Libre-échange

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Le libre-échange est un principe visant à favoriser le développement du commerce international en supprimant les barrières douanières tarifaires et non tarifaires et les réglementations nationales susceptibles de restreindre l'importation des biens et des services. Au sens strict, la notion ne s'étend pas aux mouvements de travailleurs ou de capitaux[1]. Il s'oppose au protectionnisme et au mercantilisme.

Le fondement de ce système repose dans les théories économiques classiques de la division du travail entre les différentes nations (division internationale du travail) et de l'avantage comparatif. Sa finalité étant en principe d'augmenter la richesse de chacune des nations qui y concourent, elle contribue à augmenter le volume, la puissance et la profitabilité du secteur du commerce et du négoce international par rapport aux secteurs productifs, en particulier locaux et vivriers.

Un porte-conteneurs et son chargement le long des docks de Hambourg.

Le libre-échange dans l'Histoire[modifier | modifier le code]

Le mercantilisme[modifier | modifier le code]

Article détaillé : mercantilisme.

Entre le XVIe siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle les États en Europe étaient opposés au libre-échange et pratiquaient le mercantilisme. Les mercantilistes pensaient que le commerce extérieur doit permettre un gain monétaire, c'est-à-dire un afflux d'or et que la richesse est fondée sur le volume détenu de métaux précieux. Ce volume étant défini, le commerce est un jeu à somme nulle. Dans cette optique, les mercantilistes préconisent une politique volontariste de soutien aux exportations via la création de grandes compagnies de commerce ou de grandes manufactures. Au contraire l'État doit tenter de freiner les importations qui sont synonymes de sorties d'or. L'enrichissement d'un État se fait par ses exportations et l'appauvrissement d'un autre par ses importations. L'État interdit l'exportation de monnaie du pays ainsi que les métaux précieux (or, argent, etc.). En France par exemple, l'État va même organiser la production nationale (avec les manufactures de Jean-Baptiste Colbert par exemple[2]).

Historiquement, le libre-échange est une rareté exceptionnelle. Chaque État se définit notamment par ses frontières et l'existence de taxes et toutes sortes de règlements propres concernant l'importation et l'exportation, érigeant autant de barrières. La pensée économique rudimentaire animant les dirigeants des anciens États les conduit à toujours préférer, entre deux biens similaires, celui produit par leur nation à celui d'importation.Du fait de ces pratiques, le commerce international peut consister pour une part notable en contrebande, contournement illégal des règles sur les importations, d'autant plus rentable que ces règles sont plus coûteuses.

Le libre-échange était mis en œuvre de plusieurs manières :

  • traités inégaux imposés à une nation plus faible par une nation plus forte, forçant la première à admettre les biens produits par la seconde (Forcer les étrangers à ouvrir leur commerce, abaisser leurs barrières et leurs droits de douanes, tout en tâchant de conserver les siennes, est une politique ordinaire des relations internationales, éventuellement appuyée par la menace militaire ou obtenue à l'issue d'une guerre.)
  • traités bilatéraux de réciprocité commerciale entre deux pays amis, pour une quantité plus ou moins étendue de biens ;
  • et, dans le cadre de la mondialisation moderne, des accords multilatéraux négociés au niveau de l'organisme mondial ad hoc : l'OMC ;
  • zones de libre-échange, lorsque le traité de libre échange implique plusieurs pays et s'étend à l'ensemble des biens (avec éventuellement des exceptions pour certains biens).

Au XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Selon Paul Bairoch (Mythes et paradoxes de l’histoire économique, 1994), le libre-échange a constitué une exception dans l’histoire économique du XIXe siècle, la règle restant le protectionnisme. Si la pensée économique s’est clairement orientée vers le libre-échangisme tout au long du siècle, le monde industrialisé de 1913 est semblable à celui de 1815 : « Un océan de protectionnisme cernant quelques îlots libéraux. », à l’exception notable du Royaume-Uni, et d’une courte parenthèse libre-échangiste en Europe entre 1860 et 1870. En revanche, « le tiers-monde était un océan de libéralisme sans îlot protectionniste », les pays occidentaux imposant aux pays colonisés et même à ceux politiquement indépendants des traités dits « inégaux » contraignant à l’abaissement des barrières douanières.

Finalement seul le Royaume-Uni aurait profité du libre-échange car il disposait d’une avance technologique antérieurement acquise qui lui permettait de s’imposer sur les marchés mondiaux. Au contraire, le reste de l’Europe a vu la Grande Dépression (1873-1896) éclater au moment même où les droits de douanes étaient au plus bas, puis le retour au protectionnisme aurait entraîné un retour de la prospérité.

On peut ainsi distinguer deux exemples opposés. Les États-Unis qui ont pratiqué un protectionnisme sans concessions ont connu des taux de croissance parmi les plus élevés au monde après la guerre de Sécession (qui oppose d’ailleurs un Sud libre-échangiste au Nord protectionniste). À l’opposé le tiers-monde n’a pu se développer et certains pays ont souffert du libre-échangisme imposé par les puissances occidentales. L’Inde par exemple, colonie britannique, a vu disparaître un artisanat textile très développé à cause du commerce imposé par la Grande-Bretagne qui avait renoncé à certaines de ses cultures en faveur du développement de l’industrie cotonnière.

Au XXe siècle[modifier | modifier le code]

Pour Cordell Hull[3] le ministre de Franklin Delano Roosevelt en très grande partie à l'origine du retour au libre-échange après la Seconde Guerre mondiale, il s'agit du principe de non-discrimination appliqué au commerce de biens et de services.

L'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), signé en 1947, met en place au sortir de la guerre la matrice d'un commerce international conforme au principe du libre-échange[réf. nécessaire]. En 1995, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) succède au GATT.

D'après l’économiste coréen Ha-joon Chang, la libéralisation des échanges a provoqué un ralentissement de la croissance économique mondiale. Pendant les années 1960 et 1970, quand il existait bien davantage de protections et autres régulations, la croissance du revenu par tête dans les pays développés croissait d’environ 3 % par an, contre 2,3 % au cours des décennies 1980 et 1990. En Amérique latine, cette croissance est devenue pratiquement nulle : 0,6 %, contre 3,1 % de 1960 à 1980. Au Proche-Orient et en Afrique du Nord, elle est tombée de 2,5 % à - 0,2 %, et en Afrique subsaharienne de 2 % à - 0,7 %[4].

