Présent et avenir

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Présent et avenir
Auteur Carl Gustav Jung, traduit de l'allemand et annoté par Roland Cahen
Genre Psychosociologie
Éditeur Buchet Chastel, Denoël, Le livre de poche

Présent et avenir (Gegenwart und Zukunft en allemand) est un livre du psychanalyste suisse Carl Gustav Jung, publié en 1957 (soit quatre ans avant sa mort) et traduit en français en 1962.

Il constitue une analyse du concept de société de masse à la lumière des théories de l'inconscient.

Contexte[modifier | modifier le code]

En 1921, Sigmund Freud affirmait que l'épanouissement individuel est menacé dans la mesure où la pression des masses est telle que les humains finissent par perdre le sens de leur identité [1].

Bien que s'étant éloigné du fondateur de la psychanalyse dès 1913, pour cause de divergences de vue, Jung s'accorde avec lui sur ce point. En 1957, il livre ses réflexions alors que le monde est le théâtre d'une "guerre froide" entre les pays "capitalistes" (dominés par les États-Unis) et les nations communistes (conduites par l'URSS), conflit idéologique qui culminera quatre ans plus tard, en août 1961 (deux mois après la mort de Jung) avec la construction du Mur de Berlin.

Entre temps, différents penseurs se sont prononcés sur les comportements des individus dans la société moderne, qu'ils considèrent comme s'étant massifiée. Citons l'Espagnol José Ortega y Gasset (La Révolte des masses, 1929), l'Allemand Hermann Broch, pour qui l'immersion des individus dans cette société massifiée les expose au risque de provoquer des régimes totalitaires (Théorie de la folie des masses, rédigé dans les années 1940 ; publié plus tard[2]), l'Américain David Riesman (La Foule solitaire, 1950[3]), ainsi que les sociologues Elihu Katz et Paul Lazarsfeld, qui jettent les bases de la psychosociologie en développant le concept d'opinion publique (Influence personnelle, 1955)[4].

C'est durant ces années 1950 que les sociologues recourent pour la première fois à l'expression "société de masse".

Résumé[modifier | modifier le code]

Jung estime que, malgré l'affrontement entre les deux blocs capitaliste et communiste, et contrairement aux apparences qui pourraient laisser penser que les individus sont plus émancipés à l'ouest qu'à l'est, les uns autant que les autres sont soumis à un profond conditionnement social.

Selon Jung, « plus une foule est grande et plus dévalorisé se trouve l'individu ».
Ici un mouvement de foule en Israël en 1948.

« Les deux camps qui se partagent le monde ont en commun une finalité matérialiste et collectiviste et à tous deux il manque ce qui exprime l'homme en totalité, ce qui le promeut, le construit, le fait vibrer, le rend sensible, c'est-à-dire en bref ce qui met l'être individuel au centre de toute chose comme mesure, réalité et justification[5]. »

Dans les deux cas, le rationalisme commet les mêmes ravages : dès lors que les individus croient que la science, l'économie et la technique vont les conduire vers « le progrès », ils se coupent de toute vie intérieure et ne se préoccupent plus que de leur confort matériel et de ce qui pourrait leur garantir la sécurité : l'État.

L'expérience religieuse qui, jusqu'alors, permettait aux humains de ne pas se laisser impressionner par les événements extérieurs, se retrouve dévalorisée par les performances scientifiques et techniques mais celles-ci ne sont en définitive que des leurres, des sources d'illusion : elles ne peuvent suffire à procurer aux hommes un sens à leur existence.

Toutefois, cette perspective réductionniste n'est pas inéluctable. La voie indiquée par Jung pour échapper au déterminisme social consiste à porter le regard vers les « profondeurs » du Soi, afin d'intégrer les énergies qu'il recèle. Cette démarche, qu'il appelle « processus d'individuation », est la condition préalable à tout équilibre entre individu et société.

Extraits[modifier | modifier le code]

  • « (De plus en plus) la responsabilité morale de l'individu est remplacée par la raison d'État. (...). À la place d'une différenciation morale et spirituelle de l'individu surgissent la prospérité publique et l'augmentation du niveau de vie. Dans cette perspective, le but et le sens de la vie individuelle ne résident plus dans le développement et la maturation de l'individu, mais dans l'accomplissement d'une raison d'État, imposée à l'homme du dehors (...). L'individu se voit de privé de plus en plus des décisions morales, de la conduite et de la responsabilité de sa vie. En contrepartie, il est — en tant qu'unité sociale — régenté, administré, nourri, vêtu, éduqué, logé dans des unités d'habitation confortables et conformes, amusé selon une organisation des loisirs préfabriquée... l'ensemble culminant dans une satisfaction et un bien-être des masses, qui constitue le critère idéal. »[6]
  • « Quiconque ne regarde que vers l'extérieur et les grands nombres se dépouille de tout ce qui pourrait l'aider à se défendre contre le témoignage de ses sens et contre sa raison. Or c'est malheureusement ce que le monde entier est en train de faire. »[7]
  • « L'homme qui n'est pas ancré dans le divin n'est pas en état de résister, par la seule vertu de son opinion personnelle, à la puissance physique et morale qui émane du monde extérieur. »[8]
  • « L'État s'est mis à la place de Dieu et c'est pourquoi, dans cette optique, les dictatures socialistes sont des religions au sein desquelles l'esclavage d'État est un genre de culte divin. »[9]
  • « Le but religieux, libération du mal, réconciliation avec Dieu et récompense dans l'au-delà, se transforme sur le plan étatique en promesses d'ici-bas : libération des soucis du pain quotidien, répartition équitable des biens matériels, bien-être général dans un futur pas trop lointain, réduction des heures de travail. »[10]
  • « L'homme est l'esclave et la victime des machines qui conquièrent pour lui l'espace et le temps. Il est opprimé et menacé au suprême degré par la puissance de ses techniques de guerre qui devraient protéger et assurer son existence physique. »[11]
  • « La religion constitue une attitude instinctive propre à l'Homme, dont on peut retrouver les manifestations à travers toute l'histoire de l'humanité et de l'esprit. De toute évidence, une de ses fonctions est de maintenir l'équilibre psychique, car l'homme naturel sait tout naturellement que ses fonctions conscientes peuvent être à tout moment modifiées, affectées, contre-carrées, aussi bien de l'extérieur que de l'intérieur, par des facteurs incontrôlables. »
  • « Tout... dépend de la psyché humaine et de ses fonctions... Il suffit d'une perturbation presque imperceptible dans l'équilibre de quelques-unes de ces têtes, qui mènent le monde pour le plonger dans le sang, le feu et la radioactivité. »
  • « Seul peut résister à une masse organisée le sujet qui est tout aussi organisé dans son individualité que l'est une masse. »[12]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Sigmund Freud, Massenpsychologie und Ich-Analyse, 1921. Trad.fr. Psychologie des masses et analyse du moi, 1924. Réed. PUF, 2010
  2. Commentaire de Stéphane Legrand dans Le Monde du 27 novembre 2008
  3. Recension dans la Revue française de science politique, en 1967
  4. Elihu Katz et Paul L. Lazarsfeld : comment se fabrique l'opinion, Gilles Bastin, Le Monde, 19 juin 2008
  5. C.G. Jung, Présent et avenir, Denoël-Gonthier, 1962, p.58
  6. Op. cit. p. 23-24
  7. Op. cit. p. 28
  8. Op. cit. p. 37
  9. Op. cit. p. 38
  10. Op. cit. p. 42
  11. Op. cit. p. 58-59
  12. Op. cit. p. 88

Liens internes[modifier | modifier le code]