Autrui

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Autrui désigne l'ensemble des autres hommes, nous pouvons le considérer comme un autre soi-même; un alter ego. Ainsi, Baudelaire a dit: "l'autre est à la fois proche et lointain"[1]. La question d'autrui pose alors le problème de sa connaissance. À ce sujet, plusieurs conceptions de l'autre existent selon que le regard est philosophique, culturel ou religieux.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Ancien cas régime de autre, formé à partir du datif du mot latin alter, *alterui, altération de alteri d’après cui[2].

Conception philosophique[modifier | modifier le code]

Divers philosophes sont d'accord sur le fait que l'étude de l'autre passe par la connaissance de soi[3]. Ainsi pour Sartre, la découverte d'autrui est contemporaine de la découverte de soi. Dans tous les cas, on a besoin de l'autre pour se construire, pour exister. En effet rencontrer l'autre comme tel, nous dit Emmanuel Lévinas c'est entrer en relation avec lui dans sa proximité. Mildred Szymkowiak[4] décrit l'altruisme comme un dépouillement du sujet au profit d'autrui[5].

Conception chrétienne[modifier | modifier le code]

D'un point de vue religieux la reconnaissance de l'autre est alors fondée sur un idéal; l'autre me renvoie l'image de Dieu. Et dans cette optique, nous sommes tous égaux, tous les mêmes. L'autre est notre "prochain" le visage du prochain m'obsède [...] " écrit Lévinas "Il me regarde, tout en lui me regarde, rien n'est indifférent."[6] Le christianisme fonde la reconnaissance de l’existence de l'autre sur l'amitié et l'amour, c'est-à-dire les sentiments: "Voici mon commandement, aimez-vous les uns les autres comme je vous aime. Le plus grand amour que quelqu'un puisse montrer, c'est de donner sa vie pour ses amis."[7] Dieu est donc donné comme modèle d'amour car comme l'écrit Saint Augustin "C'est dans l'amour de Dieu que se fondent les amitiés parfaites". De plus, les sentiments comme la compassion montrent combien nous sommes capables de partager la peine de l'autre c'est-à-dire de faire de l'autre son "prochain".

Conception anthropologique[modifier | modifier le code]

L’ethnocentrisme est un concept ethnologique ou anthropologique qui a été introduit par Claude Lévi-Strauss. D’après ce même auteur, l’ethnocentrisme consiste à refuser toutes les manifestations culturelles et les comportements qui sont différents des nôtres. L’anthropologue précise que cette opposition est enracinée au fond de nous. Cette situation est censée apparaître chaque fois que nous sommes placés dans des situations dérangeantes, de perte de repères. Chaque société a une approche différente suivant les siècles et les mentalités, par exemple lors de l'Antiquité grecque où la population considérait les étrangers comme des "barbares" ( " tout ce qui n'est pas grec est barbare " ). Quelques siècles plus tard, ce sont les Européens qui considéraient les étrangers comme des "sauvages" ( " tout ce qui n'est pas européen est sauvage " ). Comme le souligne Lévi-Strauss, il faut rappeler que les termes "barbare" et "sauvage" ont un sens péjoratif. Donc, l'ethnocentrisme refuse tout ce qui est différent, ainsi que l'autre.

Connaissance d'autrui[modifier | modifier le code]

Chaque sujet a un sens intuitif de lui-même. C'est ce qu'illustre le cogito de Descartes. Le cogito cartésien est une expérience personnelle aboutissant à la prise de conscience de soi. Comment peut-on alors accéder à la connaissance de l'existence de l'autre? Pour Husserl et Sartre, la connaissance d'autrui relève d'une attitude irréfléchie, intuitive. En effet, d'après la thèse phénoménologique, la conscience de soi présuppose la connaissance d'autrui. Je ne pourrais être conscient de mon existence sans être en même temps conscient de l'existence d'autrui.

La conscience est d'abord dirigée vers le monde avant d'être consciente de soi. En outre, le monde dans lequel nous vivons est essentiellement humain. Pour être conscient de mon existence et de mes expériences, je dois d'abord être conscient qu'autrui perçoit les mêmes choses que moi. On peut aussi connaître autrui par le dialogue, le langage permet le contact avec l'autre avec plus de perspectives selon Merleau-Ponty. Chaque protagoniste exprime sa pensée et se rend disponible pour écouter l'autre. Ce qui peut déboucher sur une compréhension mutuelle.

