Jean Bastien-Thiry

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Jean Bastien-Thiry
Portrait de l'ingénieur militaire à rang de lieutenant-colonel Bastien-Thiry.
Portrait de l'ingénieur militaire à rang de lieutenant-colonel Bastien-Thiry.

Surnom Germain Pont-sur-Seine), Didier (au Petit-Clamart)
Nom de naissance Bastien-Thiry Jean Marie
Naissance
Lunéville, France
Décès (à 35 ans)
Fort d'Ivry à Ivry-sur-Seine, France
Origine Drapeau de la France France
Allégeance Drapeau de la France France
OAS-CNR (1962)
Arme Armée de l'air
Grade Lieutenant-colonel
Années de service – 1962
Conflits Guerre d'Algérie
Faits d'armes Opération Charlotte Corday
Distinctions Légion d'honneur
Hommages Stèle de Marignane
Autres fonctions Ingénieur de l'armement
Famille Bastien-Thiry

Jean (dit parfois Jean-Marie[N 1]) Bastien-Thiry, né le à Lunéville, fusillé le au fort d'Ivry, est un ingénieur militaire français, avec rang de lieutenant-colonel de l'Armée de l'air, connu pour avoir organisé et dirigé l'attentat du Petit-Clamart, le , dans le but d'assassiner le général de Gaulle, alors président de la République.

Condamné par un tribunal d'exception, la Cour militaire de justice, Jean Bastien-Thiry est passé par les armes par un peloton de sous-officiers français au fort d'Ivry. Il est le dernier condamné à mort à avoir été fusillé en France.

Biographie[modifier | modifier le code]

Missile antichar Nord SS.10 au centre d'essai de Redstone, Alabama, le .

Aîné des sept enfants d'une famille lorraine de tradition militaire depuis plus de trois cents ans[3] — son père Pierre Bastien-Thiry[4],[5] (1898-1979) est lieutenant-colonel d'artillerie et son grand-père a servi comme capitaine de cavalerie — Jean Bastien-Thiry étudie à Nancy puis au lycée privé Sainte-Geneviève avant d'être reçu en 1947 à l'École polytechnique[2],[1]. Diplômé de SUPAERO, il choisit d'entrer dans le corps des ingénieurs militaires de l'Air et se spécialise dans les engins air-air ; il est promu ingénieur militaire en chef de l'Air en 1957. Il conçoit le missile sol-sol Nord-Aviation SS.10, (puis SS.11) utilisé par l'armée française de 1955 à 1962 et également en service dans les armées américaine (désigné MGM-21A) et israélienne (durant la crise de Suez en 1956).

De son mariage avec Geneviève Lamirand, fille de Georges Lamirand, secrétaire d'État à la jeunesse dans le gouvernement de Vichy[6] de à , mais dont la famille a opté pour la France libre[6], il a eu trois filles : Hélène (née en 1955), Odile (née en 1957) et Agnès (1960-2007).

Selon Jean-Pax Méfret, le jeune Bastien-Thiry (âgé de dix-sept ans à la Libération) avait applaudi l'« homme du 18 Juin » défilant à Metz[3]. Son père, fervent gaulliste, l'a renié, ne lui pardonnant pas d'avoir porté atteinte à la vie du général de Gaulle[3]. Au dernier moment cependant ce vieil officier aurait écrit au président de la République pour implorer la grâce de son fils mais cette lettre arriva trop tard à destination. Postée le samedi, elle parvint au courrier présidentiel le lundi , quelques heures après l'exécution[7].

La cadette de ses filles, Agnès de Marnhac, explique le geste de son père par la psychogénéalogie : Bastien-Thiry aurait fait le sacrifice de sa vie pour racheter la faute de son ancêtre Claude Ambroise Régnier, duc de Massa et ministre de la Justice de Napoléon Ier, ayant condamné à mort un innocent lors de l'affaire du duc d'Enghien (voir la thèse psychogénéalogique).

