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Enfants de la Creuse

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Cet épisode de l’histoire française, très connu à la Réunion, est communément appelé l’affaire des Enfants de la Creuse ou des Réunionnais de la Creuse.

De 1963 à 1982, 1 630 enfants réunionnais « abandonnés ou non » et immatriculés de force par les autorités françaises à la Direction départementale des Affaires sanitaires et sociales, furent déplacés par les autorités dans le but de repeupler les départements métropolitains victimes de l’exode rural comme la Creuse, le Tarn, le Gers, la Lozère, les Pyrénées-Orientales. Ce déplacement d’enfants fut organisé sous l’autorité de Michel Debré, député de La Réunion à l’époque[1].

Le déplacement[modifier | modifier le code]

Le programme mis en place par Michel Debré pour contribuer au repeuplement de certains départements français dont la Creuse par la migration d'enfants réunionnais a été porté par le Bumidom et le CNARM[2]. Ce dossier [3] est notamment connu sous le nom des « enfants de la Creuse ». De 1963 à 1982, 1 630 enfants réunionnais « abandonnés ou non » et immatriculés de force par les autorités françaises à la Direction départementale des Affaires sanitaires et sociales, furent déplacés par les autorités dans le but de repeupler les départements métropolitains victimes de l’exode rural comme la Creuse, le Tarn, le Gers, la Lozère, les Pyrénées-Orientales. Ce déplacement d’enfants fut organisé sous l’autorité de Michel Debré, député de La Réunion à l’époque[4].

Le sort des enfants en métropole[modifier | modifier le code]

Les enfants réunionnais déplacés en Creuse étaient accueillis lors de leur arrivée dans un foyer de Guéret[5]. "Certains ont été adoptés, d'autres sont restés en foyer ou ont servi de main-d'œuvre gratuite dans les fermes[6]", les paysans à travers la Creuse les utilisant alors comme « bonne à tout faire » ou « travailleur sans salaires ». L'historien Ivan Jablonka parle de cas de "mise en esclavage[7]". La plupart de ces enfants "ont été marqués à vie" ; Le Monde rapporte, outre les cas d'exploitation économique, les situations de maltraitance dans les familles adoptives[8].

Les enfants déplacés ont été déclarés "pupilles d'Etat", "c'est-à-dire que leurs parents n'avaient plus aucun droit sur eux[9]", une minorité de ces enfants étaient orphelins. "Des centaines de parents illettrés signant des procès-verbaux d'abandon qu'ils ne peuvent pas déchiffrer, ils ne reverront jamais leurs enfants[10]".

"En août 1968, dans leur journal Témoignages, les communistes réunionnais ont dénoncé un "trafic d'enfants"" ; cependant, ce scandale d'Etat n'a été médiatisé que dans les années 2000[11].

Les fonctionnaires de la DDASS laissaient croire aux parents réunionnais auxquels ils retiraient les enfants que ces derniers connaîtraient un sort enviable en métropole ; en fait, certains sont devenus ouvriers, d'autres perçoivent le RMI ou le RSA, d'autres enfin ont été internés dans des institutions psychiatriques[12].

Le rôle de Michel Debré[modifier | modifier le code]

D'après l'historien Ivan Jablonka, "Un homme joua un rôle décisif : Michel Debré. [...] Il imagina et mit en place le transfert, et le défendit contre vents et marées. En 1975, à un médecin qui s'inquiétait de la santé mentale des pupilles [les cas de dépression et de suicide ayant été nombreux], il justifiait sa politique qui a "donné les meilleurs résultats", s'indignait de ce qu'on puisse critiquer l'opération, et ajoutait ironiquement : "quel dommage que ne vive pas de nos jours un nouveau Molière pour nous dépeindre ce groupe de psychiatrie infanto-juvénile[13] !".

Jugements historiques : un cas de déportation ?[modifier | modifier le code]

Des victimes de ce déplacement considèrent qu'elles ont été victimes d'une déportation. Ainsi en 2005, l'association des Réunionnais de la Creuse a décidé d'assigner l'État français devant le tribunal administratif de la ville de Limoges, afin que la « déportation » dont ont été victimes les 1 630 enfants soit reconnue juridiquement[14].