Au XXIe siècle[modifier | modifier le code]

Tant dans le cadre des différentes organisations supranationales que dans leurs relations bilatérales, les États s'efforcent, lorsqu'ils souhaitent dynamiser les échanges, de supprimer les barrières douanières (à travers des unions douanières et des accords de libre-échange) mais aussi les barrières non douanières. Celles-ci comprennent les obstacles techniques (aussi appelés entraves techniques). Dans ce domaine, l'Union européenne applique deux méthodes : la reconnaissance mutuelle (principe « Cassis de Dijon ») et l’harmonisation européenne[5].

Certains acteurs économiques et politiques considèrent cependant que le libre-échange tel qu'il est pratiqué au début du XXIe siècle nuit à l'économie nationale et souhaitent réintroduire un certain degré de protectionnisme[6].

Libre-échange et protectionnisme selon les pays[modifier | modifier le code]

Les pays aujourd'hui développés ont eu recours à des politiques commerciales et industrielles interventionnistes pour promouvoir leurs industries naissantes . Dans de nombreux pays, la protection tarifaire était un élément clé de cette stratégie, mais elle n'était en aucun cas le seul élément. Il existait de nombreux autres outils, tels que les subventions à l'exportation, les rabais tarifaires sur les intrants utilisés pour les exportations, l'octroi de droits de monopole, les ententes, les crédits dirigés, la planification des investissements, la planification de la main-d'œuvre, le soutien à la R-D et la promotion d'institutions qui permettent la coopération entre le secteur public et le secteur privé. Enfin, bien que partageant le même principe sous-jacent, il y avait un degré considérable de diversité parmi les pays développés en  termes de dosage des politiques, ce qui suggère qu'il n'existe pas de modèle unique pour le développement industriel [2].

Grande-Bretagne[modifier | modifier le code]

La Grande-Bretagne est entrée dans l'ère post-féodale (du XIIIe au XIVe siècle) comme une économie relativement en retard. Sa croissance s'appuyait sur les exportations de laine brute et, dans une moindre mesure, de tissus de laine à faible valeur ajoutée vers les pays alors plus avancés (Ramsay, 1982, p. 59; Davies, 1999, p. 348). Edward III (1312-1377) fût le premier roi qui avait délibérément tenté de développer la fabrication locale de tissus de laine. Il ne portait que du tissu anglais pour donner l'exemple, avait fait venir des tisserands flamands, avait centralisé le commerce de la laine brute et avait interdit l'importation de tissu de laine de pays étrangers (Davies, 1999 ; Davis, 1966).

Les monarques Tudor donnèrent une impulsion supplémentaire. Daniel Defoe, le célèbre marchand, homme politique du XVIIIe siècle et auteur du roman Robinson Crusoé, décrit cette politique dans son livre  A Plan of the English Commerce (1728). Il y indique en détail comment les monarques Tudor, en particulier Henry VII (1485-1509), ont transformé l'Angleterre en la plus grande nation productrice de laine au monde [7]. A partir de 1489, Henry VII mit en œuvre des plans comme l'augmentation des droits à l'exportation de laine brute (Ramsay, 1982).

Cependant l'événement le plus important dans le développement industriel de la Grande-Bretagne, a été la réforme politique de 1721 introduite par Robert Walpole, le premier ministre britannique, sous le règne de George I (1660-1727). Auparavant, les politiques du gouvernement britannique visaient en général, à capter le commerce et à générer des recettes publiques. Après 1721, les politiques mises en place visaient délibérément à promouvoir les industries manufacturières. Présentant la nouvelle loi, Walpole déclara, à travers le discours du roi au Parlement : "il est évident que rien ne contribue autant à promouvoir le bien-être public que l'exportation de produits manufacturés et l'importation de matières premières étrangères " [8].

La loi de 1721 et les modifications supplémentaires apportées par la suite comprenaient plusieurs mesures (Brisco, 1907, p. 131-33, p. 148-55, p. 169-71 ; McCusker, 1996, p. 358 ; Davis, 1966, p. 313-4): les droits à l'importation sur les matières premières utilisées pour les produits manufacturés ont été abaissés voir totalement supprimés; les droits sur les produits manufacturés étrangers importés ont été augmentés; les subventions à l'exportation ont été augmentées pour le tissu à voile et le sucre raffiné et ont été étendues à de nouveaux produits d'exportation comme la soie et la poudre à canon; Une réglementation a été introduite pour contrôler la qualité des produits manufacturés, en particulier les produits textiles afin de sauvegarder la réputation des produits britanniques sur les marchés étrangers. Ainsi malgré son avance technologique croissante par rapport aux autres nations, la Grande-Bretagne poursuivit sa politique de promotion industrielle jusqu'au milieu du XIXe siècle et maintenait des droits de douane très élevés sur les produits manufacturés jusque dans les années 1820, soit deux générations après le début de la révolution industrielle. Ainsi selon l'historien économique Paul Bairoch (Mythes et paradoxes de l'histoire économique) l'avance technologique de la Grande-Bretagne a été réalisée "derrière des barrières tarifaires élevées et durables" [9].

Une série de réductions tarifaires eu lieu en 1833 mais le grand changement survint en 1846, lorsque la Corn Law  fût abrogée et que les droits de douane de nombreux produits manufacturés furent abolis . Finalement, l'ère du libre-échange prit fin lorsque la Grande-Bretagne reconnut qu'elle avait perdu son éminence manufacturière et réintroduisit des tarifs douaniers à grande échelle en 1932 [9].

États-Unis d'Amérique[modifier | modifier le code]

La Grande-Bretagne a été le premier pays à utiliser une stratégie de promotion de l'industrie naissante à grande échelle. Cependant, son utilisateur le plus ardent était les États-Unis ; Paul Bairoch l'appelait " la mère patrie et bastion du protectionnisme moderne" [9].

