Abraham Gradis

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Abraham Gradis
Abraham Gradis (v. 1699-1780).png
Biographie
Naissance
Décès
(à 81 ans)
Bordeaux
Nationalité
Française (naturalisé en 1779)
Activités
Banquier, armateur, NégociantVoir et modifier les données sur Wikidata
Famille
Conjoint
Esther Gradis (?-1776)
Autres informations
A travaillé pour
Propriétaire de

Abraham Gradis est un financier bordelais, armateur du roi, né vers 1699 et mort le .

Biographie[modifier | modifier le code]

Abraham Gradis est le fils de David Gradis (v. 1665-1751) et de Marie Sara Mendes-Moreno. Son grand-père Diego était un modeste marchand bordelais qui avait dû quitter Toulouse sous la pression antisémite du clergé pour s'établir en 1685 à Bordeaux[1] et y fonder la Maison Gradis, installée cours des Fossés[2],[3], aujourd'hui cours Victor-Hugo).

Dès sa jeunesse, Abraham entre dans cette maison fondée par son grand-père et alors dirigée par son père David Gradis (1665-1751). Vers 1720, il réalise plusieurs voyages à Paris, aux Pays-Bas et à Londres.

Le 25 septembre 1730, il épouse Esther Gradis[4] (1712-1776), sa cousine, fille de Samuel. Surnommée « Gradille ou Gradillette », elle sera de nature délicate, aimable et intelligente, possédant comme son époux une personnalité qui la fera se lier avec la haute société élogieuse à son égard[5].

Hôtel Gradis édifié en 1750 à Bordeaux.

Abraham acquiert la terre noble de Monadey à Talence en octobre 1748[4],[6], située entre l'église Saint-Siméon et l'ancienne rue du Petit Cancera, actuellement au 653, cours de la Libération. Cette propriété était l'ancienne maison de campagne (aujourd'hui disparue) d'un puissant monnayeur (d'où son nom, « monnayeur » (en gascon) : monadey) de Bordeaux, citoyen et premier maire de la ville de Talence au Moyen-Age[7] ; elle sera cédée au XIXe siècle à François Roul, député-maire de Talence[8]. En 1750, il fait édifier un hôtel particulier à l'actuel 138 cours Victor-Hugo à Bordeaux, dit Hôtel Gradis.

Il développe la firme fondée par son grand-père, après y avoir succédé à son père. Sous la direction d'Abraham Gradis, elle acquiert une importance considérable dans les années 1740 et il assure beaucoup de fret pour le roi. L'amitié et la confiance que lui porte Maurepas y contribuent.

Lors de la guerre de Succession d'Autriche, il obtient du surintendant du commerce l'exclusivité du commerce avec la Nouvelle-France. Il crée en 1748, la Société du Canada, avec comme associé l'intendant de la Nouvelle-France François Bigot et le contrôleur officiel Jacques-Michel Bréard.

En 1756, il est chargé d'acheminer dépêches et ordres secrets vers la Nouvelle-France[9], ainsi que de l'approvisionnement des magasins de Québec pour le compte du roi, devenant ainsi un agent maritime du roi. Plusieurs dizaines de ses navires font le voyage vers la Nouvelle-France durant la Guerre de Sept Ans pour y approvisionner les troupes et colons français. Il reçoit instructions en 1757 de transporter sur ses navires huit cents soldats pour la Nouvelle-France.

Les archives montrent qu'Abraham Gradis reçoit des demandes de soutien de communautés juives telles que celles de 1759[4] ou 1766 pour le prier d'intervenir dans diverses circonstances comme pour empêcher qu'on les contraigne à acheter des maisons à tel emplacement ou qu'une loi lèse les chocolatiers juifs dans leurs intérêts[10].

L’abbé Grégoire, favorable à l’émancipation des Juifs, l'argumentera en commentant la générosité et la bienveillance de Gradis, qui pendant la terrible famine dans les colonies françaises avait envoyé dix-sept cargaisons de vivres à la population de la ville de Québec[11].