Pour l'historien Ivan Jablonka, la migration réunionnaise a été accomplie par et pour l'État français. La migration des pupilles « n'est donc pas un dérapage ; elle est une institution républicaine » selon l'historien[15]. Selon I. Jablonka, toujours, "l'opération s'est déroulée à la limite de la légalité [.... Debré a traité l'île comme une colonie." "L'épisode révèle une configuration postcoloniale dont nous ne sommes toujours pas sortis[16]".

Pour le sociologue Philippe Vitale de l'université d'Aix-Marseille, président de la commission nationale de recherche historique des Enfants de la Creuse, créée par la ministre des outre-mer[17] :

« [...] À mes yeux, il y a trois victimes dans cette affaire. D'abord les ex-mineurs, bien sûr, qu'on a traités comme du bétail. Les familles réunionnaises, ensuite. Mais enfin, aussi, les familles d'accueil qui n'ont pas toutes brutalisé, violé ni exploité ces mineurs et qui, en ce cas, ne comprennent pas le procès qui leur est fait. Traiter les Creusois en Thénardier, en négriers, c'est faire à beaucoup d'entre eux un faux procès même si, en effet, des atrocités ont été commises. »

La question des réparations financières[modifier | modifier le code]

En février 2014, les députés français reconnaissent la « responsabilité morale de l'Etat envers ces pupilles. » Une commission nationale de recherche historique des Enfants de la Creuse a été créée par la ministre George Pau-Langevin ; elle est présidée par Philippe Vitale. Cependant, cette commission exclut la possibilité de réparations financières.

Plusieurs associations demandent une réparation autre que purement mémorielle et symbolique, comme la Commission pour les enfants volés d'outre-mer (Cevou), et le CRAN, Conseil représentatif des associations noires[18]. Un ancien pupille, jean-Jacques Martial, ayant porté plainte contre l'Etat en 2002, et ayant vu sa plainte rejetée, car prescrite, le CRAN a envisagé la possibilité de porter plainte pour "crime contre l'humanité", crime imprescriptible.

La résolution de l'Assemblée nationale du 18 février 2014[modifier | modifier le code]

Le , l'Assemblée nationale vote une résolution[19] mémorielle[20] qui reconnaît la "responsabilité morale" de l'Etat français[21].

La résolution présente les 3 points suivants : l'Assemblée

  • Demande à ce que la connaissance historique de cette affaire soit approfondie et diffusée ;
  • Considère que l’État a manqué à sa responsabilité morale envers ces pupilles ;
  • Demande à ce que tout soit mis en œuvre pour permettre aux ex-pupilles de reconstituer leur histoire personnelle[22]."

Documentaires[modifier | modifier le code]

Un documentaire télévisuel de 53 min a été réalisé par William Cally pour l'événement, avec la collaboration de l'historien Sudel Fuma. Ce documentaire, intitulé « Une enfance en exil : Justice pour les 1615 »[23], est considéré à l'heure actuelle comme le documentaire plus émouvant et instructif jamais réalisé sur cette triste histoire. Le film a eu un écho exceptionnel auprès de la population réunionnaise et métropolitaine (diffusion sur Réunion Première, France 3, France Ô). Il a, entre autres, permis aux téléspectateurs de prendre pleinement conscience de la vérité sur cette histoire et du traumatisme des victimes exilées. Plusieurs manifestations et un grand débat télévisé sur Réunion Première orchestré par J.M. Colienne, avaient été organisés lors de la diffusion du documentaire. La députée Madame Huguette Bello fera allusion au documentaire lors de son discours à l'Assemblée Nationale pour la résolution mémorielle sur le placement des enfants réunionnais en métropole.

Un autre documentaire, "Arrachée à son île", (2002) est centré sur le vol d'enfants réunionnais. Il retrace le parcours de Marie-Thérèse Gasp, soustraite à sa mère à l'âge de 6 semaines, arrivée dans la Creuse à l'âge de 3 ans, en avril 1966, en compagnie de plusieurs dizaines d'enfants de la Réunion. Bientôt, ils seront près de 1000 déracinés, arrachés à leur île, perdus, abandonnés de l'institution qui avait la charge de veiller sur eux, la DDASS. 35 ans après, Marie-Thérèse est à la recherche de son passé. Le documentaire la suit dans ses démarches[24].