La plupart des intellectuels et politiciens américains pendant la période de rattrapage du pays étaient d'avis que la théorie du libre-échange préconisée par les économistes classiques britanniques n'était pas adaptée à leur pays. Et c'est contre l'avis d' économistes comme Adam Smith et Jean Baptiste Say que les États-Unis protégeaient leurs industries. C'est Alexander Hamilton, premier secrétaire au Trésor des États-Unis (1789-1795), qui a été le premier à exposer l'argument de l'industrie naissante, et non l'économiste allemand Friedrich List (Corden, 1974, ch. 8 ; Reinert, 1996). Dans "Report on Manufactures (1791)" Hamilton soutient que la concurrence étrangère et les "forces de l'habitude"  empêcheraient  la création de nouvelles industries  ("industries naissantes") aux États-Unis, à moins que les pertes initiales de ces industries ne soient garanties par une aide gouvernementale [10] ; (Conkin, 1980, pp. 176-77). Selon lui, cette aide pourrait prendre la forme de droits à l'importation ou, dans de rares cas, d'interdiction d'importation [10]. Il estima également que les droits sur les matières premières devraient être généralement faibles .

Initialement, la Grande-Bretagne ne voulait pas industrialiser les colonies américaines, et mit en œuvre des politiques à cet effet (par exemple, l'interdiction des activités de fabrication à haute valeur ajoutée). Le Congrès des États-Unis adopta en 1789 une loi, imposant un tarif fixe de 5 % sur toutes les importations, à quelques exceptions près [11]. Entre 1792 et la guerre avec la Grande-Bretagne en 1812, le niveau tarifaire moyen resta autour de 12,5 %. Pendant la guerre tous les tarifs furent doublés afin de faire face aux dépenses gouvernementales accrues dues à la guerre .

Un changement significatif de politique se produisit en 1816, lorsqu'une nouvelle loi fût introduite pour maintenir le niveau tarifaire à un niveau proche de celui du temps de guerre - les produits spécialement protégés étaient le coton, la laine et le fer [11],[12]. Entre 1816 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis avaient ainsi l'un des taux tarifaires moyens les plus élevés du monde sur les importations de produits manufacturés. Étant donné que le pays jouissait d'un degré de protection "naturelle" exceptionnellement élevé en raison des coûts de transport élevés au moins jusqu'aux années 1870, les industries américaines étaient donc parmi les plus protégées au monde jusqu'en 1945.

La guerre civile américaine a été menée sur la question des tarifs douaniers autant que sur la question de l'esclavage. À l'époque de l'indépendance, les intérêts agraires du Sud s'opposaient à toute protection, et les intérêts manufacturiers du Nord la voulaient. Abraham Lincoln était un protectionniste comme Henry Clay du Whig Party, qui prônait le "système américain" basé sur le développement des infrastructures et le protectionnisme" [13].

Le tarif Smoot-Hawley de 1930, n'a augmenté que marginalement le degré de protectionnisme de l'économie américaine. Le taux tarifaire moyen pour les produits manufacturés qui en a résulté était de 48 %, et il se situait toujours dans la fourchette des taux moyens qui prévalaient aux États-Unis depuis la guerre de Sécession. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale, que les États-Unis ont libéralisé leur commerce extérieur.

Allemagne[modifier | modifier le code]

Dans son histoire l'Allemagne utilisa principalement d'autres politiques outre que les droits de douane pour promouvoir son industrie [14] . En 1879, le chancelier de l'Allemagne, Otto von Bismarck, introduisit une grande augmentation des tarifs afin de cimenter l'alliance politique entre les "Junkers" (propriétaires terriens) et les industriels lourds - ce qu'on appelle le "mariage du fer et du seigle". Malgré la protection substantielle qui a été accordée aux industries clés, en particulier l'industrie sidérurgique, le niveau de protection dans le secteur manufacturier allemand en général était l'un des plus bas parmi les pays comparables tout au long du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle [15].

Toutefois la protection tarifaire relativement faible ne signifie pas que l'État allemand a adopté une approche de laisser-faire en matière de développement économique. En particulier sous Frédéric Guillaume Ier (1713-1740) et Frédéric le Grand (1740-1786) au XVIIIe siècle, l'État prussien a mené une série de politiques visant à promouvoir de nouvelles industries - en particulier les textiles (surtout le lin), les métaux, les armements, la porcelaine, la soie et le raffinage du sucre - en accordant des droits de monopole, la protection commerciale, les subventions à l'exportation, les investissements en capital et en faisant venir des travailleurs qualifiés de l'étranger[16] . Dès le début du XIXe siècle, l'État prussien a également investi dans l'infrastructure [17] et a mis en œuvre une réforme de l'éducation.

France[modifier | modifier le code]

Dans son histoire la France utilisa principalement d'autres politiques outre que les tarifs pour promouvoir son secteur industriel. La politique économique française à l'époque pré-révolutionnaire - souvent appelée colbertisme, du nom de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), le célèbre ministre des Finances de Louis XIV - était  très interventionniste. Par exemple, au début du XVIIIe siècle, l'État français a tenté de recruter des travailleurs qualifiés en Grande-Bretagne à grande échelle et a encouragé l'espionnage industriel.

La Révolution, cependant, a bouleversé ce cours de manière significative. Milward & Saul (1979) soutiennent que la Révolution a entraîné un changement marqué dans la politique économique du gouvernement français, parce que " la destruction de l'absolutisme semblait liée dans l'esprit des révolutionnaires à l'introduction d'un système de laissez-faire " [17]. C'est surtout après la chute de Napoléon que le régime du laisser-faire s'est fermement établi et a persisté jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

John Vincent Nye [18] examina des preuves empiriques détaillées et conclut que " le régime commercial de la France a été plus libéral que celui de la Grande-Bretagne pendant la majeure partie du XIXe siècle, même pendant la période allant de 1840 à 1860 (la période présumée du libre-échange à part entière en Grande-Bretagne) ". En analysant les recettes douanières nettes en pourcentage des valeurs nettes à l'importation, la France a toujours été moins protectionniste que la Grande-Bretagne entre 1821 et 1875.

