Historiographie de l'islam et du Coran

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La recherche sur les origines de l'islam et sur celles du Coran sont difficilement séparables et ont connu une histoire longue. L'approche historico-critique et scientifique de ces domaines a été inaugurée au XIXe siècle dans la continuité de l'étude historique et critique de la Bible. Dès 1860, l'un des premiers ouvrages de référence l'Histoire du Coran[biblio 1] de Theodor Nöldeke étudie la création de l’islam sous l'angle philologique, historique et critique exactement comme ses contemporains le faisaient pour la Bible.

De nos jours, ces recherches ont progressé grace à différents chercheurs et instituts de recherche. Plusieurs sciences sont aujourd'hui utilisées conjointement ou non comme la philologie, la méthode historique, l'anthropologie, l'archéologie, l'histoire des religions....

Naissance des études coraniques[modifier | modifier le code]

Pierre le Vénérable et ses moines

L’intérêt pour l'islam dans le monde non-musulman est ancien et s'accompagne d'un travail de compréhension, de traduction mais aussi de réfutation. Dès 1141, Pierre le Vénérable fait traduire le Coran en latin[1]. Cette traduction, menée par Robertus Retenensis, Herman le Dalmate, Pierre de Tolède et Pierre de Poitiers, est contemporaine de traités écrits par Pierre le Vénérable de réfutation de l'islam[2]. De nombreux auteurs du Moyen Âge, dont Thomas d'Aquin et Denys le Chartreux, utilisent cette traduction dans leurs études religieuses. Grâce à l'imprimerie, elle est diffusée en 1543 par le philologue protestant Theodor Bibliander. En 1647, la première traduction française est publiée sous le titre de L'Alcoran de Mahomet par André Du Ryer. Il est réédité jusqu'en 1775[3].

Une approche scientifique et historico-critique naît en Allemagne dans le milieu des orientalistes. Le début de cette approche est marquée par les deux ouvrages l’Introduction historico-critique au Coran de Gustav Weil (1844) et l'Histoire du Coran de Theodor Nöldeke (1860). Alors principalement écrit dans une optique philologique. Ils sont suivis des ouvrages de Friedrich Schwally (1909-1938), de Gotthelf Bergsträsser et d'Otto Pretzl. Les premières recherches françaises sont celles de Régis Blachère (1900-1973). Malgré des approches variées, les premières recherches sont principalement axées sur la question de la chronologie du Coran et de sa rédaction[4].

Au-delà de cette question primordiale pour la recherche sur le Coran, d'autres études plus ciblées ont permis de mieux connaitre l'islam naissant ou le Coran. Ainsi, Theodor Nöldeke dans son Histoire du Coran s’interroge sur la présence de lettres « mystérieuses » dans le Coran[4]. De Blachère qui considère que l'arabe coranique est la langue de la koine à Vollers qui considère que l'arabe coranique est une langue locale devenue koiné par la suite, en passant par les études de Luxenberg sur la part du syriaque dans la langue coranique, l'état de la langue arabe a posé question aux chercheurs[4].

Une étape est marquée au milieu du XXe siècle par la publication de trois ouvrages de synthèse que sont l'Introduction au Coran de Blachère, The Qur'an as Scripture de Jeffery et l'Introduction to the Quran de Bell. Ces ouvrages illustrent l'ouverture des recherches au-delà de la philologie, aux questions de tradition... Le travail de Wansbrough, en particulier, a donné une impulsion à ces recherches[4]. À la fin du XXe siècle, la création de corpus de manuscrits et, en particulier, la découverte des manuscrits de Sanaa ont relancé les études sur le texte coranique[4].

Attitudes et approches de chercheurs[modifier | modifier le code]

Les attitudes méthodologiques[modifier | modifier le code]

Attitude critique[modifier | modifier le code]

Le principe de cette attitude[Note 1] est de considérer qu'une source ancienne est tenue pour bonne tant qu'on n'a pas trouvé de raison valide pour la rejeter[biblio 2]. L'école philologique a pour origine l'essor de la philologie allemande dans le dernier tiers du XIXe siècle et le tout début du XXe siècle. Elle s'intéresse au texte coranique, à ses sources, à ses langues et à son style.