Arts[modifier | modifier le code]

Cette déportation été systématiquement dénoncée à compter du milieu des années 1970 dans la littérature et la musique réunionnaise. On trouve ainsi une critique du Bumidom dans l'ouvrage Zistoire Kristian, roman collectif paru en 1977. On en trouve d'autres dans les chansons de Danyèl Waro, un chantre du maloya sur l'île qui fut lui-même emprisonné en métropole à la suite de son refus de faire son service militaire.

On consultera également les chansons de Ziskakan. L'une d'entre elles sortie en 1980 s'intitule justement Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer, l'organisme qui fut chargé d'accompagner l'émigration des Réunionnais vers la métropole). Elle se termine en affirmant :

« Bimidom, bimidom ou vol nout bann frer.
Bimidom, bimidom ramas pa manter.
Bimidom, bimidom ou fé mal nout ker.
Bimidom, bimidom na kas ton bann fer. »

Traduit du créole réunionnais au français, ce texte signifie :

« Bumidom, Bumidom, tu nous voles nos frères.
Bumidom, Bumidom, ne mens pas.
Bumidom, Bumidom, tu fais mal à nos cœurs.
Bumidom, Bumidom, nous casserons tes fers. »

Mémoire[modifier | modifier le code]

À l'occasion du cinquantenaire du début des déplacements des enfants en 1963, une stèle commémorative du sculpteur Nelson Boyer a été élevée à l'Aéroport de La Réunion Roland-Garros à l’initiative du Conseil Général de La Réunion. Son inauguration par la présidente du conseil général Nassimah Dindar s'est tenue le 20 novembre 2013[25].

Le 18 février 2014, l'Assemblée nationale vote une résolution[26] mémorielle sur le placement des enfants réunionnais en métropole[27]. Deux semaines après ce vote Claude Bartolone, président de l'Assemblée nationale, s'est déplacé à la Réunion pour rencontrer des enfants de la Creuse et remettre aux deux députées de la région le texte de la déclaration[28].

Deux ans plus tard, en février 2016, une commission d'experts est mise en place par le ministère des Outre-mer. Présidée par le sociologue Philippe Vitale, cette commission a pour mission de répondre aux trois éléments de la résolution de loi et de faire des propositions. Le mandat de la commission est de deux années[29]. Pour Philippe Vitale : « Il est important d'effectuer un travail scientifique neutre et irréprochable, et de partir de la base : combien et qui étaient ces enfants ? » ». Une page dédiée sur le site du ministère de l'Outremer doit permettre à ceux qui voudront se faire connaître de se signaler. La ministre, George Pau-Langevin, s'est engagée à donner « tous les moyens nécessaires »[30].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Écoles différentes
  2. Gilles Gauvin Michel Debré et La Réunion : la force des convictions jacobines Revue française d'histoire d'outremer, tome 86, n°324-325, 2e semestre 1999
  3. http://www.lepoint.fr/societe/reunionnais-de-la-creuse-les-dessous-d-un-scandale-d-etat-page-4-18-02-2014-1793404_23.php#xtatc=INT-500
  4. Écoles différentes
  5. Aujourd'hui, c'est l'Espace Créole qui se trouve dans les bâtiments du foyer, Bruno Arbesu, « Réunionnais de la Creuse », sur le site picturetank.com
  6. D. Perrin, "Les enfants volés de la Réunion", M Le Magazine du Monde,27 août 2016, p.34.
  7. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/04/01/01016-20160401ARTFIG00304-les-reunionnais-de-la-creuse-en-quete-de-leur-enfance-volee.php
  8. D. Perrin, "Les enfants volés de la Réunion", M Le Magazine du Monde,27 août 2016, p.34
  9. D. Perrin, "Les enfants volés de la Réunion", M Le Magazine du Monde,27 août 2016, p.36
  10. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/04/01/01016-20160401ARTFIG00304-les-reunionnais-de-la-creuse-en-quete-de-leur-enfance-volee.php
  11. D. Perrin, "Les enfants volés de la Réunion", M Le Magazine du Monde,27 août 2016, p.37
  12. http://www.lepoint.fr/societe/reunionnais-de-la-creuse-les-dessous-d-un-scandale-d-etat-page-4-18-02-2014-1793404_23.php#xtatc=INT-500
  13. http://www.nonfiction.fr/article-354-recit_dun_exil_force.htm
  14. Georges Châtain, « Les Réunionnais de la Creuse veulent faire reconnaître leur « déportation » en métropole », Le Monde, 18 août 2005
  15. Récit d'un exil forcé 6 décembre 2007
  16. D. Perrin, "Les enfants volés de la Réunion", M Le Magazine du Monde,27 août 2016, p.37
  17. Réunionnais de la Creuse : les dessous d'un scandale d'État Le point, 18 février 2014.
  18. D. Perrin, "Les enfants volés de la Réunion", M Le Magazine du Monde,27 août 2016, p.34
  19. Résolution relative aux enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970
  20. Les enfants réunionnais de la Creuse vont-ils enfin pouvoir tourner la page? L'Express, 18 février 2014
  21. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/04/01/01016-20160401ARTFIG00304-les-reunionnais-de-la-creuse-en-quete-de-leur-enfance-volee.php ; http://www.lepoint.fr/societe/reunionnais-de-la-creuse-les-dessous-d-un-scandale-d-etat-page-4-18-02-2014-1793404_23.php#xtatc=INT-500
  22. http://www.assemblee-nationale.fr/14/ta/ta0300.asp
  23. « Une enfance en exil: Justice pour les 1615 ». Sur kapalistudios.com.
  24. D. Perrin, "Les enfants volés de la Réunion", M Le Magazine du Monde,27 août 2016, p.36.
  25. Commémoration de l'histoire des « enfants de la Creuse ». Conseil Général de la Réunion.
  26. Résolution relative aux enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970 « 1. Demande à ce que la connaissance historique de cette affaire soit approfondie et diffusée ; 2. Considère que l’État a manqué à sa responsabilité morale envers ces pupilles ; 3. Demande à ce que tout soit mis en œuvre pour permettre aux ex-pupilles de reconstituer leur histoire personnelle. »
  27. Les enfants réunionnais de la Creuse vont-ils enfin pouvoir tourner la page ?. L'Express, 18 février 2014.
  28. Claude Bartolone rencontre les enfants de la Creuse à La Réunion. France 3 Limousin, 2 mars 2014.
  29. Trois question à Philippe Vitale, président de la commission des Enfants de la Creuse France Tv Info, 18 février 2016
  30. Les « enfants de la Creuse » : « Des convois entiers de petits créoles déracinés » Le Parisien, 20 février 2016