En 1860 , Napoléon III signa le fameux traité commercial franco-anglais (le traité Cobden-Chevalier) , qui annonça la période du libéralisme commercial sur le continent (1860-1879) (Kindleberger, 1975). En 1892, le traité devint caduc et de nombreux droits de douane, en particulier sur les produits manufacturés, furent augmentés. Cependant, il n'y eu pas de stratégie cohérente de mise à niveau industrielle derrière cette augmentation tarifaire.

Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale, que l'élite française a été poussée à réorganiser son appareil d'État afin de résoudre le problème du retard industriel du pays. Pendant cette période (de 1945 jusqu'à la fin des années 1960) l'État français a eu recours à la planification indicative, aux entreprises d'État et à une politique industrielle afin de rattraper les pays les plus avancés. En conséquence, la France a connu une transformation structurelle très réussie de son économie et a finalement dépassé la Grande-Bretagne [19].

Suède[modifier | modifier le code]

Après la fin des guerres napoléoniennes, le gouvernement de Suède promulgua une loi tarifaire fortement protectrice (1816) et interdit l'importation et l'exportation de plusieurs articles [20]. Cependant, à partir de 1830 environ, la protection fût progressivement abaissée et, en 1857, une phase de libre-échange avec un régime tarifaire très bas fût introduit (Bohlin, 1999, p. 155 ). Vers 1880, la Suède recommença à utiliser les tarifs douaniers pour protéger le secteur agricole de la concurrence américaine et après 1892, elle accorda également une protection tarifaire et des subventions au secteur industriel, en particulier les secteurs émergents [21] . Apres ce passage au protectionnisme, l'économie suédoise s'est très bien comportée au cours des décennies suivantes: selon un calcul de Baumol et al (1990)[22], la Suède avait, après la Finlande, la deuxième plus forte croissance (en termes de PIB par heure de travail) des seize grandes économies industrielles entre 1890 et 1900, et la croissance la plus rapide entre 1900 et 1913 .

La Suède n'a pas seulement utilisé la protection tarifaire et les subventions pour promouvoir le développement industriel. A la fin du XIXe siècle, elle a également développé une tradition de coopération étroite entre le secteur public et le secteur privé . Ce projet est né de l'implication de l'État dans les projets d'irrigation et de drainage agricoles [23]. Cela a ensuite été appliqué au développement de certaines industries clés, comme l'industrie du fer [21],[20] les chemins de fer à partir des années 1850, le télégraphe et le téléphone dans les années 1880 et l'énergie hydroélectrique dans les années 1890 [21]. L'État suédois fit de grands efforts pour faciliter l'acquisition de technologies étrangères de pointe, y compris l'espionnage industriel parrainé par l'État. Il investi dans l'éducation et fournit des subventions pour la création d'instituts de recherche technologique [21].

Pays-Bas[modifier | modifier le code]

Les Pays-Bas étaient la puissance navale et commerciale dominante du monde au XVIIe siècle, son "Siècle d'Or", grâce à ses réglementations "mercantilistes"  en matière de navigation, de pêche et de commerce international depuis le XVIe siècle. (Boxer, 1965, ch. 10).

Le roi Guillaume Ier (1815-1840) créa de nombreuses agences de financement industriel [24],[25]. Il soutint aussi fortement le développement d'une industrie textile cotonnière moderne, en particulier dans la région de Twente (Henderson, 1972, pp. 198-200). Cependant, à partir de la fin des années 1840, le pays est revenu à un régime de laissez-faire qui a duré jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. A l'exception de la Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle et du Japon avant le rétablissement de l'autonomie tarifaire, les Pays-Bas demeurèrent l'économie la moins protégée parmi les pays industrialisés .

Durant cette période de laissez-faire, l'économie néerlandaise resta léthargique et son industrialisation resta relativement superficielle. Selon l'estimation officielle de Maddison (1995), mesurée en dollars de 1990, les Pays-Bas furent le deuxième pays le plus riche du monde après la Grande-Bretagne en 1820. Un siècle plus tard (1913), pas moins de six pays - l'Australie, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis, le Canada, la Suisse et la Belgique - l'ont dépassé.

C'est en grande partie pour cette raison qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, on a vu l'introduction de politiques plus interventionnistes[25] . En particulier jusqu'en 1963, des politiques commerciales et industrielles actives ont été pratiquées notamment des aides financières aux grandes entreprises, des subventions pour industrialiser les régions en retard, l'encouragement de l'enseignement technique, l'encouragement du développement de l'industrie de l'aluminium et d'infrastructures clés.

Suisse[modifier | modifier le code]

La Suisse a été l'un des premiers pays industrialisé d'Europe - elle a commencé sa révolution industrielle à peine vingt ans plus tard que la Grande-Bretagne [26]. Elle était une puissance technologique mondiale dans un certain nombre d'industries importantes [17] en particulier dans l'industrie textile du coton, où elle était considérée comme technologiquement plus avancée dans de nombreux domaines que la Grande-Bretagne [25]. Malgré la politique de laissez-faire de la Suisse le gouvernement gardait le sens de la stratégie dans l'élaboration de sa politique. Son refus d'introduire une loi sur les brevets jusqu'en 1907, malgré une forte pression internationale en est un exemple. Cette politique anti-brevets aurait contribué au développement du pays, notamment en permettant le "vol" des idées allemandes dans l'industrie chimique et pharmaceutique et en encourageant les investissements étrangers directs dans l'industrie alimentaire[27] .

Japon[modifier | modifier le code]

Un régime de modernisation a été mis en place après la Restauration Meiji de 1868. Depuis lors, le rôle de l'État a été crucial dans le développement du pays. Jusqu'en 1911, le Japon n'était pas en mesure d'utiliser la protection tarifaire, en raison des "traités inégaux" qui lui interdisaient d'avoir des taux tarifaires supérieurs à 5%. Par conséquent, l'État japonais a dû recourir à d'autres moyens pour encourager l'industrialisation. Il a créé des "usines modèles" appartenant à l'État dans un certain nombre d'industries, notamment dans la construction navale, l'exploitation minière, le textile et l'industrie militaire (Smith, 1955, et Allen, 1981). Bien que la plupart d'entre elles aient été privatisées dans les années 1870, l'Etat a continué à subventionner les entreprises privatisées, en particulier dans la construction navale [28].