Cette école est celle de Theodor Nöldeke (1836-1930), Gotthelf Bergsträsser (1886-1933), Friedrich Schwally (1863-1919), Otto Pretzl (1893- 1941), Nabia Abbot (1897-1981)[Note 2], Edmund Beck osb (1902-1991), William Montgomery Watt (1909-2006), Robert L Sergeant, John Burton[Note 3], Aford T. Welch[Note 4], Rudi Paret (1901-1983)[Note 5], Gregor Schoeler[Note 6], Fuat Sezgin. (né en 1924)[Note 7]

Attitude hypercritique[modifier | modifier le code]

Le principe de cette école est de considérer qu'une source ancienne n'est tenue pour bonne que si on a trouve des raisons valides, des preuves externes pour l'agréer[biblio 2].Cette école est celle de Leone Caetani (1869-1935)[Note 8], Henri Lammens (1862-1937), Alphonse Mingana (1878-1937), Paul Casanova (1861-1926)[Note 9], Joseph Schacht (1902-1969) et, parmi les contemporains, John Wansbrough.

Cette critique radicale sur les origines de l'islam et la généalogie du Coran commence à la fin du XIXe siècle mais elle sort du cercle des érudits[Note 10] avec la parution en 1977 des travaux de John Wansbrough sous le titre de Quranic studies et The Sectarian Milieu[biblio 3] ; sa théorie qu'on nommera plus tard « de l'école déconstructiviste » ou « hypercritique » expose que le Coran est la compilation d'une suite de logia. Cette ligne est, mutatis mutandis, celle suivie par Youssef Seddik[5], dont l'axe de critique porte :

  • sur les hadiths[biblio 4] des recueils de traditionnistes les plus réputés et les plus écoutés (sahih Boukhari et Sahih Muslim, et bien d'autres). Il remarque que les circonstances de la Révélation ou de la compilation se contredisent. Il en conclut à une reconstruction du Coran lors de la compilation d'Uthman, en soulignant la disparition du Coran de Hafça, transcrit sur des feuilles, qui fut brûlé dès la mort de cette épouse de Mahomet ;
  • il souligne des emprunts de motifs de récits à des ouvrages en vogue à l'époque comme le Roman d'Alexandre du Pseudo-Callisthène, par exemple dans cette sourate[Note 11] où Moïse, accompagné d'un jeune serviteur revient sur ses pas pour rechercher le poisson prévu pour le déjeuner et qui est ressuscité puis reparti vers l'eau.

Les approches[modifier | modifier le code]

Pour expliquer les différentes approches, Kropp compare un texte ancien, en l’occurrence le Coran, à une architecture fabriquée de pierres anciennes réutilisées[6] :

« On peut contempler un tel bâtiment en s’intéressant à l’harmonie finale – la beauté de l’édifice, tel qu’il est à présent, la cohérence de l’ensemble, la fonction et l’utilité des éléments actuels, les intentions des maîtres d’œuvre qui ont présidé à la version finale ; mais l’observateur peut aussi se concentrer sur les éléments constitutifs de l’édifice, et ainsi découvrir l’origine et l’âge des éléments divers qui constituent le bâtiment, ainsi que les changements et les modifications auxquels ils ont été soumis à travers le temps. »

Approche diachronique et la méthode historico-critique[modifier | modifier le code]

Ainsi, l'approche diachronique étudie les différentes pierres séparément pour connaître l’histoire de la fabrication de l’édifice. L'approche diachronique, qui peut aussi être appelée historico-critique, part du présupposé qu'il est composite[7]. Cette méthode est née de la révélation des contradictions propres au Coran et de l’adoption des méthodes de critique[8].

Une partie de ces recherches interrogèrent les rapports entre le texte coranique et la Sunna, "les abrogations de versets répondai[e]nt utilement aux nécessités conjoncturelles des successeurs de Muḥammad"[8]. Dans le texte coranique, "le découpage des versets montra bientôt une multitude de déplacements de versets et de demi-versets au sein des mêmes sourates, signe d’un ample travail d’ordonnancement du texte, probablement après la mort de Muḥammad"[8] et "Le Coran est donc le fruit d’une évolution"[8].

Approche synchronique et l'analyse rhétorique[modifier | modifier le code]

L’approche synchronique étudie l'aspect final d'un textel[6]. L'analyse rhétorique, née dans le domaine biblique, est ainsi une approche synchronique qui part du présupposé que le texte est composé[7] L'étude de la rhétorique sémitique, représentée par Michel Cuypers, de l'université de Louvain, qui travaille sur la comparaison entre la structure des récits de la Bible et celle du Coran est un exemple de telle approche. Il en est de même pour l'étude sur le Coran d'Anne-Sylvie Boisliveau[9]

Cette approche ne nie pas l'autre, un texte pouvant, pour Cuypers, être "composé et composite"[6].. Elle est minoritaire[10] .

Au-delà des écoles de recherche : la mise en place de réseaux historiographiques[modifier | modifier le code]

Découpage de l'Arabie romaine au IVe siècle. Selon certaines recherches, l'islam y serait né.