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

-Ouvrages historiques :

  • Enfants en exil, transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982), Ivan Jablonka, Éditions du Seuil, Paris, septembre 2007.
  • Tristes tropiques de la Creuse, Gilles Ascaride, Corine Spagnoli, Philippe Vitale Éditions K'A, 2004.
  • Les Réunionnais de la Creuse : une affaire d'Etat, Gilles Ascaride, Corine Spagnoli, Philippe Vitale Annuaires des Pays de l’Océan Indien, 2006.
  • Mémoire et migration de l'ombre, le cas des Réunionnais de la Creuse, G. Ascaride, Philippe Vitale Editions Solal, 2008.

-Récits autobiographiques :

  • Une enfance volée, Jean-Jacques Martial, les quatre chemins, 2003.
  • La Bête que j’ai été. Le témoignage d’un Réunionnais déporté dans la Creuse en 1966, Jean-Pierre Gosse, 2005, éd. Alter Ego.
  • La déportation des Réunionnais de la Creuse, témoignages recueillis par Elise Lemai, Éditions L'Harmattan, 2004.

-Romans :

  • Jean Louis Robert, Creuse, ta tombe, Ille-sur-Têt, Editions K’A (2006) (le titre est un jeu de mots sur le département de la Creuse et le verbe "creuser").
  • Mariella Righini, Bonbon piment, Grasset, (2004) (M. Righini est journaliste).
  • Brigitte Peskine, L’île de mon père, Castermann (2005), récit pour la jeunesse.

Documentaire radiophonique[modifier | modifier le code]

Documentaires télévisuels[modifier | modifier le code]

- Une enfance en exil: Justice pour les 1615 de William CALLY, réalisation: W. CALLY. Kapali Studios Création (53'00"). Un documentaire diffusé sur France Télévision (France 3 et Réunion Première).

  • Arrachée à son île de Patrice du Tertre. Production mano à mano. 2002. Film documentaire 52', diffusion sur France 5.
  • Objectif lune de Jimmy Grassiant[1].

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  1. Silvana Grasso Objectif Lune se souvient des Enfants de la Creuse La Dépêche, 25 août 2016