Par la suite, il a établi une première aciérie moderne et a développé les chemins de fer et le télégraphe [28]. Après la fin des traités inégaux en 1911, l'État japonais a commencé à introduire une série de réformes tarifaires destinées à protéger les industries naissantes, à rendre les matières premières importées plus abordables et à contrôler les importations de produits de consommation de luxe [28]. Dans les années 1920, sous forte influence allemande (Johnson, 1982, p. 105-106), le Japon commenca à encourager la "rationalisation" des industries clés en encourageant les fusions, qui visaient à restreindre la "concurrence inutile", à réaliser des économies d'échelle, à normaliser et à introduire la gestion scientifique [28].

Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début des années 1970, le Japon a connu une croissance sans précédent. Selon les données de Maddison (1989, p. 35) entre 1950 et 1973, le PIB par habitant au Japon a augmenté à un rythme de 8 %, soit plus du double de la moyenne de 3,8 % atteinte par les seize pays développés .

Pays industrialisés d'Asie de l'Est[modifier | modifier le code]

Dans les succès économiques du Japon et d'autres pays d'Asie de l'Est, les politiques commerciales et industrielles interventionnistes ont joué un rôle crucial. Les politiques (utilisées aussi par d'autres pays développés comme la France) au cours de l'après-guerre étaient beaucoup plus sophistiquées et affinées que leurs équivalents historiques. Ils ont utilisé des subventions à l'exportation plus substantielles et mieux conçues (directes et indirectes) et beaucoup moins de taxes à l'exportation que dans les expériences antérieures [15] . Les rabais tarifaires pour les matières premières importées et les machines destinées aux industries d'exportation étaient beaucoup plus systématiquement utilisés que dans la Grande-Bretagne du XVIIIe siècle, par exemple [15]. La coordination des investissements complémentaires, qui s'effectuait auparavant de manière plutôt aléatoire (voire pas du tout), a été systématisée par le biais d'une planification et de programmes d'investissement gouvernementaux [29]. Les États d'Asie de l'Est ont également intégré plus étroitement les politiques relatives au capital humain et à l'apprentissage , par le biais de la "planification de la main-d'œuvre" [30]. Les règlements sur les licences de technologie et les investissements étrangers directs étaient beaucoup plus sophistiqués et complets [31]. Les subventions à l'éducation, à la formation et à la R-D (et la prestation de services publics) étaient également beaucoup plus systématiques et plus étendues [32].

Historique de la théorie[modifier | modifier le code]

Genèse[modifier | modifier le code]

La première analyse rigoureuse du libre-échange[33] est due à Henry Martyn dans Considérations sur le commerce avec les Indes orientales (1701) ; dès la préface, il prévient : « la plupart des idées dans ces travaux sont directement opposées aux opinions reçues. » Martyn s'oppose à la fois au monopole de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales et aux restrictions sur les importations de biens manufacturés en provenance de l'Inde. Il explique que la liberté de commerce va diminuer la rente des marchands déjà établis, et accroître le volume au bénéfice de la nation tout entière. Martyn est aussi le premier à appliquer le principe de la division du travail au commerce international.

En 1720, Isaac Gervaise écrit Le système ou théorie du commerce du monde (The System or Theory of the Trade of the World), et emploie le principe du coût d'opportunité pour mettre en doute la capacité de l'intervention de l'État à accroître la richesse nationale[34]. Appliqué au commerce international, il conclut que ce principe pousse les manufactures protégées à s'étendre au-delà de leurs capacités naturelles, aux dépens des autres activités.

Au XVIIIe siècle, les physiocrates français considèrent qu'une politique visant à réduire le prix des denrées agricoles afin de promouvoir les manufactures — telle que l'envisagent certains mercantilistes — conduirait à la ruine[35].

En 1764, André-Timothée-Isaac de Bacalan (1736-1769) publie Paradoxes philosophiques sur la liberté du commerce entre les nations[36].

Adam Smith et le modèle classique[modifier | modifier le code]

Adam Smith fonde les bases de l'analyse économique moderne en 1776 avec ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Dans le livre IV, il introduit un nouveau critère d'évaluation d'une politique économique : son impact sur le revenu réel du pays (idée que l'on retrouve aujourd'hui sous la forme du produit intérieur brut). « Par avantage ou gain, je n'entends pas dire un accroissement dans la quantité de l'or et de l'argent du pays, mais un accroissement dans la valeur échangeable du produit annuel de ses terres et de son travail, ou bien un accroissement dans le revenu de ses habitants. »[37] Avec ce critère, on ne peut plus se contenter d'évaluer l'impact d'une politique protectionniste en se limitant simplement à l'étude de l'emploi et de la production du secteur protégé. Ainsi, « Il n'y a pas de doute que ce monopole dans le marché intérieur ne donne souvent un grand encouragement à l'espèce particulière d'industrie qui en jouit, et que souvent il ne tourne vers ce genre d'emploi une portion du travail et des capitaux du pays, plus grande que celle qui y aurait été employée sans cela. - Mais ce qui n'est peut-être pas tout à fait aussi évident, c'est de savoir s'il tend à augmenter l'industrie générale de la société, ou à lui donner la direction la plus avantageuse. » Comment l'optimisation du revenu national se fait-elle ? Smith répond qu'il s'agit du résultat de l'agrégation de décisions individuelles : « (...) chaque individu qui emploie son capital à faire valoir l'industrie nationale, tâche nécessairement de diriger cette industrie de manière que le produit qu'elle donne ait la plus grande valeur possible. » La décision de commercer avec l'étranger n'est pas naturelle, et ne vient que des profits attendus : « (...) chaque individu tâche d'employer son capital aussi près de lui qu'il le peut et, par conséquent, autant qu'il le peut, il tâche de faire valoir l'industrie nationale, pourvu qu'il puisse gagner par là les profits ordinaires que rendent les capitaux, ou guère moins. Ainsi, à égalité de profits ou à peu près, tout marchand en gros préférera naturellement le commerce intérieur au commerce étranger de consommation, et le commerce étranger de consommation au commerce de transport. » Il conclut, dans l'un des passages les plus célèbres de l'histoire de la pensée économique, qu'une « main invisible » conduit à orienter la recherche de l'intérêt personnel des individus vers l'intérêt général : « Mais le revenu annuel de toute société est toujours précisément égal à la valeur échangeable de tout le produit annuel de son industrie, ou plutôt c'est précisément la même chose que cette valeur échangeable. Par conséquent, puisque chaque individu tâche, le plus qu'il peut, 1° d'employer son capital à faire valoir l'industrie nationale, et - 2° de diriger cette industrie de manière à lui faire produire la plus grande valeur possible, chaque individu travaille nécessairement à rendre aussi grand que possible le revenu annuel de la société. A la vérité, son intention, en général, n'est pas en cela de servir l'intérêt public, et il ne sait même pas jusqu'à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l'industrie nationale à celui de l'industrie étrangère, il ne pense qu'à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu'à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions ; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société, que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler. je n'ai jamais vu que ceux qui aspiraient, dans leurs entreprises de commerce, à travailler pour le bien général, aient fait beaucoup de bonnes choses. Il est vrai que cette belle passion n'est pas très commune parmi les marchands, et qu'il ne faudrait pas de longs discours pour les en guérir. »[38] Smith envisage deux exceptions au principe de libre-échange :