De Gaulle et l'Algérie française[modifier | modifier le code]

Opposition à de Gaulle[modifier | modifier le code]

Gaulliste jusqu'en 1959 (en le discours sur l'autodétermination[8] fait suite à « Vive l'Algérie française ! »), Jean Bastien-Thiry devient opposant à de Gaulle à cause de la politique algérienne mise en place par le président[9],[6]. Il regarde désormais de Gaulle comme un dictateur[9] ayant « des vues sur l'évolution historique [...] très proches du marxisme[9] », croyant « inévitable le triomphe final du communisme[9] » et dont l'action conduit à livrer l'Algérie, puis toute l'Afrique au communisme[9]. Partisan de l'Algérie française, il perçoit la séparation d'avec l'Algérie comme « plus grave encore que celle d'avec l'Alsace-Lorraine ». Pour lui, entre autres choses : « La politique algérienne du général de Gaulle est un crime contre l'humanité, elle n'est qu'ignominie et déshonneur[9]. » Positions que Jean Lacouture, dans sa biographie consacrée au général, résume ainsi : « désormais, pour lui, l'homme qui livre cette fraction du territoire national à l'« arabo-communisme » est l'Antéchrist[6]. »

Après avoir organisé l'attentat de Pont-sur-Seine du contre le général de Gaulle[10],[6], et avoir eu recours à de multiples tentatives[6], toutes déjouées par les services de sécurité[6], il organise celui du Petit-Clamart le [11],[12]. Il estimait trouver dans les propos de saint Thomas d'Aquin[13] — sur la légitimité que peut avoir dans certains cas le tyrannicide — les éléments susceptibles de concilier son projet meurtrier et sa foi catholique.

Il déclare, entre autres, lors de son procès :

« [...] nous étions sincèrement partisans de l'Algérie française, [...] mais nous concevions qu'il y eût d'autres solutions pour l'avenir algérien, solutions pouvant être défendues de façon honnête et sincère ; l'impératif absolu [...] étant [...] de faire respecter la vie, la liberté et les biens des millions de Français de souche et de Français musulmans vivant sur cette terre[9]. »

« Il n'y a pas de sens de l'Histoire, il n'y a pas de vent de l'Histoire car ce qui fait l'Histoire, selon notre conception occidentale et chrétienne qui est vérifiée par tous les faits historiques, c'est la volonté des hommes, c'est l'intelligence des hommes, ce sont leurs passions, bonnes ou mauvaises[9]. »

« Nous n’avons pas à nous justifier, devant votre juridiction, d’avoir accompli l’un des devoirs les plus sacrés de l’homme, le devoir de défendre des victimes d’une politique barbare et insensée[9]. »

« Devant l'Histoire, devant nos concitoyens et devant nos enfants, nous proclamons notre innocence, car nous n'avons fait que mettre en pratique la grande et éternelle loi de solidarité entre les hommes[9]. »

Arrestation et procès[modifier | modifier le code]

Arrêté le [13] à son retour d’une mission scientifique en Grande-Bretagne, il est inculpé devant la Cour militaire de justice présidée par le général Roger Gardet. L'existence de cette Cour militaire de justice est déclarée illégale par le grand arrêt du Conseil d'État du , au motif qu'elle porte atteinte aux principes généraux du droit, notamment par l’absence de tout recours contre ses décisions[14],[15].

Le gouvernement initie le vote par le Parlement de la loi du qui prolongea l'existence de cette Cour pour juger les affaires pendantes, dont le cas de l'accusé principal du complot[16].

Son procès se déroule du au au fort de Vincennes. Ses avocats sont maîtres Dupuy, Le Coroller, Isorni et Tixier-Vignancour[13]. Parmi les témoins cités par la défense, un autre polytechnicien, Jean-Charles Gille-Maisani, ingénieur spécialisé en aéronautique comme lui et d'une promotion voisine. Comme système de défense, Bastien-Thiry veut faire le procès du général de Gaulle[13] :

« [...] remettant en question à la fois les fondements de la Ve République — qualifiée d'« État de fait » —, l'ensemble de la politique algérienne du général — qualifiée de « génocide » de la population européenne — et le pouvoir « tyrannique » du chef de l'État. C'était la légitimité tout entière de l'homme qu'il n'avait pu tuer physiquement que Bastien-Thiry prétendait anéantir moralement, allant même jusqu'à s'assimiler, lui, au colonel Claus von Stauffenberg qui, le , avait tenté de supprimer Hitler[13]… »

Il déclare ainsi lors de son procès :