Aujourd'hui, la production de l'histoire ou de l'histoire des textes diffère de celle des temps de Theodor Nöldeke ou d'Alphonse Mingana. À l'époque du commencement de la recherche, le savant était un généraliste qui sait presque rien sur presque tout[Note 12]. Avec l'accroissement des connaissances, le chercheur est devenu un expert qui sait presque tout sur presque rien'[Note 12] du fait de son hyper-spécialisation.

La recherche s'accompagne d'une internationalisation des équipes de recherche, aboutissant ainsi à la construction de réseaux internationaux et transdisciplinaires autour de chercheurs fédérateurs.

Autour de Mohammed Ali Amir-Moezzi[modifier | modifier le code]

Ainsi, autour de Mohammad Ali Amir-Moezzi, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (EPHE), expert du chiisme, se fédère une équipe de chercheurs appartenant aux différentes écoles et approches. Appartiennent à ce réseau :

Autres projets européens[modifier | modifier le code]

D'autres projets européens réunissent des équipes internationales comme le Corpus Coranicum projet piloté par le Dr Angelika Neuwirth, le projet Inarâh, le projet sur les épitres des frères de la pureté[Note 14] mené par le Dr Omar Ali-de-Unzaga à l'Institute of Ismaili Studies de Londres ou le Qu'ran Seminar dirigé par Gabriel Said Reynolds.

Quelques travaux de la filière philologique[modifier | modifier le code]

Une page du Coran, dynastie Abbaside, Afrique du nord ou Moyen-Orient. Sourate 9 (Amnistie), verset 33.

Lecture syro-araméenne du Coran[modifier | modifier le code]

La théorie de l'origine judéo-nazaréenne (cf. judéo-nazaréisme) a été encore renforcée par des travaux de spécialistes linguistes, islamologues ou théologiens dont les conclusions convergent en ce sens. C'est le cas de Christoph Luxenberg publiant en 2000 sous ce pseudonyme sa thèse Lecture syro-araméenne du Coran[biblio 5] qui fait aujourd'hui encore autorité dans le domaine malgré quelques critiques dont toutes ne sont pas confessionnelles[biblio 6].

Hypothèse du Ur-Koran[modifier | modifier le code]

C'est un modèle d'analyse selon lequel un document primitif est remanié à partir de sources diverses. Le chercheur tente d'identifier les diverses couches de rédaction et l'ordre de leur succession. Ce modèle a déjà été utilisé puis critiqué dans le cadre de la recherche bibliste[Note 15]. On lui connaît principalement un représentant, Günter Lüling, tandis que les travaux de l'archéologue épigraphiste Frédéric Imbert[11] pourraient, très indirectement appuyer cette hypothèse[pas clair] .

Günter Lüling centre sa thèse sur l'interprétation de quelques sourates comme anciens hymnes chrétiens d'origine arienne en 1970 [biblio 7]. Selon Lüling, Mahomet était un chrétien qui rompt avec son groupe quand le christianisme devient trinitaire[biblio 8].

Dans son hypothèse, Gunter Lüling [biblio 9], envisage la possibilité d'un substrat composé d'hymnes chrétiens collectés et retravaillés par le rédacteur arabe. Le chercheur distingue 4 couches de rédaction successives :

  • a) Couche 1 : strophes hymnales avec des contenus en Syriaque, composé par la communauté chrétienne de la Mecque
  • b) Couche 2 : collecte par le prophète et adaptation pour des raisons dues à la phonétique de l'arabe, syntaxiques et stylistiques
  • c) Couche 3 : passages composés exclusivement par le prophète
  • d) couche 4 : passages altérés par les derniers compilateurs du Coran, postérieurs au prophète.

Cette théorie trouve sa critique, en particulier chez Anton Spitaler[Note 16] qui conteste les travaux de Günter Lüling. Il obtient son exclusion de l’université, peut-être plus à partir d'une cabale[Note 17] qu'à partir de la critique de ses travaux. À la suite d'un procès, Günter Lülling a été réintégré. Ses études à base de « couches rédactionnelles » sont de plus en plus contestées dans la recherche coranique comme dans la recherche biblique [Note 18].