  • « Le premier, c'est quand une espèce particulière d'industrie est nécessaire à la défense du pays. »
  • « Le second cas dans lequel il sera avantageux, en général, de mettre quelque charge sur l'industrie étrangère pour encourager l'industrie nationale, c'est quand le produit de celle-ci est chargé lui-même de quelque impôt dans l'intérieur. Dans ce cas, il paraît raisonnable d'établir un pareil impôt sur le produit du même genre, venu de fabrique étrangère. »

L'avantage comparatif[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Avantage comparatif.

À la suite de Smith, les économistes de l'École classique développent ses idées et renforcent la présomption que le libre-échange permet à un pays d'obtenir une quantité de biens supérieure à ce qu'il pourrait produire par lui-même[39]. Robert Torrens et David Ricardo poursuivent le développement de cette théorie en introduisant la notion d'avantage comparatif entre 1815 et 1817, qui permet de démontrer[40] qu'aucun pays n'a besoin d'être « le meilleur » pour pouvoir obtenir des gains à l'échange. En effet, dans un contexte de libre-échange, chaque pays, s’il se spécialise dans la production pour laquelle il dispose de la productivité la plus forte ou la moins faible, comparativement à ses partenaires, accroîtra sa richesse nationale. Cette production est celle pour laquelle il détient un « avantage comparatif ». Selon Paul Samuelson (prix Nobel d'économie en 1970), il s'agit du meilleur exemple d'un principe économique indéniable, mais contraire à l'intuition de personnes intelligentes[41].

Les termes de l'échange[modifier | modifier le code]

Entre 1833 et 1844, Robert Torrens revient peu à peu sur ses positions libre-échangistes, et développe le premier argument « moderne » contre le libre-échange : lorsqu'un pays peut agir sur les termes de l'échange (par exemple, parce qu'il est « gros », ou parce qu'il détient un monopole), il peut alors choisir un niveau de droits de douane optimal, qui maximise les termes de l'échange en sa faveur. Torrens en déduit que la politique la plus souhaitable est alors d'exiger la réciprocité commerciale : en adoptant unilatéralement le libre-échange, un pays s'expose à la « capture » d'une partie des gains à l'échange par ses partenaires. Il provoque une vive polémique, jusqu'à ce que John Stuart Mill tranche en sa faveur[42] en analysant les mécanismes de détermination des termes de l'échange. L'argument de Torrens sera ensuite raffiné, jusqu'à la version publiée par Harry Johnson en 1950[43], qui donne une formule mathématique précise de détermination du niveau optimal des droits de douane en fonction de l'élasticité de la courbe d'offre de l'étranger. À ce jour, l'objection de Torrens reste l'entorse la plus sérieuse au principe de libre-échange[44].

Les industries naissantes[modifier | modifier le code]

Dans son Rapport sur les manufactures (1791), le Secrétaire au Trésor américain Alexander Hamilton détaille une autre objection sérieuse : livrée à elle-même, l'industrie américaine n'est pas en mesure de concurrencer sur son propre territoire l'industrie britannique, en raison de son manque d'expérience et de savoir-faire. Hamilton propose de protéger temporairement les industries naissantes, de préférence via des subventions. En 1834, l'Écossais John Rae approfondit l'analyse de Hamilton, et propose diverses méthodes pour favoriser le transfert de technologie en provenance de l'étranger. Friedrich List, qui a été exilé aux États-Unis de 1825 à 1832 où il a été imprégné de la tradition protectionniste de Alexander Hamilton, James Madison et Andrew Jackson, publie en 1841 Das Nationale System der Politischen Ökonomie (Système national d'économie politique), qui rejette l'analyse classique au profit de l'analyse historique, et popularise le principe de protection des industries naissantes (ou "protection des industries dans l'enfance") par des barrières douanières, qu'il appelle « protectionnisme éducateur ».

Si List connaît un grand succès populaire, son analyse, entièrement fondée sur des précédents historiques et sans la moindre avancée théorique[45], ne convainc pas les économistes. C'est encore John Stuart Mill qui légitime la « doctrine des industries naissantes » dans ses Principes d'économie politique (1848). Sa caution rencontre une franche opposition pendant les décennies suivantes (Alfred Marshall parle de « son seul manquement regrettable aux sains principes de la rectitude économique»[46]), Mill lui-même regrette que les protectionnistes exagèrent fortement la portée de sa doctrine, et finit par la renier partiellement en 1871. La doctrine devient toutefois généralement acceptée au début du XXe siècle comme une exception théorique légitime au principe de libre-échange, malgré le flou de ses hypothèses, et la difficulté à la transposer en une politique industrielle concrète. L'analyse moderne de la doctrine de Mill repose sur l'étude des défaillances du marché afin de déterminer quel type d'intervention publique serait le plus efficace. Ainsi, James Meade conclut que l'intervention douanière n'est pas justifiée : si une entreprise est capable à terme de devenir rentable, il se trouvera toujours des investisseurs pour lui fournir les fonds nécessaires, à condition que les marchés des capitaux soient efficients. Et, s'ils ne le sont pas, la méthode d'intervention préférable consisterait à corriger cette défaillance précise, plutôt que d'imposer des restrictions sur le commerce[47]. Si elle n'a pas disparu, la doctrine des industries naissantes a perdu une grande partie de son cachet, et n'est plus considérée comme un pur problème de commerce international.

