Éthique de réciprocité

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Règle d'or.

L’éthique de réciprocité désigne une règle morale dont le principe fondamental est énoncé dans pratiquement toutes les grandes religions et cultures : « traite les autres comme tu voudrais être traité » ou « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse ». Cette préoccupation est intimement liée au développement de l’humanité depuis ses origines. Elle s’est enrichie et renouvelée et constitue une source d’inspiration essentielle pour l’approfondissement du concept moderne des droits de l'homme.

Au sens étroit du terme, dans les relations économiques, l’éthique de réciprocité désigne le principe positif selon lequel les transactions de biens ou de services doivent correspondre à l’échange de valeurs à peu près équivalentes.

Racines religieuses et philosophiques[modifier | modifier le code]

Les philosophies et religions de l'Histoire ont contribué depuis longtemps à la réflexion et à la formulation de concepts proposant une approche de l'éthique de réciprocité et ce de différentes manières :

  • Bouddhisme : « Ne blesse pas les autres de manière que tu trouverais toi-même blessante. » – Udana-Varga 5:18 (environ -500) ;
  • Confucianisme : « Ce que tu ne souhaites pas pour toi, ne l'étends pas aux autres. » – Confucius (environ -551 - -479) ;
  • Christianisme : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » – Jésus de Nazareth (environ -5/32) (Mt 22. 36-40), « Toutes les choses donc que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-les-leur, vous aussi, de même ; car c’est là la loi et les prophètes. » – Jésus de Nazareth (Mt 7. 12), et aussi Matthieu 22:39, Luc 6:31, Luc 10:27 ;
  • Hindouisme : « Ceci est la somme du devoir ; ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'ils te fassent. » – Mahabharata (5:15:17) (environ -500) ;
  • Humanisme : D'après Greg M. Epstein (en), chapelain humaniste séculier à l'Université Harvard, « Ne faites pas aux autres… est un concept qu'essentiellement aucune religion ne rate entièrement. Mais aucune de ces versions de la règle d'or n'a besoin d'un Dieu »[1].
  • Islam : « Aucun d'entre vous ne croit vraiment tant qu'il n'aime pas pour son frère ce qu'il aime pour lui-même. » – Mahomet (570-632), Hadith 13 de al-Nawawi ;
  • Jaïnisme : « Rien qui respire, qui existe, qui vit, ou qui a l'essence ou le potentiel de la vie ne devrait être détruit ou dirigé, ou subjugué, ou blessé, ou dénié son essence ou son potentiel. Pour renforcer cette vérité, je vous pose une question : est-ce que le désespoir ou la douleur sont quelque chose de désirable pour vous ? Si vous répondez oui, ce serait un mensonge. Si vous répondez non, vous exprimez la vérité. Juste comme le désespoir et la douleur ne sont pas désirables pour vous, il en est de même pour tout ce qui respire, ou existe, vit ou a l'essence de la vie. Pour vous et pour tous, ceci n'est pas désirable, et douloureux, et répugnant. »[2] ;
  • Judaïsme : « Tu ne te vengeras pas, ou tu ne porteras aucun grief contre les enfants de ton peuple, tu aimeras ton prochain comme toi-même : Je suis le seigneur. » – Torah, Lévitique 19:18. (environ -538/-332) ;
Cette règle est ainsi présentée par Hillel (vers le début de l'ère chrétienne, avant les enseignements de Jésus de Nazareth) : « Ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît, ne l'inflige pas à autrui. C'est là toute la Torah, le reste n'est que commentaire. Maintenant, va et étudie. » – Talmud de Babylone, traité Shabbat 31a, à un homme qui lui demande de lui expliquer le sens de la Torah, « le temps de rester debout sur un pied » ;
  • Philosophie grecque antique (en): « Ne fais pas à ton voisin ce que tu prendrais mal de lui » – Pittacos de Mytilène[3] (-640/-568) et « Évite de faire ce que tu blâmerais les autres de faire » – Thalès[4] (-624/-546)
  • Taoïsme : « Regarde le gain de ton voisin comme ton propre gain, et la perte de ton voisin comme ta propre perte » T'ai Shang Kan Ying P'ien, « Le sage n'a pas d'intérêt propre mais prend les intérêts de son peuple comme les siens. Il est bon avec le bon ; il est également bon avec le méchant, car la vertu est bonne. Il est croyant avec le croyant ; il est aussi croyant avec l'incroyant, car la vertu est croyante. » – Dao De Jing (environ 600 av. J.-C), Chapitre 49 ;
  • Zoroastrisme : « La nature est bonne seulement quand elle ne fait pas aux autres quoi que ce soit qui n'est pas bon pour soi-même. » – Dadistan-i-Dinik 94:5 (environ -700) ;

Évolution historique[modifier | modifier le code]

Il n'y a donc pas d'origine unique ou de filiation simple entre ces différentes attestations : la notion est présente dans toutes les cultures et religions. Ensuite, le principe émerge de façon progressive dans les réflexions et pratiques sociales :