Gerd-Rüdiger Puin, Manfred Kropp[modifier | modifier le code]

Grâce à l'affinement des études et des réflexions, l'école philologique élabore diverses théories avec des chercheurs comme Gerd-Rüdiger Puin, Manfred Kropp, qui travaillent sur les sources bibliques du Coran (Ancien et Nouveau Testament). En particulier, Manfred Kropp adjoint à son champ d'études l'épigraphie nabatéenne, araméenne, guèze et arabe ; ceci le conduit à évoquer la possibilité d'insertion dans le Coran de textes issus d'une bible éthiopienne, l'existence d'un proto-Coran comme le suggère l'étude des inscriptions gravées à l'intérieur de la coupole de la mosquée d'Omar[12]. Il comprend que ce texte, qui diverge d'avec la version de la vulgate uthmanienne sur des points sémantiques et grammaticaux, provient d'un texte suffisamment officiel pour avoir été gravé dans la coupole.[réf. non conforme]


Feuillet des Manuscrits de Sanaa. Le texte réécrit par-dessus sont les versets 2:265 à 271 du Coran.

Période de proclamation[modifier | modifier le code]

D'après certains chercheurs, ce classement chronologique des sourates est problématique dans la mesure où il s’appuie sur des récits traditionnels discutés en ce qui concerne la datation de plusieurs sourates[13],[14]. Cependant, « l’idée de la chronologie du Coran est aujourd’hui toujours dominante »[13].

Jusqu’à récemment, un « relatif consensus des spécialistes » admettait une élaboration du Coran « jusqu'à plus d'un demi-siècle après la mort du Prophète en 632 », ce qui remettrait en question la chronologie de la révélation de même que son contenu qui ne remonterait pas, du moins pas dans sa totalité, à la fin de vie de Mahomet[15]. Selon Cuypers et Gobillot, « la méthode historico-critique, en proposant l'hypothèse d'un prolongement de l'élaboration du Coran à l'époque omeyyade » ne bouleverse pas vraiment les données traditionnelles dans la mesure où, selon la version officielle de cette même tradition, la « collecte » du Coran en un véritable mushaf (composition écrite entre deux couvertures) « aurait été réalisée [...] au temps des califes, d'Abû Bakr à 'Uthmân, entre 632 et 656, donc après la mort de Muhammad. »[15]. Depuis, un « nouveau consensus a émergé parmi les chercheurs travaillant sur les origines de l’islam » et donne une date du milieu du VIIe siècle (vers 650) pour la composition du texte coranique de base (le rasm)[16].

Certains Manuscrits de Sanaa montrent des variations dans l'ordonnancement de certaines sourates[Note 19]. Pour M.-A. Amir-Moezzi, « En sus de quelques variantes orthographiques et lexicographiques mineures, 22 % des 926 groupes de fragments étudiés présentent un ordre de succession de sourates complètement différent de l'ordre connu »[17]. Asma Hilali, auteur d’un ouvrage sur le palimpseste de Sanaa ''The Sanaa Palimpsest"[18] défend l’hypothèse selon laquelle ce manuscrits n’est pas un codex (Mushaf) réduit aujourd’hui à l’état de fragments mais plutôt un type d’aide-mémoire, peut-être employé dans un milieu d’enseignement.

Exégèse historico-critique et diffusion auprès du public[modifier | modifier le code]

La question des origines de l'islam — et conséquemment l'exégèse historico-critique du Coran — connaît certaine diffusion grâce à trois événements :

Le premier est l'affaire du Coran de Sana'a, dans laquelle le gouvernement yéménite retire au Dr Gerd Puin l'autorisation d'étudier un manuscrit trouvé dans les combles de la mosquée de Sana'a. Ce document en écriture hijazi présente la particularité de montrer un texte antérieur à la compilation d'Uthman avec un ordre de versets différents et quelques modifications mineures dans le texte.

Le second est l'affaire Anton Spitaler, connu pour avoir conservé clandestinement[Note 20] pendant des décennies, 450 pellicules de microfilms d'exemplaires primitifs du Coran, réalisés par Gotthelf Bergsträsser et qu'on croyait avoir été détruites lors du bombardement de Munich le 24 avril 1944[Note 21]. Il les remettra à l'islamologue Angelika Neuwirth dans les années 1990[19]. La conséquence en fut un retard considérable dans le projet d'édition critique du Coran satisfaisant aux exigences de la philologie, projet désormais commencé et appelé Corpus Coranicum[biblio 10].

Le dernier est la publication de l'ouvrage de Christoph Luxenberg[biblio 5] : Die Syro-Aramäische Lesart des Koran: Ein Beitrag zur Entschlüsselung der Koransprache (2004, Verlag Hans Schiler)[Note 22]. Sa thèse fait un sort au mythe de l'« arabe inimitable » ou de l'« arabe clair » du Coran. En effet, même des traditionnistes reconnus comme Tâbari reconnaissent les difficultés que présentent certains énoncés du Coran. Pour chaque énoncé qui n'aurait pas trouvé de clarification adéquate dans les recueils des traditionnistes de l'exégèse canonique, il tente de considérer ce texte non comme un énoncé en langue arabe, mais comme un énoncé en syro-araméen, une langue proche du syriaque ; toutes ses interventions clarifient le problème et donnent des solutions aux questions restées ouvertes chez les traditionnistes. Cet ouvrage redonne de l'actualité aux travaux d'Alphonse Mingana qui voyait les sources du Coran dans les écrits syriaques d'une secte antitrinitaire comme il en existait des quantités au temps et après la dogmatisation du christianisme, mais il est fortement critiqué par François de Blois qui le décrit, d'un point de vue confessionnel, comme « non pas une œuvre d'érudition mais de dilettantisme »[biblio 11].