Les rendements croissants[modifier | modifier le code]

En 1923, Frank Graham s'attaque à un autre cas[48], qui lui pourrait justifier une protection permanente, celui des rendements croissants. Il utilise l'exemple de deux pays qui produisent des montres et du blé. Si la production industrielle (les montres) est sujette à des rendements croissants tandis que la production agricole (le blé) est soumise à des rendements décroissants, un pays qui se spécialise dans l'agriculture s'expose à une érosion inéluctable des termes de l'échange, et des barrières douanières permanentes sur les importations industrielles deviennent alors préférables au libre-échange.

L'année suivante, Frank Knight décèle une faille majeure dans le raisonnement de Graham : il n'explique pas l'origine des économies d'échelle, et en particulier il ne fait pas de différence entre économies internes ou externes à la firme. Or, s'il s'agit d'économies internes, elles sont par nature incompatibles avec l'équilibre concurrentiel, puisque dans ce cas une seule firme finit par tout produire et devient un monopole.

En 1937, Jacob Viner approfondit l'étude du cas des économies externes. Il montre que l'intérêt de la protection dépend de si celles-ci proviennent de la taille de l'industrie mondiale ou de l'industrie nationale. Il prend l'exemple des rendements croissants dans l'industrie des montres, et suppose que ceux-ci dépendent des outils de fabrication : si le libre-échange existe pour ces outils, alors les producteurs de montres bénéficient des rendements croissants procurés par les outils, même s'ils sont de moins en moins nombreux à l'intérieur du pays. Il n'y a pas alors lieu de les protéger. Il introduit également la distinction entre économies d'échelle « technologiques » (la fonction de production de chaque firme est affectée directement par la production de l'industrie) et « pécuniaires » (elle est affectée par des producteurs en amont ou en aval). Le cas des économies d'échelles pécuniaires est, lui aussi, incompatible avec l'équilibre concurrentiel. Les hypothèses de Graham s'en retrouvent très réduites, Viner conclut que le modèle de Graham ne vaut « pas mieux qu'une curiosité technique ».

Débats contemporains sur le libre-échange et le protectionnisme[modifier | modifier le code]

voir aussi l'article Dumping social

Le libre-échange apparait peu populaire en 2011 dans les enquêtes d'opinion. Près de 65 % des Français, Italiens, Espagnols, Allemands sont favorables à un certain protectionnisme (relèvement des taxes douanières vers les pays tels que la Chine et l'Inde) selon des sondage IFOP de 2011 commandés par une association[49].

Selon ses défenseurs, les effets du libre-échange sont semblables à ceux du progrès technique : il favorise à long terme le développement économique général et permet d'obtenir une meilleure efficacité en accélérant l'utilisation optimale des facteurs de production par la spécialisation géographique de chaque pays (voir avantage comparatif). Comme le progrès technique, le libre-échange peut provoquer la disparition de certains emplois, mais les bénéfices qu'il procure permettent de compenser ses victimes, de sorte que le résultat global peut être gagnant-gagnant. Selon les partisans, le niveau vers lequel convergeraient les salaires serait supérieur à l'actuel salaire des salariés peu qualifiés du nord, si bien que même les salariés peu qualifiés du nord auraient intérêt à l'ouverture des frontières. Il est communément admis que l'ouverture totale au commerce international entraînerait une convergence des salaires des travailleurs peu qualifiés du Nord et du Sud.

Pour ses détracteurs, prônant l'interventionnisme ou le protectionnisme, le libre-échange provoque des coûts d'ajustement (en termes d'emplois, d'activités, etc.) aux chocs créés par l'ouverture sur le marché extérieur. Il entraîne aussi l'apparition d'une contrainte exogène sur les politiques économiques nationales, qui deviennent plus difficiles à mener afin de rechercher à réduire le chômage. Enfin, certaines catégories sociales peuvent être défavorisées par une libéralisation des échanges. Selon les opposants, le niveau vers lequel convergeraient les salaires serait intermédiaire entre le salaire actuel des salariés peu qualifiés du sud et celui des salariés peu qualifiés du nord, si bien que les salariés peu qualifiés du nord auraient intérêt à la fermeture des frontières. Les syndicats, par exemple, qui voient dans le libre-échange une course au « moins-disant social », des risques de dumping social, et une guerre économique accrue entre les travailleurs du monde entier.

Effets du commerce international sur l'environnement[modifier | modifier le code]

Défense du libre-échange[modifier | modifier le code]

Aujourd'hui, s'il existe un fort consensus entre de nombreux économistes de différentes tendances en faveur du libre-échange, le grand public est en général méfiant, voire hostile, envers cette notion[50]. L'économiste John Kay estime[51] que les personnes ont tendance à s'estimer capable de raisonnements économiques sans en avoir les compétences.

Le libre-échange, état naturel de l'économie[modifier | modifier le code]

Le libre-échange n'est donc en pratique que le fruit rare et limité (ne portant en général que sur certains biens) d'accords internationaux, par lesquels les états acceptent de réduire en tout ou partie les traitements spécifiques qu'ils appliquent aux marchandises étrangères et qui les handicapent sur leur marché.

Cette présentation fait apparaître la protection nationale comme la norme et le libre-échange comme l'exception, ce qui est conforme à la vérité historique. Mais les accords de libre échange ne sont nécessaires que parce que les États ont d'abord érigé des barrières. En ce sens, le libre-échange est au contraire l'état naturel de l'économie, avant toute intervention étatique.