Gradis est chargé par le ministre de la Marine Choiseul, avec lequel il entretient d’excellentes relations et qui l'appelle « mon cher Gradis », de ravitailler les Antilles à partir des années 1760. Il est associé au Bordelais Jean-Jacques de Bethmann en 1761 pour une expédition de quatre navires transportant des troupes, vivres et fournitures à Saint-Domingue.

En 1763, le duc de Choiseul lui confie le commerce des possessions françaises d’Afrique occidentale, où il a acheté l'île de Gorée, puis de Cayenne et des Antilles. En 1764, Choiseul le charge de approvisionnement général en fournitures et vivres des colonies d'Amérique (Guyane, la Martinique, Saint-Domingue, Sainte-Lucie, la Guadeloupe, Marie-Galante et la Désirade) sur trois ans. Il obtient en 1767 du duc de Praslin, ministre de la Marine, la charge de l'envoi de numéraire aux colonies d'Amérique, puis, de l'abbé Terray, la fourniture des îles Bourbon et de France, et enfin, du ministre de Boynes, l'envoi de numéraire vers les îles Bourbon et de France, ainsi que vers les comptoirs des Indes.

Les caisses du royaume de France étant épuisées en raison des coûts des guerres, la Maison Gradis se trouva en difficulté financière en raison des prêts faits au roi Louis XV et encore en attente d’être remboursés. À cette occasion, il exhorta le ministre Berryer à honorer ses engagements. Ce dernier insinuant que cette demande était un prétexte pour extorquer le paiement, Gradis répondit fièrement : « Le nom de Gradis, mieux connu dans les quatre coins du monde que celle du ministre de la France, est exempt de déshonneur. ». À la suite de cela, les revendications de Gradis furent honorées[11].

Gradis fait construire des magasins à Brest en 1777 pour fournir aux officiers de la marine les approvisionnements qui leur sont nécessaires et qui lui ont été confiés par le ministre Sartine.

La Maison Gradis commerce aussi avec Londres, Amsterdam, Cadix, Lisbonne, etc. Elle pratique en outre la traite négrière qui correspond à 5 % de toutes ses activités : « David Gradis et fils arrivent en septième position des armateurs ayant armé à Bordeaux pour la traite, avec dix navires négriers de 1730 à 1786 »[12] quand il y en a été armé plus de 500 à Bordeaux de la fin du XVIIe siècle au début du XIXe siècle.

En 1777, Abraham perd son épouse Gradillette après une chute d'un escalier du fait de sa cataracte qui l'avait rendue aveugle, et le reste de ses jours en est affecté. De son côté, il souffre de problèmes inflammatoires à la vessie qui le clouent sur une chaise. Son neveu et beau-frère Moïse l'entoure et s'occupe alors de son mieux de la maison Gradis dont il permet de récupérer une partie des créances pour lesquelles son oncle patientait depuis des années[5].

Le 21 août 1779, Abraham Gradis bénéficie d'une faveur exceptionnelle pour un juif, pour ses nombreux et loyaux services auprès du Roi, à travers des lettres patentes obtenues par l'entremise des ministres Maurepas et Sartine, le naturalisant français et l’autorisant à posséder des terres et à obtenir les mêmes droits que les autres Français dans les colonies.

Bien qu'Abraham Gradis n'ait a priori pas de désir de propriété terrienne aux colonies[13], les créances de ses débiteurs colons poussent la maison David Gradis & fils à devenir propriétaire de l'île de Gorée. Incitée par Moïse, elle acquiert par ailleurs avec réticence une plantation en Martinique en 1776, l'habitation « Prunes » (de l'un de ses débiteurs)[14], une autre propriété « La Caze » à Saint-Domingue en 1777 (d'un autre de ses débiteurs)[15], ainsi qu'une troisième habitation dans le quartier des Nippes, pour les mêmes raisons, en association avec la maison de négoce bordelaise Bethmann & fils[16].