« Ces officiers [allemands] ont dû aussi être douloureusement frappés par le génocide hitlérien des Juifs, comme nous le sommes par le génocide gaulliste des Français musulmans : ils ont dû être soulevés au plus profond d'eux-mêmes par l'horreur des camps de concentration nazis, comme nous l'avons été par l'horreur des camps de détention qui existent aujourd'hui en Algérie avec la complicité du pouvoir de fait[9]. »

Cependant, ce mode de défense se révèle relativement incohérent car l'accusé prétend devant le tribunal n'avoir pas voulu tuer de Gaulle, mais le faire prisonnier pour qu'il soit jugé, tandis que tous les autres prévenus reconnaissent que la finalité de l'opération était bien la mort du chef de l'État[13] :

« Jean-Marie Bastien-Thiry, tout en alléguant que le tyrannicide était justifié par saint Thomas d'Aquin et qu'un confesseur l'en avait par avance absous, soutenait que le mitraillage en règle d'un véhicule criblé de 14 projectiles et qui avait servi de cible à 180 balles tirées sur lui par onze tueurs le entre 20 h 9 et 20 h 10 au Petit-Clamart, n'avait pour objectif que de s'assurer de la personne du chef de l'État[13]… »

Condamnation et exécution[modifier | modifier le code]

Tombe du lieutenant-colonel Bastien-Thiry.

Il est condamné à mort en tant que commanditaire de cette tentative d'assassinat, tout comme les tireurs du commando. Il est déchu de son titre de chevalier de la Légion d'honneur et emprisonné à la prison de Fresnes au quartier des condamnés à mort.

Les deux tireurs obtiennent la grâce du président de la République, mais le général de Gaulle refuse celle de l'ingénieur militaire à rang de lieutenant-colonel Bastien-Thiry, décision qu'il explique par quatre raisons : Bastien-Thiry a fait tirer sur une voiture dans laquelle il savait qu'il y avait une femme[17],[12], mis en danger de mort des innocents, dont trois enfants[17],[12], qui se trouvaient dans la voiture circulant sur l'autre voie et placée sur la trajectoire des coups de feu[12]. Il a payé des étrangers à l'affaire pour tuer le chef de l'État[17],[12] et, contrairement aux autres membres du commando, il n'a pas pris de risques directs : « Le moins que l'on puisse dire est qu'il n'était pas au centre de l'action[17],[12] », dit-il.

Le lendemain de la condamnation, le banquier Henri Lafond, ancien résistant et conseiller économique du général de Gaulle, qui venait de lui rendre visite à l'Élysée, est assassiné devant son domicile à Neuilly-sur-Seine[13] de trois coups de pistolet 11,43 par Jean de Brem, qui lui crie avant de tirer : « de la part de Bastien-Thiry[18] ! » Lafond, ancien soutien financier de l'OAS, aurait refusé de témoigner en faveur des accusés de l'attentat.

Suivant les règles des condamnations à mort par la Cour militaire, l'ingénieur militaire à rang de lieutenant-colonel Jean Bastien-Thiry fut fusillé devant un peloton d'exécution au fort d'Ivry le [19] à h 39, une semaine après que le verdict eut été rendu. Ce sera le dernier condamné à mort par une cour militaire, et donc le dernier à être fusillé en France[20]. Son corps fut d'abord inhumé au cimetière parisien de Thiais. Il fut ensuite transféré au cimetière de Bourg-la-Reine le Samedi saint () suivant son exécution[21].

Une considération médicale aurait néanmoins pu obtenir cette grâce : Bastien-Thiry aurait « séjourné plusieurs mois dans une maison de santé pour « dérangement intellectuel », « nervosité excessive », « manque d'équilibre dû à une grande fatigue[12] ». Le général de Gaulle demanda confirmation auprès de maître Dupuy, l'un des avocats de Bastien-Thiry, mais par décision du condamné[réf. nécessaire], la demande de recours en grâce n'en fit pas état[13],[N 2]. D'ailleurs, l'expertise psychiatrique menée peu après son arrestation n'avait pas décelé de troubles mentaux[13] et avait conclu : « Il n'existe pas de tendances dépressives, même liées à sa situation actuelle. [...] Il n'est absolument pas un passionné, au sens psychiatrique du terme, ni un exalté. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Comme rappelé en page de discussion, les registres de l'École polytechnique — que ce soit à la bibliothèque de l'École[1] ou dans l'annuaire des anciens (électronique[2] ou au format papier), ou encore dans le répertoire papier du Bicentenaire paru en 1994 — ont bien enregistré un seul prénom courant « Jean » : « Marie » n'est qu'un second prénom qu'il convient ainsi de ne pas relier au premier au moyen d’un trait d’union.
  2. « Ces faits n'ont jamais été évoqués à l'audience [...] Il [de Gaulle] reçoit [...] l'avocat de Bastien-Thiry, venu présenter le recours en grâce, mais l'avocat ne peut et ne veut apporter la justification des troubles mentaux de Bastien-Thiry. Bastien-Thiry a-t-il choisi le sacrifice ? Il faut trancher[19]. »