- Sous une forme primitive, il est formulé par la Loi du Talion. Celle-ci est un progrès dans la mesure où elle s'oppose à la vengeance incontrôlée et disproportionnée. La vengeance n'est pas condamnée mais doit être « juste » : « Ne fais aux autres que ce qu'ils t'ont fait » ;
- Un développement important se produit avec le Christianisme:
Le principe de réciprocité est complété par le principe de non-agression : « Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends lui la joue gauche »
Le principe même de réciprocité est dépassé pour déboucher sur l'idée d'actions dépourvues de toute idée de retour : « Aime ton prochain comme toi-même » ou « Ce que vous ferez au plus petit, c'est à moi que vous le ferez » [5].
- Origène considère cette maxime comme étant l'expression de la loi naturelle, ce qui sera repris par tous les Pères de l'Église, particulièrement Jean Chrysostome ou Saint Augustin d'Hippone qui proclame : « Aime et fais ce que tu veux ». Luther, suivi en cela par tous les grands réformateurs, reprend cette doctrine.

la « Golden Rule »[modifier | modifier le code]

La « Golden Rule » (ou Règle d'Or) est formulée au XVIIe siècle en Angleterre :

En 1615, par Thomas Jackson, grand théologien et prédicateur anglican.
En 1671, lorsqu'un ouvrage est pour la première fois consacré entièrement à ce thème, sous la plume de Benjamin Camfield.

Hans Reiner (1896-1991), philosophe allemand, propose de distinguer différentes formulations de la « Golden Rule » :

  • la règle d'empathie qui part de nos désirs ou de nos craintes : « Ce que tu redoutes ne le fais pas à autrui ; ce que tu désires qu'il te soit fait, fais-le toi-même pour les autres ».
  • la règle d'équité qui part de nos jugements de valeur : « Ce que tu reproches à autrui, ne le fais pas toi-même ; comme tu juges qu'autrui devrait agir à ton égard, agis toi-même vis-à-vis de lui ».

L'interprétation du terme s'enrichit :

  • Cette éthique n'a aucun sens si elle est prise sans empathie, c'est-à-dire sans prendre en compte les besoins et les sentiments de l'autre personne. Une autre façon de l'exprimer serait « Traite les autres comme tu voudrais être traité si tu étais à leur place. ». C'est pourquoi certains l'appellent plutôt : « L'éthique de réversibilité ».
  • Ce n'est donc pas une règle pour imposer un système de pensée particulier, ce qui serait une action non éthique. Elle implique la tolérance et l'universalisme (une application de cette règle à tous les hommes et pas seulement au groupe dont on fait partie, l'ingroup).

La « Golden Rule » est utilisée comme un slogan anti-esclavagiste par les quakers, lorsqu'ils découvrent le sort des Noirs en Amérique. Cela explique peut-être son succès ultérieur aux États-Unis où elle donne lieu à une abondante littérature, y compris dans le domaine du management (Arthur Nash, J.C. Penney) et même de la politique [voir les discours présidentiels de John Kennedy contre la ségrégation raciale (1963) et de Barack Obama au Caire (juin 2009) ou à Oslo (décembre 2009)].

L'éthique de la réciprocité selon Thomas Nagel[modifier | modifier le code]

Dans les années 1970, le philosophe américain Thomas Nagel[6] propose de penser l'altruisme de façon objective, sur la base d'une éthique de la réciprocité.

Dépasser la pitié et le spectacle de la souffrance[modifier | modifier le code]

« L'altruisme apparaît comme une capacité inhérente à la nature humaine de suspendre la considération exclusive de son bien-être à la vue de la souffrance d'autrui. Selon Rousseau[7], il existe une émotion fondamentale, la pitié, qui tempère l'ardeur que l'homme a pour son bien-être par une répugnance innée à voir souffrir son semblable.(…) La pitié est ainsi pour Rousseau la plus parfaite réfutation de la thèse de Mandeville selon laquelle les vices privés suffiraient à engendrer les vertus publiques. Toutefois, l'altruisme ainsi défini (…) n'est que sa suspension momentanée dans des circonstances toujours particulières. (…) l'amour propre a vite fait de reprendre le dessus dès que le spectacle perd en intensité. (…) Autrement dit, l'amour de soi se cache derrière le sentiment de la pitié. »[8]

Dépasser le jugement moral[modifier | modifier le code]

« S'il faut substituer une approche rationaliste à une approche esthétique de l'altruisme, il faut comprendre en quel sens un argument moral est susceptible de fournir une motivation. Nagel retient de l'impératif catégorique kantien l'idée selon laquelle un jugement moral constitue en lui-même une motivation suffisante de l'action et rejoint le kantisme sur deux points : rejet des systèmes moraux qui font découler les principes de moralité d'une motivation antérieure à l'éthique ; importance de la conception métaphysique de la personne, analogue au principe kantien de liberté pratique. (…) Nagel réunit ces points et développe une certaine conception de soi qui lui permet d'expliquer l'intérêt qu'un agent peut trouver à agir par altruisme, indépendamment de toute autre considération »[9]

La réciprocité comme critère objectif de l'altruisme[modifier | modifier le code]

