Pro Juventute

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Pro Juventute (timbre) et Pro Juventute (Belgique).

La fondation Pro Juventute (latin : pour la jeunesse) a été créée en 1912 par la Société suisse d’utilité publique (SSUP) dans le but de combattre la tuberculose chez les enfants et les jeunes. Œuvre sociale de caractère privé, elle est active dans le domaine de l'aide à la jeunesse. En 1973[1], le placement forcé d'enfants du voyage (dits tziganes mais yéniches) depuis 1926 par l'oeuvre "Les enfants de la grand-route" provoque un vaste scandale conduisant à la fermeture du programme de placements forcés.

Histoire[modifier | modifier le code]

Pro Juventute regroupant l'activité de plusieurs associations d'aide à la jeunesse, a usé à ses débuts de méthodes et d'une idéologie proche de l'eugénisme par le biais des membres fondateurs Ulrich Wille et Alfred Siegfried (de). Elle vient en aide tout particulièrementaux enfants handicapés et maltraités et s'est intéressée également aux familles tziganes (yéniches, Sinti et Roms).

Ulrich Wille: membre fondateur proche du nazisme[modifier | modifier le code]

Ulrich Wille junior (1877 - 1959) est l'un des membres fondateurs et le premier président. Il est le fils du général de la Première Guerre mondiale du même nom Ulrich Wille. Il est proche de personnalités nazies dès 1918[2]. Il accueille Adolf Hitler en 1923 dans sa villa pour une collecte de fonds auprès des industriels suisses. Cette collecte permet de réunir 30 000 francs suisses pour le financement du nazisme juste avant le putsch de Münich le 8 novembre 1923. Wille est en contact avec des chefs nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, dont Rudolf Hess. Il est démis de ses fonctions dans l'armée en 1942 mais reste au conseil de fondation de Pro Juventute jusqu'à sa mort en 1959.

Alfred Siegfried et Peter Döbeli : des membres au passé controversé[modifier | modifier le code]

En Europe entre les deux guerres mondiales, une pseudo science de l'eugénisme voit le jour[3]. En découlent des programmes d'inspiration nationaliste de surveillance et d'élimination des personnes considérées comme déviantes, notamment les gens du voyages. Les familles yéniches présentes en Suisse sont soumises à un processus d'assimilation forcée[4]. Joseph Jörger (de) et son fils Johann Benedikt Jörger (de) théorisent et mettent en pratique au niveau psychiatrique l'eugénisme visant les populations yéniches en Suisse et aboutissant à la conclusion d'une nécessité de purification ethnique[5],[6]. Alfred Siegfried[7],[8] se fait le tenant de cette approche qui comporte des similitudes avec l'idéologie nazie en Suisse[9], ce qu'il formule clairement dès 1926[10]. Alfred Siegfried était secrétaire de Pro Juventute à Lucerne, puis professeur romaniste au Gymnasium am Münsterplatz (de) de Bâle avant d'être exclu de l'enseignement en 1924 suite à une affaire de pédophilie pour laquelle il est condamné[11]. Le secrétariat central de Pro Juventute l'engage en 1924, et il devient responsable de la section consacrée aux enfants en âge scolaire de 1927 à 1957[12]. Son successeur Peter Döbeli est condamné en 1963 à une peine de prison pour le même type de crime et est remplacé par Clara Reust (de), une des proches collaboratrices d'Alfred Siegfried pour les programmes de placements forcés des enfants yéniches. Cette dernière ne sera jamais inquiétée par la justice pour les enlèvements de force[13].

Activités[modifier | modifier le code]

Pro Juventute est financée dès ses débuts par la vente de timbres postaux[14]. Elle prend en charge les consultations en puériculture, la communication sur des activités de vacances, de loisirs et l'attribution de bourses de formation.

Jusqu'en 1996 le conseil de fondation est dirigé par un conseiller fédéral et des personnalités politiques et militaires. Elle s'implique dans les soins dentaires et de santé dispensés au sein des écoles par les communes suisses. La formation des parents est aussi un de ses thèmes majeurs.

En 1922 elle ouvre un sanatorium à Davos. En 1926 elle entame le programme des enfants de la grande route qui vise l'assimilation forcée des familles yéniches à travers le placement des enfants, et le recours à des stérilisations volontaires[7],[8],[4],[15].

En 1935 est ouverte une maison de vacances à Waltensburg/Vuorz puis en 1962 un village de vacances est créé au Tessin.