Selon Aristote, l'être humain a besoin d'autrui pour se connaître lui-même :

« La connaissance de soi est un plaisir qui n'est pas possible sans la présence de quelqu'un d'autre qui soit notre ami ; l'homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d'amitié pour apprendre à se connaître soi-même. »

La Grande Morale, Livre II, Chap. XV

Autrui dans la littérature[modifier | modifier le code]

La Vie dangereuse de Cendrars[modifier | modifier le code]

Dans "La Vie dangereuse", Blaise Cendrars analyse l'altérité africaine comprise comme les références à l'Afrique et à l'Africain. Il perçoit l'Afrique d'un bateau, c'est alors l'image d'une Afrique côtière qui est donnée. Le continent Africain est ainsi un espace de loisir et de perdition. Les pays et les paysages sont décrits dans une perspective dialectique où la beauté et la mort déterminent la vie. Les personnages vivant en Afrique ou ailleurs mais originaires d'Afrique sont marqués par des préjugés classiques que le narrateur essaye d’atténuer. Cendrars a peint le noir tel qu'il est en lui-même en Afrique ou en Amérique, en liberté ou en captivité. Mais il a inscrit aussi, pour mieux la combattre, la vision dégradante et mesquine du grand sauvage, du non civilisé.

L'Amant de M.Duras[modifier | modifier le code]

L'Amant, roman autobiographique de Marguerite Duras, inverse les préjugés selon lesquels les colonisateurs européens sont les riches tandis que les colonisés, ici le Chinois, sont les pauvres et le couple illustre bien ce renversement de situation. L'amour que va porter l'héroïne au Chinois suscite la critique des colonisateurs. Par conséquent elle ne se reconnaît plus car il y a un trop grand écart entre sa propre identité et le regard d'autrui. Mais au fur et à mesure du roman, elle naît à nouveau grâce à lui et prend conscience de sa condition. Dans ce livre, la relation amoureuse de Marguerite Duras permet l'accomplissement grâce à autrui c'est-à-dire le Chinois. Elle naît avec l'amour de l'autre, elle naît à l'amour par l'autre et renaît à la vie avec l'autre pour mieux se connaître d'où la formulation " co-naître " d'après Léopold Sédar Senghor. [8]

La controverse de Valladolid de J.C Carrière[modifier | modifier le code]

Poursuite de cavaliers Européens pourchassant des indiens

Jean-Claude Carrière dans la Controverse de Valladolid [9], réinterprète le débat lancé par Charles Quint en 1550. À travers la confrontation de Sépulvéda, philosophe, et Bartolomé de Las Casas, prêtre dominicain, il démontre deux visions contradictoires concernant le sort réservé aux Indiens du Nouveau Monde. Le problème se pose alors sur le plan politique et religieux. Sépulvéda pense que sa religion est un signe de civilisation et de puissance. Il fustige de manière virulente les indiens. Pour lui ils sont inférieurs, ce sont des étrangers donc ils sont considérés comme des barbares car leurs coutumes, leurs cultures, leurs traditions, leurs religions, leurs langues, leurs couleurs de peaux et leurs modes de vie sont différents des Européens de cette époque. Au contraire, Bartolomé de Las Casas les considère comme des frères capables de penser, ayant une âme. Leur humanité sera alors reconnue par l’Église.

Autrui dans la BD[modifier | modifier le code]

Tintin au Congo[modifier | modifier le code]

Caricature évoquant une controverse à propos de la BD Tintin au Congo

La question d'autrui est aussi abordée dans les bandes dessinées. Ainsi, dans Tintin au Congo[10] d'Hergé, la vision européenne sur la colonisation africaine est évoquée (1931, colonisation du Congo par les Belges). Hergé y présente les stéréotypes de la vision que les Européens avaient à l'époque de l'Afrique. En effet, les hommes blancs sont mis en valeur comme lorsque Tintin est acclamé par la foule à la descente du bateau. Il est également valorisé par les Africains: "Li Blanc est bon" ou encore "Li missié Blanc très malin". Tintin va même jusqu'à être considéré comme une idole à la fin de la bande dessinée. Dans le même temps, les hommes noirs sont quant à eux dénigrés par une utilisation approximative de la langue française comme "Tchouk-Tchouk" qui désigne le train. Leur exploitation par les hommes blancs les dévalorise également.