Pour autant, pour O. Hanne, "La recherche scientifique est allée bien au-delà de la simple critique de forme, jusqu’à contester la nature même du Coran, sa formation et son auteur. Le grand public, pourtant facilement touché par des polémiques aisées sur la violence de l’islam ou la place des femmes, ignore tout de cette relecture radicale."[8].

Critique de l'historiographie et de la recherche contemporaine[modifier | modifier le code]

Critique confessionnelle[modifier | modifier le code]

La critique confessionnelle revêt plusieurs aspects. Elle peut être individuelle sur des blogs ou des forums ou institutionnalisé autour de sites internet. Toute critique du Coran est considérée par certains comme de l'hypercritique[8]. L'explication de ce type de contestation, qui repose sur l'idée que « le mécréant ne connaît rien de l'islam », est donnée par Mohammed Ali Amir Moezzi dans sa préface au Dictionnaire du Coran[biblio 12]. Il s'exprime ainsi :

« l'activisme de certains groupes, depuis les deux ou trois dernières décennies environ, a semble-t-il créé l'illusion que la vie du croyant musulman, du matin au soir, est entièrement régie par le Coran, sa lecture, sa méditation, sa mise en application rigoureuse. La réalité est beaucoup plus relative. Le rapport du fidèle ordinaire avec le livre relève beaucoup plus du sentiment, de la dévotion, que du savoir. Rappelons quelques évidences. Seuls près de 15 % de fidèles de Mahomet sont arabes. Les plus grands pays musulmans sont le Nigéria et l'Indonésie ; les trois pays du sous-continent indien, Inde, Pakistan et Bangladesh, abritent près de la moitié de la population musulmane mondiale. Or, aucun des pays qui viennent d'être mentionnés ne connaissent la langue et la culture arabes. Il en est de même d'autres terres de l'Afrique noire, de l'Iran, des Balkans et du Caucase, de l'Asie Centrale ou encore de la Chine. Par ailleurs, l'immense majorité des fidèles est illettrée et la petite minorité qui peut lire l'arabe classique ne comprend pas forcément l'arabe coranique. Ce qui fait qu'un nombre infime, sans doute moins de 5 % des musulmans, peut avoir une intelligence plus ou moins grande du Coran. »

En résumé, si l'on suit ce chercheur, ce ne sont pas les chercheurs et les érudits qui ne connaissent pas la langue arabe mais les activistes qui ne maîtrisent pas les évolutions de cette langue.

Critique experte[modifier | modifier le code]

Une "islamophobie savante" ?[modifier | modifier le code]

Selon Étienne Dinet et Sliman ben Ibrahim[20], certains chercheurs, en 1930, « n’étudient la langue arabe et la religion musulmane que dans le but de les salir et de les dénigrer »[20]. Critiquant cette approche et un « chantage à l’islamophobie », Georges C. Anawati déplore que le chercheur soit « obligé, sous peine d’être accusé d’islamophobie, d’admirer le Coran en totalité et de se garder de sous-entendre la moindre critique sur la valeur du texte »[21],[22].

Réfutation de l'apologétique chrétienne[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Apologétique chrétienne.

Selon l'écrivain et psychanalyste Michel Orcel, dans son pamphlet polémique De la dignité de l'islam (2011)[23], une partie de la recherche philologique, exégétique, historique et critique sur l'islam et les origines du Coran produirait une « islamophobie savante » liée à l'Église catholique[15], voire à l'extrême droite catholique[24]. Cette tendance produit, selon lui, une histoire des origines de l'islam relevant de l'apologétique qui s’attache à jeter un discrédit scientifique sur le plan linguistique ou celui de la constitution du corpus coranique ainsi qu'un discrédit moral en s’en prenant à la figure de Mahomet[15].

Michel Orcel, tout en rappelant les origines allemandes de l'islamologie, s'en prend surtout à un groupe restreint de chercheurs francophone : Marie-Thérèse Urvoy, Dominique Urvoy, Alfred-Louis de Prémare, Claude Gilliot, Édouard-Marie Gallez, Anne-Marie Delcambre et Rémi Brague, auxquels s'ajoutent notamment Christoph Luxenberg mais aussi John Wansbrough et Patricia Crone, deux chercheurs à la pointe du courant « révisionnistes » qui soutiennent une fixation tardive du Coran[15].

