut déçu, on sait que Banville répondit à la lettre qui l'accompagnait (« Vous fûtes assez bon pour répondre ! » écrit Rimbaud dans sa lettre de 1871[1].)

Même si « Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs » passe généralement pour une parodie de la poésie de Banville, ce dernier ne semble pas en avoir tenu rigueur à Rimbaud, puisqu'il hébergea un temps le jeune poète dans son domicile parisien. Il finit toutefois par le congédier, en raison du comportement asocial du jeune homme (qui, dit-on, se promena nu dans l'appartement après avoir jeté ses vêtements sur le toit de l'immeuble, aurait cassé des objets, vendu des meubles, etc.[2]). Auparavant, au témoignage de Banville lui-même, Rimbaud lui aurait demandé s'il n'était pas « bientôt temps de supprimer l'alexandrin[3] ».

Contenu[modifier | modifier le code]

Divisé en cinq parties, « Ce qu'on dit au Poète… » se présente comme une sorte de leçon sur la poésie, dans laquelle sont condamnés les poncifs floraux, qui ne correspondent plus à notre époque mais sont encore utilisés de nombreux poètes qui ne varient guère dans leurs choix de fleurs à chanter et sont ignorants de la botanique et de la géographie (parties un à trois). La quatrième partie invite le poète à substituer la connaissance au faux exotisme et à bâtir une poésie scientifique. La dernière partie, avant de se terminer sur un trait de dérision, indique que c'est bien au poète, et non à l'homme de science, que revient la tâche de construire cette nouvelle connaissance au « Siècle d'enfer » des « poteaux télégraphiques » (vers 149 et 150)[4].

Intertextes : pastiche ou parodie ?[modifier | modifier le code]

Dès sa première publication en 1925, la critique remarque la parenté entre ce poème et les Odes funambulesques de Banville[5]. Or, ces « Odes » étant présentées comme étant une parodie des Odes de Victor Hugo, le poème de Rimbaud serait alors « le pastiche d'un pastiche », suivant l'expression d'André Guyaux[6].

Ce pastiche ne viserait d'ailleurs pas seulement ce recueil, la forme du quatrain octosyllabique étant associée au recueil fondateur Émaux et camées (1852) de Théophile Gautier, forme que Banville pratiquait aussi depuis Les Cariatides (1842)[7].

De manière plus explicite, l'œuvre de Lamartine est raillée : le premier vers du poème parodie l'incipit du Lac, tandis que le poète nouveau auquel s'adresse l'auteur de Ce qu'on dit au poète... est invité de façon peu équivoque à « incague[r] » (autrement dit, à déféquer dans) la mer de Sorrente, popularisée par le roman Graziella[8].

Reste qu'il est difficile, concernant les allusions aux poèmes de Banville, de percer l'intention réelle de Rimbaud. Steve Murphy écrit à ce propos : « comme la critique rimbaldienne, Banville avait devant lui un choix herméneutique : s'agissait-il d'un hommage ou d'une virulente critique ? De manière générale, la critique s'est divisée en deux camps […] les tenants de l'hommage parlant généralement de pastiche, les tenants de l'assaut polémique préférant recourir au mot parodie[9]. » Banville avait de toute façon d'une certaine manière résolu par avance ce problème, écrivant dans la préface à ses Odes funambulesques que « la parodie a toujours été un hommage rendu à la popularité et au génie »[10].

Le nom d'Alcide Bava[modifier | modifier le code]

Le pseudonyme utilisé par Rimbaud en guise de signature du poème contient vraisemblablement une référence à Hercule (dont Alcide est un autre nom.) Selon Jacques Bienvenu[11], ce pseudonyme viendrait de la dernière strophe du poème que Baudelaire écrivit en hommage à Banville[12].

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Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. Arthur Rimbaud, Œuvres, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 2009, p.363 (édition d'André Guyaux.) Cette lettre de Banville n'a pas été retrouvée.
  2. cf. Steve Murphy, Stratégies de Rimbaud, Champion, Essais, 2009, p.137.
  3. cf. André Guyaux et Suzanne Bernard (éd.), Rimbaud, Œuvres, Classiques Garnier, 2000, p.XXVIII.
  4. Cf pour un résumé plus détaillé, André Guyaux, in Pléiade, p.862-863.
  5. cf. André Guyaux, Pléiade, p.861.
  6. Suzanne Bernard et André Guyaux, op. cit., p.XXVII.
  7. André Guyaux, « Ce qu’on dit au poète… Quelques remarques sur l’ironie chez Rimbaud », sur le site de la Revue des Ressources (septembre 2009)
  8. Daniel Sangsue, « Pour un Rimbaud parodiste », in Europe n°966, novembre 2009, p.32.
  9. Stratégies de Rimbaud, p.182. Murphy estime que le poème tient à la fois de l'un et de l'autre (ibid.)
  10. Cité par Jacques Bienvenu, « Arthur Rimbaud - Alcide Bava », Parade sauvage N°12, 1995
  11. « Arthur Rimbaud-Alcide Bava », in Parade sauvage, n°12, décembre 1995, mentionné par André Guyaux, Pléiade, p.862.
  12. « À Théodore de Banville », in Les Fleurs du Mal (édition de 1868)