Quand l'autre devient étranger[modifier | modifier le code]

"L'étranger", avant d'être une personne, est un mot, un nom commun, qui nous vient du latin extraneus: celui du dehors, de l’extérieur. On utilise le terme "étranger" quand on fait l'expérience de quelque chose de très différent, qu'on n'a pas l'habitude de voir, qui n'est ni connu ni familier. Le poète latin Térence en témoigne par cette phrase : "Je suis un être humain : je pense que rien de ce qui est humain ne m'est étranger"[11]. L'étranger se présente donc à moi avec des attentions très diverses. De la même façon, l'éventail de son attitude à l'égard de l'étranger est très large, allant de l'hospitalité au rejet le plus total, voire à l'exclusion. Les étrangers sont souvent désignés comme des ennemis de l’État car les États démocratiques développent aujourd'hui une politique peu favorable aux étrangers. À cause de cette politique, l'étranger a du mal à se faire accepter par le groupe dans lequel il s'est établi. Quand un étranger est durablement établi dans un autre pays que celui où il est né et où il a passé son enfance, il peut avoir le sentiment de devenir étranger à son pays d'origine, comme il le sera toujours dans son pays d'adoption[12] . Par ailleurs, quelle que soit sa réussite dans le pays où il s'établit, l'étranger est sans doute animé par un sentiment que ne peuvent partager ceux qui y sont nés : la nostalgie, le mal du pays, une tristesse douce et mélancolique. Mais il faut savoir qu'aller à la rencontre de l'étranger, et ne pas simplement coexister, relève toujours une sorte de pari, mais ce pari peut être récompensé : les langues se réinventent par emprunts ; les choix de vie que l'on fait par soi-même sont plus réfléchis ; la créativité y trouve de nouvelles ressources. Dans un sens, on est tous étrangers à nous-mêmes.

Les métiers[13] en rapport avec autrui[modifier | modifier le code]

  • Ethnologue: l'ethnologue étudie les sociétés de tous les continents. Tout en partageant la vie quotidienne du groupe étudié, il recueille les données sur son organisation, ses coutumes. Il décode et restitue les systèmes économiques et sociaux, les modes de vie et de pensée. Il applique sa discipline au management interculturel, la gestion urbaine des rapports ethniques.
  • Sociologue: le sociologue essaie de comprendre et d'exprimer les mécanismes qui régissent l'organisation et l'évolution de la société et en premier lieu, les phénomènes et comportements.
  • Historien: l'historien enquête, fouille les archives et lit beaucoup de livres. L’historien cherche à comprendre des faits passés. Pour cela, il étudie le contexte social, économique et politique qui est primordiale. Il émet des hypothèses, les vérifie, et interprète les évènements.
  • Archéologue: l'archéologue interprète les traces du passé, se documente et effectue des fouilles sur le terrain. Il diffuse les résultats de ses recherches par le biais de publication, de conférence et d'exposition. Il peut aussi participer à la mise à jour de la carte archéologique nationale, il travaille sur un système d'information géographique en utilisant des logiciels carthographiques.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu, Édition La Cause Des Livres, 2008
  2. http://fr.wiktionary.org/wiki/autrui#.C3.89tymologie
  3. http://philophil.com/
  4. Mildred Szymkowiak
  5. Mildred Szymkowiak, Autrui, Flammarion, 2009
  6. Autrement qu'être ou au-delà de l'essence
  7. .Évangile selon Saint Jean, chapitre 15,15-12
  8. Léopold Sédar Senghor, Liberté 3 : Négritude et civilisation de l'Universel , Paris, Le Seuil, 1977, p:360.
  9. Jean-Claude Carrière, La controverse de Valladolid, Pocket, 1993
  10. Hergé, Les Aventures de Tintin, Édition Casterman, 1931
  11. L'Héautontimorouménos, titre d'une pièce de Térence
  12. Comme le disait SALMAN RUSHDIE :"Il était de Bombay qui avait fait sa vie parmi les Anglais, mais souvent il se sentait maudit par une double perte d'appartenance". "Joseph Anton" p. 72. Edit - Plan - Feux croisés.
  13. http://www.onisep.fr

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]