Elle est également active dans le placement d'enfants en famille d'accueil, foyer, apprentissage et la recherche d'emploi pour les enfants maltraités, handicapés souvent issus de familles monoparentales dirigées par une mère et assure leur surveillance.

Elle gère l'association de villages d'enfants Pestalozzi de 1945 à 1950 et crée des places de jeux et des centres communautaires. Elle publie des brochures d'information pour les parents et l'agenda Pestalozzi pour les jeunes. Elle est à l’origine des places de jeu Robinson dont la première a été aménagée à Zurich-Wipkingen en 1957.

Elle se spécialise dans l'accompagnement de familles jugées dans une situation difficile dès 1985. Dans les années 1990 elle s'implique également dans les questions de toxicomanie.

Elle s'engage pour la ratification par la Suisse de la Convention des Nations unies relative aux droits de l'enfant (1997).

En 1998 elle crée une ligne téléphonique d'entraide pour les enfants sur mandat de la confédération.

Ses fonds proviennent de la vente de timbres, de subventions publiques, de dons et de legs. Des problèmes financiers nécessitent une restructuration au début du XXIe siècle.

Ses activités et ses liens controversés suscitent des critiques sur les ONG Suisses.

Placements forcés d'enfants tziganes[modifier | modifier le code]

En 1926 est créée l'Œuvre des enfants de la grand-route sous l'influence d'Alfred Siegfried sur une demande de Giuseppe Motta[16],[17] afin de retirer les enfants de parents yéniches, leur mode de vie nomade étant considéré comme une mise en danger des enfants et un fléau social qu'il faut éradiquer[18]. Le but est de les sédentariser, mais il seront surtout placés dans des orphelinats[3],[15],[19],[20] où ils subiront de multiples sévices: déplacements nombreux pour empêcher leurs parents de les retrouver, abus sexuels, travail forcé, électrochocs et stérilisations[21].

586 enfants yéniches à la charge des autorités sont séparés de leurs parents, envoyés dans des établissements spécialisés, ou encore recueillis par des parents d'adoption. Gens du voyage, leurs parents étaient a priori considérés comme incapables de les élever. Beaucoup de ces enfants n'ont jamais revu leurs proches, car il est considéré nécessaire de les couper de leur mauvaise influence. Certains d'entre eux témoignent d'abus sexuels commis par Alfred Siegfried[11].

L'hebdomadaire alémanique "Der Schweizerische Beobachter" Beobachter (Zeitschrift) (de) dévoile le scandale des placements forcés « Les enfants de la grand-route »[22],[15], et le programme est suspendu. Une série de reportages et documentaires est publié et diffusé par la Télévision Suisse Romande dès les années 1980[3],[18],[19],[21],[23].

Le président de la confédération Alphons Egli présente des excuses publiques, car le projet est financé par l'aide financière de l'État[18]. L'association est dissoute en 1973, ses archives misses sous scellés. Pro Juventute présente des excuses officielles aux victimes. En 2013 la confédération Suisse présente des excuses officielles[24] à travers la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga[20]. Guido Flury estime que ce n'est pas suffisant, et en désaccord avec le refus des autorités suisses d'accepter une indemnisation des victimes pour ne pas créer de précédent, lance une initiative populaire demandant l'indemnisation[25],[26].

Un table ronde assortie d'un fond d'entraide de 7 millions de francs suisses est créé, auquel Genève refuse cependant de participer[20].

En 1981 Mariella Mehr, pupille de Pro Juventute publie son autobiographie L'âge de pierre qui relate son expérience personnelle[27]. Clément Wieilly découvre à l'âge de 60 ans qu'il a une sœur en Argovie, et il crée une association d'aide aux personnes qui ont vécu la même situation[28] nommée Agir pour la dignité[25].

En 1992 le réalisateur Urs Egger (de)réalise un film documentaire [29].

Une exposition photo de 1944 réalisée par le photographe Paul Senn retrace les conditions du foyer pour garçons de Sonnenberg est reprise en version itinérante afin de sensibiliser l'opinion publique[23],[30].

Organisation[modifier | modifier le code]

Elle est actuellement organisée en 191 districts et s'appuie sur 8 000 collaborateurs bénévoles qui proposent une aide directe et lancent ou soutiennent des projets dans les domaines de l'éducation, de la formation, de la santé, de l'animation socioculturelle et des loisirs.