Affaire Sylvain Gouguenheim[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Aristote au mont Saint-Michel.
La couverture de l'essai de Gougenheim est illustrée par le folio 195 des Très Riches Heures du duc de Berry.

Aristote au mont Saint-Michel : Les racines grecques de l'Europe chrétienne est un ouvrage de l'historien Sylvain Gouguenheim dans lequel la transmission de l'héritage culturel grec antique à travers les auteurs musulmans est réinterrogée. Selon lui, cet héritage a été transmis par les monastères occidentaux. Cet ouvrage est discuté dans les milieux scientifiques mais aussi dans la presse généraliste.

L'ouvrage Les Grecs, les Arabes et nous : Enquête sur l'islamophobie savante[25] (dirigé entre autres par Alain de Libera) a été écrit pour répondre aux arguments de Gouguenheim. L'auteur intègre Gouguenheim à une "islamophobie savante"[26]. Pourtant, selon d'autres chercheurs comme Serafín Fanjul, considère ce livre comme «  excellent, bien structuré, magnifiquement documenté, et c'est ça qui fait mal. Comme il est difficile de le contredire avec des arguments historiques, on a recours à l'attaque personnelle »[27]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Bibliographie historique[modifier | modifier le code]

  1. Geschichte des Qorâns (1860) en langue allemande, document téléchargeable sous différents formats sur le site "American Libraries". Publiée en 2005, à Beyrouth, l'ouvrage fut aussitôt banni par une fatwa du ‟Dar Al-Ifta”, une haute autorité sunnite.
  2. a et b Mohamed-Ali Amir Moezzi, Dictionnaire du Coran, Collection Bouquins, Robert Laffon
  3. John Wansbrough, Quranic Studies : Sources and Methods of Scriptural Interpretation, Londres, Oxford University Press, 1977 : The Sectarian Milieu: Content and Composition of Islamic Salvation History, Londres, Oxford University Press, 1978.
  4. Dits du prophète Muhammad, éd. Actes Sud, Arles, 2002.
  5. a et b un séisme dans les études coraniques, 16 mai 2007
  6. Dans la maladie de l'Islam (Paris, Seuil, coll. La couleur des idées, 2002, recension Abdelwahab Meddeb dit que "l'auteur tire un peu la couverture à soi")
  7. Claude Gilliot, L’origine syro-araméenne du Coran
  8. Hélène Roquejoffre, Aux origines du Coran, le Monde de la Bible, 2012
  9. Über den Urkoran : Ansätze zur Rekonstruktion der vorislamisch-christlichen Strophenlieder im Koran", Erlangen, 1974, 2e édition 1993 (fr:)A propos d'un Coran primitif, prémices de reconstruction d'un hymne chrétien préislamique)
  10. Le Coran: nouvelles approches
  11. Review by François de Blois (Department of Iranian Studies) cité par Islamic awareness
  12. Amir-Moezzi M., Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, Collection Bouquins, Paris, 2007.

Notes explicatives[modifier | modifier le code]