Pour Nagel, la formulation « ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, ne le fais pas à autrui »[10] semble restreindre le champ de l'éthique à une considération de prudence : « Si je veux éviter représailles et sentiment de culpabilité, il vaut mieux que j'évite de faire subir à autrui des comportements dont je ne souhaiterais pas moi-même être la victime. (…) » Et d'ailleurs pour « éviter représailles et mauvaise conscience » ne suffirait-il pas de prendre un garde du corps et un anxiolytique ?
« Dire qu'une raison d'agir est objective, c'est dire que la fin de l'action est susceptible de valoir pour tous les agents qui se trouvent dans la même situation. Lorsque l'on se soucie de réciprocité, notre raison d'agir est objective car n'importe qui devrait agir comme nous le faisons. (…) Au lieu de mettre autrui à notre place en lui prêtant nos sentiments, il s'agit bien pour nous de nous mettre à sa place en appliquant la règle de réciprocité. (…) Autrement dit, quand nous compatissons aux malheurs d'autrui, nous prêtons à ce dernier notre capacité de sentir. Quand nous jugeons en termes de réciprocité, nous jugeons nos actions comme autrui le ferait

Ainsi selon Nagel, l'égoïste est « celui qui reformule toutes les maximes de ses actions à la première personne du singulier.» L'altruiste, « à l'inverse reformule toutes ses actions à la troisième personne du singulier. (…)»
« L'argument de la réciprocité suppose qu'un agent soit capable d'agir selon des raisons qui ne valent pas seulement pour lui, mais pour n'importe quel agent. (…) Alors qu'un égoïste, s'il en existe, serait forcé de ramener toutes ses raisons d'agir à ses désirs et à ses intérêts, ne reconnaissant même pas l'intérêt qu'autrui pourrait avoir à lui venir en aide, l'altruiste procède en sens inverse des raisons subjectives que nous connaissons tous, vers les raison objectives qui conduisent une personne parmi d'autres à prendre intérêt à quelque chose ou à quelqu'un » [9]

Limites de la règle d'or[modifier | modifier le code]

Dans son roman La Voix du maître, l'écrivain Stanislas Lem souligne cependant une limite inhérente à la règle d'or qui est la définition, nécessairement arbitraire, des "autres", par la façon dont on place ce qu'il nomme la barre de solidarité. Ainsi, le nationalisme pourrait-il se réclamer de la règle d'or en ce qui concerne les seuls ressortissants d'une nation. L'esprit de corps la limite même à son seul groupe. Et prendrait-on en compte toute l'espèce humaine qu'il importerait de définir à quelles autres espèces nous décidons qu'il est immoral de faire ce que nous n'accepterions pas qu'on nous fît. Voir par exemple Spécisme.

On revient alors à l'existentialisme sartrien : un arbitraire semble inévitable dans toute considération morale. Voir aussi l'article Scientisme.

Références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Greg M. Esptein, Good Without God: What a Billion Nonreligious People Do Believe, New York, HarperCollins,‎ 2010 (ISBN 978-0-06-167011-4), p. 115 Italics in original.
  2. (en) Hermann Jacobi, Ācāranga Sūtra, Jain Sutras Part I, Sacred Books of the East, Vol. 22.,‎ 1884 (lire en ligne) Sutra 155-6
  3. Pittacus, Fragm. 10.3
  4. Diogenes Laërtius, "The Lives and Opinions of Eminent Philosophers", I,36
  5. Paroles du Christ rapportées par le Nouveau testament
  6. Possibility of Altruism, Princeton University Press, 1970
  7. Discours sur l’origine et les fondements de l'inégalité, Paris Gallimard, Pléiade 1964, page 164.
  8. Commentaire de Luc Foisneau, chargé de recherche au CNRS (maison française d'Oxford) in Hobbes et la toute puissance de Dieu ( Paris PUF, 2000)
  9. a et b Luc Foisneau, op. cit.
  10. Hobbes, Léviathan, Paris, Sirey 1971, P. 130

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Thomas NAGEL, The possibility of Altruism (Princeton University Press, 1970)
  • Luc FOISNEAU, Hobbes et la Toute-puissance de Dieu (Paris, Puf 2000)
  • Luc FOISNEAU et George WRIGHT, New Critical Perspective on Hobbes's Léviathan (Milan, Franco Angeli, 2004)
  • Olivier du ROY

- La Règle d'or. Le retour d'une maxime oubliée (Paris, Éditions du Cerf, 2009)
- La Règle d'or. Histoire d'une maxime morale universelle, 2 volumes (Paris, Éditions du Cerf, 2012)

  • BAUSCHKE, Die Goldene Regel. Staunen, Verstehen, Handeln (Berlin, EB Verlag, 2010)
  • Jeffrey WATTLES, The Golden Rule (New York, Oxford University Press, 1996)
  • Jean-Marc Rouvière, L'homme surpris, vers une phénoménologie de la morale, Paris, L'Harmattan, octobre 2013.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Charter For Compassion initiative de Karen Armstrong visant à propager l'usage de la règle d'or dans le monde