Juif observant, il était syndic de la « nation portugaise » depuis 1738. Il fonde, pour sa communauté, la première caisse mutuelle d'assurance maladie de Bordeaux[17].

À son décès en 1780, sa fortune est évaluée à plus de 8 millions de livres. Des nombreuses avances qu'il a faites à l'État, il en abandonne beaucoup et était réputé pour son désintéressement. Le jeune David qui succèdera à ses oncles Abraham et Moïse établit quelque mille comptes en attente de recouvrement en 1777. Très peu le seront : Abraham se faisait une fierté de ne pas mettre ses particuliers débiteurs dans l'embarras[18].

Gradis bénéficiait d'une grande estime et amitié tant auprès des fermiers généraux (Bouret, Colin de Saint-Marc...) qui l'accueillaient comme l'un des leurs, qu'à la Cour (Maurepas, Machault, Choiseul...) et au sein de la grande aristocratie (le duc de Richelieu, le marquis de Narbonne, le duc de Lorges...). Abraham Gradis, qui s'était lié également d'amitié avec la famille d'Harcourt, et avec Mlle de Beuvron plus particulièrement, se chargea de gérer son domaine de Capet (Saint-Hippolyte) et de veiller à la vente de ses vins. Lors de ses séjours à Paris, sur les instances de son amie, il logeait à l'hôtel d'Harcourt. Lui, le petit-fils de modestes marranes et de proscrits, a vu les gens de la Cour s'empresser auprès de lui et ne jamais tarir d'éloges sur son compte[5]. A Versailles, le duc de Lorges l'a présenté au duc de Praslin en ces termes :

« C'est l'homme à qui j'ai le plus d'obligation et qui m'a rendu les plus grands services, et qui en a rendu à l'Etat et à tout le monde »[10].

En raison de sa générosité, souvent patriotique, que les plus grandes fortunes de Bordeaux n'égalèrent jamais à son époque[19], de sa personnalité amène, sa politesse, sa courtoisie et de son honnêteté, Abraham Gradis était un homme respecté et la population lui témoigna de grands égards. Ainsi à l’approche de sa mort en 1780, les jurats de Bordeaux, firent suspendre les sonneries de la grosse cloche voisine de son domicile et ne tirèrent pas canon le jour de la saint-Jean, pour ne pas perturber ses derniers jours.

N’ayant pas d’enfant, il répartit équitablement sa fortune entre ses quatre neveux (Jacob, Abraham II, Moïse II et David II), ses domestiques et les pauvres de la ville tant juifs que chrétiens[20] et à ceux de Jérusalem[19].

Hommages[modifier | modifier le code]

Bassin de Nottaway (en jaune) au centre duquel se trouve le canton Gradis, à 75 km au sud-ouest de Chibougamau, Nord-du-Québec.