Le siège est à Zurich, le secrétariat romand à Lausanne.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. http://www.dei.ch/d/article_dei.php4835 Certaines autres sources citent l'année 1971.
  2. Rudolf Jaun, Michael Olsansky / PM, « Wille, Ulrich », sur HLS-DHS-DSS.CH (consulté le 20 août 2017)
  3. a b et c « Enfants volés », rts.ch,‎ (lire en ligne)
  4. a et b Pascal Fleury, « Le "génocide des tziganes en Suisse" », La Liberté,‎ (lire en ligne)
  5. (de) Liliana Mornaghini-Zweidler, : Der Psychiater Johann Joseph Jörger (1860-1933), Zürich, Juris,
  6. « Après les persécutions et les excuses, il est grand temps d’obtenir la pleine reconnaissance ! », sur Société pour les peuples menacés, (consulté le 20 août 2016)
  7. a et b Thomas Huonker, « thata dokumente -- Vortrag von Dr. Alfred Siegried zur "Bekämpfung der Vagantität" (1943) », sur www.thata.net (consulté le 20 août 2017)
  8. a et b (de) Thomas Huonker, Regula Ludi:, Roma, Sinti und Jenische. Schweizerische Zigeunerpolitik zur Zeit des Nationalsozialismus. Beitrag zur Forschung, Zürich 2001, Veröffentlichungen der Unabhängigen Expertenkommission Schweiz – Zweiter Weltkrieg, Bd. 23 (lire en ligne)
  9. (en) Andrew Beattie, The Alps: A Cultural History, Oxford University Press, (ISBN 9780195309553, lire en ligne)
  10. « collectif-barbare-les enfants de barbarie/grandroute », sur www.collectif-barbare.ch (consulté le 20 août 2017)
  11. a et b (en) Alison Bashford et Philippa Levine, The Oxford Handbook of the History of Eugenics, Oxford University Press, (ISBN 9780199706532, lire en ligne)
  12. « Siegfried, Alfred », sur dictionnaire historique de la Suisse, (consulté le 25 août 2017)
  13. (de) « Das "Hilfswerk für die Kinder der Landstrasse" der Pro Juventute - ein Fall von Völkermord in der Schweiz? », sur Thata.ch
  14. Didier Gillard, « Timbres suisses », sur www.timbressuisses.ch (consulté le 20 août 2017)
  15. a b et c L. Jourdan, « Chasse aux Tziganes en Suisse », Le Monde diplomatique,‎ , accès gratuit partiel (lire en ligne)
  16. (de) « Das "Hilfswerk für die Kinder der Landstrasse" der Pro Juventute - ein Fall von Völkermord in der Schweiz? », sur Thata.ch, (consulté le 20 août 2017)
  17. (de) « Pro Juventute » [archive du ], sur www.bsr-mvs.ch (consulté le 20 août 2017)
  18. a b et c Jean-Pierre Moutier et Francis Luisier, « Enfance volée », rts.ch,‎ (lire en ligne)
  19. a et b « Une sale histoire », sur RTS (consulté le 20 août 2017)
  20. a b et c Eric Lecoultre, « Genève n’a pas assumé sa politique », LeCourrier,‎ (lire en ligne)
  21. a et b Raphaël Engel, « Enfances brisées », rts.ch,‎ (lire en ligne)
  22. Article sur le site du Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT)
  23. a et b RTS, « Enfances volées », SWI swissinfo.ch,‎ inconnue non indiquée sur le site rts (lire en ligne)
  24. Isabelle Eichenberger, « Vers la réhabilitation des «enfants-esclaves» de Suisse », SWI swissinfo.ch,‎ (lire en ligne)
  25. a et b Ariane Gigon, « Guido Flury, l'ange gardien zougois », La Liberté,‎ (lire en ligne)
  26. Ariane Gigon, « Un demi milliard en réparation », La Liberté,‎ (lire en ligne)
  27. « Les gens du voyage dans la littérature suisse | Schweizer Fahrende - Geschichte und Gegenwart », sur www.stiftung-fahrende.ch (consulté le 20 août 2017)
  28. « L'Etat m'a privé de ma soeur », La Liberté,‎ (lire en ligne)
  29. (de) « Urs Egger », Wikipedia,‎ (lire en ligne)
  30. « Actuel », sur www.enfances-volees.ch (consulté le 20 août 2017)

Lien externe[modifier | modifier le code]