  1. Amir-Moezzi utilise ce terme dans le Dictionnaire du Coran (p. XVII) . Dans les pages suivantes, il parle de "méthode" et d'"approche". Ces deux attitudes ne sont pas à confondre ni à mettre sur le même plan que les deux approches diachroniques et synchroniques.
  2. Nabia Abbot (de)
  3. the Collection of the Qu'ran
  4. Aford T. Welch
  5. Rudi Paret
  6. Gregor Schoeler
  7. Fuat Sezgin (en)
  8. Leone Caetani
  9. Paul Casanova
  10. Pour la période précédente, on regardera avec attention la série des articles intitulés « Un texte et une histoire énigmatiques »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?) par Mohammad Ali Amir-Moezzi tirés à part de sa préface au Dictionnaire du Coran, Éditions Robert Laffont, Collection « Bouquins », Paris, 2007.
  11. Sourate 18,59.
  12. a et b définition attribuée à Ambroise Pierce peut-être apocryphe
  13. la fondation Mohamed Arkoun se propose d'héberger les vidéos et enregistrements d'émissions de radio et les cours donnés par Mohammed Arkoun, spécialiste de la pensée arabe classique
  14. introduction aux épîtres et frères de la pureté
  15. Cf. Histoire deutéronomiste
  16. référencé comme agent de renseignent du IIIème Reich par Philip Le Roy dans la Porte du Messie
  17. cabale conduite par Spitaler qui cachait des documents de toute première importance. Günter Lüling réintégra l’université après un long procès qui l’épuisa. Il n’hésita pas à déclarer que presque tous les orientalistes allemands avaient été liés de près ou de loin aux nazisme et que ceux-ci suivaient d’un mauvais œil les recherches coraniques. Celles-ci ne manqueraient pas d’irriter les musulmans, contrariant ainsi leur alliance avec des dirigeants islamistes avec lesquels ils partageaient une même haine des Juifs, des dirigeants qui par ailleurs pourraient leur fournir un précieux appui contre les Britanniques au Moyen-Orient. Cf. Jeffrey Goldberg, article publié dans ‟The New York Times” du 6 janvier 2008, sous le titre ‟Seeds of Hate”
  18. sur la théorie des couches rédactionnelles, leur fonctionnement et la critique qui en est faite, Cf. article Histoire deutéronomiste
  19. sourate 8 vient après s. 11, s. 19 après s. 9, s. 18 après s. 12, s. 25 après s. 15, s. 13 après s. 34, s. 62 après s. 63 et s. 89 après s. 62. "F. Déroche, Qurʾans of the Umayyads, Brill 2014, page 52"
  20. Les motifs de cette dissimulation viennent peut-être de la politique du Troisième Reich envers l'islam. Cf Indiana Jones rencontre le Da Vinci Code
  21. « Les Archives Perdues du Coran » (consulté le 20 avril 2019)
  22. "Lecture syro-araméenne du Coran. Contribution pour décoder la langue coranique".

Références diverses[modifier | modifier le code]

  1. (fr) Michel Cuypers et Geneviève Gobillot, Le Coran, éd. Le Cavalier bleu, 2007, p. 38
  2. (en) Thomas E. Burman, « Tafsir and Translation : Traditional Arabic Quran Exegesis and the Latin Qurans of Robert of Ketton and Mark of Toledo », Speculum, vol. 73,‎ , p. 703–732
  3. Afnan Fatani, « Translation and the Qur'an », in Oliver Leaman, The Qur'an: an encyclopedia, Routeledge, 2006, p. 657–669
  4. a b c d et e Déroche Fr., "Etudes occidentales sur le Coran", dans Dictionnaire du Coran, Paris, 2007, p. 286 et suiv.
  5. Youssef Seddik, Le Coran, autre lecture, autre traduction, édition de l'Aube.
  6. a b et c Michel Cuypers, « Analyse rhétorique et critique historique. Réponse à Guillaume Dye », MIDÉO. Mélanges de l'Institut dominicain d'études orientales, no 31,‎ , p. 55–82 (ISSN 0575-1330, lire en ligne, consulté le 30 décembre 2018)
  7. a et b « La rhétorique sémitique dans le Coran - Michel Cuypers », sur www.retoricabiblicaesemitica.org (consulté le 30 décembre 2018)
  8. a b c d e et f Olivier Hanne. Le Coran à l’épreuve de la critique historico-philologique. Ecueils de l’hypercritique, impasses de la littéralité.. dans Jean-Baptiste Amadieu, Jean-Marc Joubert, François Ploton-Nicollet. L’hypercritique et le littéralisme dans la démarche historienne, Mar 2012, La Roche sur Yon, France.
  9. Valérie Gonzalez, « Anne-Sylvie Boisliveau, Le Coran par lui-même. Vocabulaire et argumentation du discours coranique autoréférentiel, Leiden-Boston: Brill, 2014, 432 pages. », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, no 141,‎ (ISSN 0997-1327, lire en ligne, consulté le 20 avril 2019)
  10. Michel Cuypers, « Analyse rhétorique et critique historique. Réponse à Guillaume Dye », MIDÉO. Mélanges de l'Institut dominicain d'études orientales, no 31,‎ , p. 55–82 (ISSN 0575-1330, lire en ligne, consulté le 20 avril 2019)
  11. « Iremam - IMBERT Frédéric (PU) », sur iremam.cnrs.fr (consulté le 29 mars 2016)
  12. Le cours de Manfred Kropp, professeur au Collège de France, Chaire européenne, est disponible sur le site de l'ENS. Les supports de cours sont aussi téléchargeables sur ce site de l'ENS.
  13. a et b Gabriel Said Reynolds, « Le problème de la chronologie du Coran », Arabica, no 58,‎ , p. 477
  14. André Chouraqui, Le Coran : L'appel, Robert Laffont, , 625 p. (ISBN 2221069641)
  15. a b c d et e Michel Cuypers et Geneviève Gobillot, Le Coran: idées reçues sur le Coran, Le Cavalier Bleu Editions, (ISBN 9782846706674), p. 17 Erreur de référence : Balise <ref> non valide ; le nom « :4 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents
  16. (en) Jonathan E. Brockopp, « Islamic Origins and Incidental Normativity », Journal of the American Academy of Religion, vol. 84, no 1,‎ , p. 28-43 (DOI 10.1093/jaarel/lfv094).
  17. Michel Cuypers et Geneviève Gobillot, Le Coran: idées reçues sur le Coran, Le Cavalier Bleu Editions, (ISBN 9782846706674, lire en ligne), p. 22
  18. (en) Asma Hilali, The Sanaa Palimpsest - The transmission of the Qur'an in the first centuries, Oxford University Press, (ISBN 9780198793793)
  19. (en-US) Olivier YPSILANTIS, « Une histoire du Coran peu orthodoxe 1/2 », sur Zakhor Online, (consulté le 20 avril 2019)
  20. a et b Étienne Dinet, Sliman Ben Ibrahim, Le pèlerinage à la maison sacrée d’Allah, Paris, 1930, p. 174.
  21. Georges C. Anawati, « Dialogue with Gustave E. von Grynebaum », International Journal of Middle East Studies, vol. 7, no 1, 1976, p. 124
  22. « « Islamophobie »: une invention française | Islamophobie », sur islamophobie.hypotheses.org (consulté le 27 mars 2016)
  23. Michel Orcel, De la dignité de l'islam: examen et réfutation de quelques thèses de la nouvelle islamophobie chrétienne, Bayard, (ISBN 9782227482210, lire en ligne)
  24. De la Dignité de l’islam. Réfutation de quelques thèses de la nouvelle islamophobie chrétienne, Bayard, 2011 et Culture d'islam du 6 juillet 2012
  25. Philippe Büttgen (dir.), Alain de Libera (dir.), Marwan Rashed (dir.) et Irène Rosier-Catach (dir.), Les Grecs, les Arabes et nous : enquête sur l'islamophobie savante, Fayard, coll. « Ouvertures », (ISBN 978-2-213-65138-5, présentation en ligne).
  26. Emmanuel Lemieux, « La croisade universitaire anti-Gougenheim continue », sur Idee-jour.fr, 31 août 2009.
  27. Serafín Fanjul, entretien, « Le « mythe d'Al-Ándalus », La Nouvelle Revue d'histoire , no 62, septembre-octobre 2012, p. 34