Le canton Gradis, situé dans la municipalité de Eeyou Istchee Baie-James dans la région du Nord-du-Québec, a été nommé en l'honneur d'Abraham Gradis en 1947 - appellation proclamée en 1965 et officialisée en 1968. Le lac Doda (signifiant anciennement « lac du père ») couvre presque la moitié de la superficie du canton. (Latitude N 49° 25' 00" - Longitude O 75° 11' 00" - Code géographique 99060)[21].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean de Maupassant, op. cit., p. 3.
  2. Consultation en ligne des archives la Maison Gradis.
  3. Voir Noms des anciennes rues et édifices de Bordeaux
  4. a b et c Voir inventaire de la Donation Gradis aux Archives nationales, pp. 17-18.
  5. a b et c M. de Maupassant, 1931, op. cit., p. 145.
  6. Voir site Mairie de Talence : « Parcours patrimoine », en ligne.
  7. L'Abbé B***, Variétés bordeloises ou Essai historique et critique sur la topographie ancienne et moderne du diocese de Bordeaux, t. IV, Bordeaux, Frères Labottière, (lire en ligne), p. 57-58
  8. « Histoire du château de Monadey »
  9. Béatrice Philippe, Être juif dans la société française, éd. Montalba, 1979, p. 87, (ISBN 2858700176)
  10. a et b J. de Maupassant, 1931, op. cit., p. 152.
  11. a et b (en) « article Abraham Gradis », sur jewishencyclopedia.com (consulté le 7 juin 2016)
  12. Éric Saugera, Bordeaux port négrier, 2002, p. 229.
  13. Extrait d'une lettre d'Abraham Gradis à son correspondant en 1752 : « jamais notre intention n'a été d'avoir des biens aux colonies, il y a trente ans que si nous avions été dans ce dessein nous aurions pu, avec peu de chose, former de magnifiques établissements ». Paul Butel, La Croissance commerciale bordelaise dans la seconde moitié du XVIII° siècle, Lille, Service de reproduction des thèses, 2 vols, 1973, p. 802, cité in S. Marzagalli, 2009, op. cit.
  14. La propriété sucrière « Prunes » à Basse-Pointe appartenait à Alexis Prunes de Vivier, un conseiller au Parlement de Bordeaux qui devait 184 000 livres aux Gradis, et s'est ainsi acquitté de sa dette, en se débarrassant de ses autres créanciers auprès de la maison Gradis qui a acheté la propriété 611 000 livres. Voir S. Marzagalli, 2009, op. cit. et J. de Maupassant, op. cit., p. 142.
  15. Cette seconde habitation sucrière « La Caze » dans le quartier Morin, que la maison Gradis gérait depuis dix ans, est acquise de M. de La Caze pour la somme de 600 000 livres. Voir S. Marzagalli, 2009, op. cit. et J. de Maupassant, op. cit., p. 142.
  16. Cette propriété à Nippes relevait de la succession du débiteur Maignan. Voir S. Marzagalli, 2009, op. cit. et J. de Maupassant, op. cit., p. 142.
  17. « Présentation du Musée », Musée National de l'Assurance Maladie (consulté le 13 novembre 2011)
  18. J. de Maupassant, 1931, op. cit. pp. 158-159.
  19. a et b J. de Maupassant, 1931, op. cit. pp. 160-161.
  20. Christiane et Daniel Dumez, « Association Gujan-Mestras Accueil », sur gma33.unblog.fr, (consulté le 7 juin 2016)
  21. Gradis, sur le site de la Commission de toponymie du Québec.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Nicolas Dufort de Cheverny, Mémoires sur les règnes de Louis XV et Louis XVI et sur la Révolution, Ed. Plon, Nourrit et Cie, Paris 1886
  • « Gradis, Abraham », in "Jewish Encyclopedia"
  • Sylvia Marzagalli, « Opportunités et contraintes du commerce colonial dans l'Atlantique français au XVIIIe siècle : le cas de la maison Gradisde Bordeaux » in Outre-mers, tome 96, n° 362-363, 1er semestre 2009, L'Atlantique Français, sous la direction de Cécile Vidal, pp. 87-110. Lire en ligne.
  • Jean de Maupassant, Un grand armateur de Bordeaux. Abraham Gradis (1699-1780), préface Camille Jullian, éditions Féret & fils, 1931, texte entier : archive.org
  • Jean de Maupassant, Les Armateurs bordelais au XVIIIe siècle: Abraham Gradis et l'approvisionnement des colonies (1756-1763), 1909
  • Mémoires secrets de Bachaumont
  • Richard Menki, The Gradis Family of Eighteenth Century Bordeaux : A Social and Economic Study, 1997
  • Christine Nougaret, Archives et histoire de la Maison Gradis (1551-1980), 181 AQ 1*-156, Répertoire numérique détaillé et édition de texte, Paris, Archives Nationales, 2011.
  • Adrien Robitaille, Un serviteur méconnu du Canada : Abraham Gradis, 1699-1789 [i.e. 1780], 1946
  • Jean Schwob d'Héricourt, La maison Gradis et ses chefs, Argenteuil, 1975
  • Denis Vaugeois, La France et les Gradis, dans « Les Juifs et la Nouvelle-France », les Éditions Boréal Express, 1968.

Lien interne[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]