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Ouvrir la « Page d’accueil », sur le site de la bibliothèque de l’École polytechnique, Palaiseau (consulté le 25 novembre 2015), sélectionner l’onglet « Catalogues de la BCX → Famille polytechnicienne », effectuer la recherche sur « Jean Bastien-Thiry », résultat obtenu : « Bastien-Thiry, Jean Marie (X 1947) ».
  2. a et b De la promotion X1947, cf. « Fiche de Jean Bastien-Thiry », sur le site de l’Association des anciens élèves et diplômés de l'École polytechnique (l’AX), Paris (consulté le 25 novembre 2015).
  3. a, b et c 2000 Ans d'Histoire: Jean-Marie Bastien-Thiry, Patrice Gélinet, France Inter, 16 juin 2003.
  4. Son père est également polytechnicien, de la promotion X1920S, cf. « Fiche de Pierre Bastien-Thiry », sur le site de l’Association des anciens élèves et diplômés de l'École polytechnique (l’AX), Paris (consulté le 25 novembre 2015) ; y est notamment indiqué le corps de sortie de Pierre Bastien-Thiry dans l'armée : « Artillerie ».
  5. Ouvrir la « Page d’accueil », sur le site de la bibliothèque de l’École polytechnique, Palaiseau (consulté le 25 novembre 2015), sélectionner l’onglet « Catalogues de la BCX → Famille polytechnicienne », effectuer la recherche sur « Pierre Bastien-Thiry », résultat obtenu : « Bastien-Thiry, Pierre Marie Charles (X 1920S ; 1898-1979) ».
  6. a, b, c, d, e, f et g Lacouture 2010, p. 274-275.
  7. Ferney 2012.
  8. Discours sur l'autodétermination de l'Algérie, 16 septembre 1959.
  9. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k « Déclaration du colonel Bastien-Thiry », 2 février 1963, sur le site du Cercle Jean Bastien-Thiry, bastien-thiry.com.
  10. Lacouture 2010, p. 198-198.
  11. Lacouture 2010, p. 276-279.
  12. a, b, c, d, e, f et g Gallo 1999, p. 29.
  13. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j Lacouture 2010, p. 280-282.
  14. Voir l'arrêt Canal, Robin et Godot sur Légifrance.
  15. Le Conseil d'état et la juridiction administrative, 19 octobre 1962 - Canal, Robin et Godot.
  16. Loi no 63-138 du complétant l'article 51 de la loi no 63-23 du fixant la composition, les règles de fonctionnement et la procédure de la Cour de sûreté de l'État instituée par l'article 698 du code de procédure pénale, JORF no 44 du , p. 1723.
  17. a, b, c et d Jean Lacouture, Charles de Gaulle – Le souverain 1959-1970, op. cit., p. 281-282.
    Lacouture se réfère à : Alain de Boissieu, Pour servir le Général (1946-1970), Plon 1982, p. 169.
  18. Pierre Démaret et Christian Plume, Objectif de Gaulle, Robert Laffont, 1973, p. 308.
  19. a et b Gallo 1999, p. 30.
  20. Agnès Bastien-Thiry, Mon père le dernier des fusillés, éd. Michalon, 2005, (ISBN 2-84-186-266-6), [présentation en ligne].
  21. Xavier Lenormand, Histoire des rues de Bourg-la-Reine, Imprimerie nouvelle, Orléans, 1994 (ISBN 2-9509068-0-X), p. 131.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Filmographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]