Sonnet du trou du cul

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Le Sonnet du trou du cul[1] est un poème composé par Paul Verlaine et Arthur Rimbaud en [2], pastichant le style du poète Albert Mérat, et inclus à l'« Album zutique ».

Genèse[modifier | modifier le code]

D'après le témoignage de Paul Verlaine dans une lettre à Charles Morice de 1883, les quatrains auraient été écrits par lui-même, tandis qu'Arthur Rimbaud serait l'auteur des tercets[3].

Le surtitre du poème (L'Idole)[4] fait allusion au nom du recueil de poèmes publié par Mérat en 1869, regroupant vingt sonnets qui sont autant de blasons du corps féminin[5].

Dans le numéro du de la revue Littérature, les surréalistes publient ce sonnet, en faisant mine de se demander quel en est l'auteur et en demandant à leurs lecteurs d'aider à son identification[6].

Le poème[modifier | modifier le code]

Obscur et froncé comme un œillet violet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d’amour qui suit la fuite douce
Des Fesses blanches jusqu’au cœur de son ourlet.

Des filaments pareils à des larmes de lait
Ont pleuré, sous le vent cruel qui les repousse,
À travers de petits caillots de marne rousse
Pour s’aller perdre où la pente les appelait.

Mon Rêve s’aboucha souvent à sa ventouse ;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

C’est l’olive pâmée, et la flûte câline,
C’est le tube où descend la céleste praline :
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos !

Pastiche et contre-blason[modifier | modifier le code]

Ce sonnet reprend la forme traditionnelle du blason, genre poétique apparu au milieu du XVe siècle et dérivé du « dit » médiéval (les représentants les plus illustres de cette tradition poétique sont Clément Marot, Maurice Scève, Du Bellay, Louise Labé ou encore Pernette du Guillet).

Non seulement Verlaine et Rimbaud, dans ce sonnet « à quatre mains » (et deux trous du cul), parodient ouvertement la manière de Mérat afin d'en épingler le ridicule et l'obsolescence, mais tout aussi consciemment ils en font un contre-blason. Le contre-blason constitue un complément naturel du blason et se retrouve déjà au XVIe siècle pour décrire avec humour tout ce qui a trait au laid, au difforme, au grossier ou au grotesque.

Par ces vers, ils tournent en dérision la « vieillerie poétique[7] » de Mérat, sa poésie au style néo-renaissance, en lui opposant un sonnet novateur dans sa forme, subversif dans son contenu.

L'effet comique joue ainsi à l'évidence sur le choc que crée, d'un côté, l'extrême raffinement de l'expression, ses tournures mignardes et précieuses, son imagerie religieuse (« Chanaan féminin »), de l'autre le prosaïsme de la réalité décrite, à savoir l'aspect d'un anus après la sodomie — les « larmes de lait » évoquant l'éjaculat, les « petits caillots de marne rousse » étant vraisemblablement des résidus de matière fécale. Avec humour, le texte poétise ainsi sans vergogne chacune de ces singularités peu ragoûtantes.

Une expérience personnelle ?[modifier | modifier le code]

Il ne fait aucun doute[réf. nécessaire] que la précision avec laquelle le duo décrit, sans conteste possible, une situation post-coitum, réfère également à une expérience personnelle. Le sonnet, puisqu'il est écrit « à quatre mains », scelle également leur amitié spirituelle et amoureuse et célèbre leur union poétique sur le mode de l'humour.

Bien que le poème ne relève pas d'une réalité directe ni d'un témoignage à prendre au pied de la lettre, mais d'une représentation poétique conçue pour plaire, il peut aussi se lire comme un témoignage de leur vie commune, un hommage amusé à leur intimité, qui rend compte de la réalité de leur relation et de leurs pratiques, considérées à l'époque comme outrageuses, provocantes et passibles de peine d'emprisonnement.

Climat moral, satire sociale[modifier | modifier le code]

Rappelons qu'en 1857, Gustave Flaubert gagne à Paris son procès pour immoralité (concernant Madame Bovary), tandis que Charles Baudelaire, qui perd le sien, est sommé la même année de retirer six pièces des Fleurs du Mal. Verlaine, jugé pour « actes immoraux » se voit condamné en , soit un an après la rédaction du poème, à deux ans de prison ferme par le Tribunal de première instance de Bruxelles.

La portée subversive du sonnet ne se comprend pleinement qu'après avoir été reconsidérée dans le climat moral de la Troisième République, qui réprouve fermement tous comportements homosexuels, la prostitution, la sodomie ou encore l'adultère. Verlaine et Rimbaud, par cette facétie poétique (à vrai dire, de diffusion très confidentielle au sein d'un cercle d'initiés), ont pu se délecter à l'idée de choquer les mentalités bourgeoises et puritaines propres à leur époque.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. ou L'Idole, sonnet du trou du cul
  2. « Rimbaud et Verlaine autour d’un trou du cul », sur délibéré, (consulté le 7 septembre 2020).
  3. cf. André Guyaux, Œuvres d'Arthur Rimbaud, bibliothèque de la Pléiade, 2009, p.879.
  4. Dictionnaire Rimbaud, Jean-Baptiste Baronian, Robert Lafont, 2014 (ISBN 9782221146620)
  5. cf. André Guyaux, Œuvres d'Arthur Rimbaud, bibliothèque de la Pléiade, 2009, p.880.
  6. Steve Murphy, Jean-Pierre Cauvin, Jean-Jacques Lefrère, La genèse sous le manteau: les Stupra de Rimbaud... et Verlaine, sur le site de la revue Histoires littéraires.
  7. Formule de la section « Alchimie du verbe » dans Une saison en Enfer.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]