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Les origines du Coran par Manfred Kropp Conférences vidéo à l'École Normale Supérieuren
  • Antoine Borrut Introduction : la fabrique de l’histoire et de la tradition islamiques, REMMM 129 | juillet 2011
  • Claude Gilliot Le Coran, production littéraire de l’Antiquité tardive ou Mahomet interprète dans le “lectionnaire arabe” de La Mecque, REMMM 129 | juillet 2011
  • Conférences de M. Mohammad Ali Amir-Moezzi École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 113, 2004-2005 lien Année 2004 lien p. 175-180
  • Séminaire Coranique animé par Abdelwahab Meddeb. Les quatre émissions peuvent être écoutées en ligne pendant 3 ans et téléchargeables pendant 1 an aux adresses suivantes : le séminaire Coranique du 28 février 2014 reçoit Mehdi Azaiez et évoque le livre dont il est l'éditeur (au sens américain du terme) Le Coran
  • Nouvelles approches , 2013, Paris, Éditions du CNRS. Le Séminaire coranique du 7 mars 2014 reçoit Anne-Sylvie Boisliveau, chercheure, associée au CNRS. Elle étudie les noms que le Coran se donne (Qur'ân, dhikr, âyât, sûra, mathânî, furqân) et se situe dans la tradition philologique au travers de son livre Le Coran par lui-même. Vocabulaire et argumentation du discours coranique autoréférentiel, Londres, Brill, 2013.
  • Le séminaire Coranique du 14 mars 2014 reçoit Guillaume Dye qui s'intéresse à des problématiques internes au Coran telles que les Figures bibliques en Islam, ouvrage collectif dirigé par G. Dye et F. Nobilio, Bruxelles-Fernelmont, EME, 2011 et les 'Partage du sacré : transferts, dévotions mixtes, rivalités interconfessionnelles, ouvrage collectif dirigé par Isabelle Depret et Guillaune Dye, Bruxelles-Fernelmont, EME, 2012
  • Enfin, le 4e Séminaire Coranique en date du 28 mars 2014, reçoit Michael Marx, qui codirige avec François Déroche et Christian Robin le projet franco-allemand CORANICA, à l’Académie des sciences de Berlin-Brandebourg.