Objections à l'analyse de Paul Bairoch sur le libre-échange[modifier | modifier le code]

  • Les pays protectionnistes ont pour la plupart tenté d’accroître le plus possible la taille de leur marché, ce qui revient finalement à agrandir les espaces géographiques où les produits voyagent sans entraves. L’Allemagne s’est constituée sur la base d’une union douanière, le Zollverein, mise en place en 1834, tandis que les États-Unis n’ont cessé d’agrandir leur territoire tout au long du XIXe siècle ;
  • Le Royaume-Uni aurait été le seul à profiter du libre-échange, mais il est aussi le seul à l’avoir réellement pratiqué sur une longue période ;
  • Le Japon a connu un développement économique précoce et rapide après que les occidentaux lui ont imposé l'ouverture aux échanges. Mais, contrairement aux pays colonisés, il restait un pays autonome, capable de gérer sa politique et notamment d'importer les techniques modernes.

De plus, la description du monde par Paul Bairoch ci-dessus, même si elle est très fortement partagée par l'opinion publique française, semble marquée par le désir de voir le libéralisme partout, notamment là où il n'y a que du protectionnisme. On peut par exemple remarquer que des barrières douanières caractérisent le protectionnisme : elles n'existent pas dans un océan de libéralisme mais bien dans un océan de protectionnisme. De même le commerce imposé n'est pas une forme de libre-échange, le libre-échange étant caractérisé par le libre consentement des parties.

Théorème H.O.S et impact sur l'inégalité[modifier | modifier le code]

Dans la première moitié du XXe siècle, loin de cette préoccupation du « dumping social », trois économistes – Eli Heckscher, Bertil Ohlin, et Paul Samuelson – ont associé leurs noms à l’élaboration d’une théorie du commerce international dit « Théorème H.O.S. ». Selon ce théorème, dans le cadre du libre-échange, les nations ont tendance à se spécialiser dans le secteur qui requiert les facteurs de production les plus abondants sur leur territoire. Ainsi, les nations fortement dotées en main-d’œuvre se spécialiseront dans les industries de main-d’œuvre, inversement les pays fortement dotés en capital se spécialiseront dans les secteurs qui requièrent une importante concentration capitalistique. On peut bien sûr effectuer des distinctions plus subtiles : entre travailleurs qualifiés et travailleurs peu qualifiés dans le cas qui nous intéresse.

Quelle conséquence[52] pour les pays s’ouvrant au commerce international ? Les pays du Sud se spécialiseront évidemment dans les productions manufacturières les plus triviales demandant un nombre important de travailleurs faiblement rémunérés. Inversement les pays riches concentreront les activités qui exigent de lourds investissement ou de la main-d’œuvre qualifiée. De fait, l’activité mondiale tend par exemple à voir les activités de conceptions s’effectuer au Nord et celle de production au Sud.

Quel impact sur les inégalités ? Dans un article de 1941, Paul Samuelson et Wolfgang Stolper déduisirent que cette dynamique de spécialisation conduirait à la réduction des inégalités et qu’il était donc nécessaire de renoncer aux politiques protectionnistes[53]. En effet, si on considère deux facteurs distincts A et B, si A est très abondant sur le sol national comparativement à B, il s’ensuivra naturellement que les loi de l’offre et de la demande favoriseront injustement le facteur rare A au détriment du facteur B. Par contre si le pays commerce avec une autre nation ayant une situation inverse, l’inégalité tendra à disparaître sous l’effet de la spécialisation. Autre effet logique, la rémunération d’un facteur tendra, à long terme, à devenir similaire dans les deux pays : pour une même qualification, les salaires des ouvriers chinois et américains seront comparables.

Effets sur l'emploi[modifier | modifier le code]

David Ricardo avait avancé dans ses Principes de l'économie politique et de l'impôt que l'importation de produits étrangers moins onéreux permettait une baisse des prix favorable au pouvoir d'achat. Dès lors les entreprises pouvaient diminuer les salaires nominaux (sans réduire le salaire réel) et donc rendre le travail plus compétitif, favorisant l'essor de l'industrie résidente et donc en définif l'emploi.

Selon une étude publiée par l’INSEE[54], le commerce français avec les pays en voie de développement aurait provoqué au maximum une perte de 330 000 emplois, chiffre relativement faible au vu du chômage du pays. Mais ces calculs sont contestés. Ainsi pour l’économiste américain A. Wood[55], les échanges auraient provoqué la perte de 9 millions d’emplois dans les pays développés et en auraient créé 22 millions dans les pays en développement. On note donc que même les statistiques démontrant l’existence du phénomène dit de « dumping social » soulignent qu’il est à l’échelle globale largement créateur d’emplois, mais ce gain quantitatif est relativisé par les caractères qualitativement différents entre emploi perdus et créés.

Conception de l'échange comme un jeu à somme nulle[modifier | modifier le code]

La première croyance est que, s'il y a un gagnant à l'échange, il y a forcément aussi un perdant. Conjuguée au « fétichisme monétaire », cela conduit à penser que les exportations sont « bonnes » tandis que les importations sont « mauvaises ». La théorie de l'avantage comparatif de David Ricardo (1817) tente d'invalider ce raisonnement[56].

On retrouve la même croyance dans le domaine du travail : c'est le sophisme d'une masse fixe de travail. Appliqué au commerce international, il pousse à croire que les importations détruiraient du travail, et seraient donc néfastes. On retrouve encore cette croyance comme un des moteurs du commerce équitable, reposant implicitement sur l'idée que le commerce ordinaire ne serait pas « équitable », qu'il ne profiterait qu'à un des partenaires commerciaux.

Le « fétichisme monétaire »[modifier | modifier le code]

C'est l'idée, popularisée par les mercantilistes, que la richesse correspond à la quantité de monnaie accumulée. Le terme même a été inventé par Karl Marx. En important, un pays perdrait donc une quantité d'argent présente sur son territoire, tandis qu'il en gagnerait en exportant. Depuis Adam Smith, les économistes s'accordent sur le fait que la richesse correspond à la quantité de biens et services disponibles à la population, la monnaie n'étant utile qu'en tant qu'instrument. Les importations permettent d'obtenir plus de biens, ou des biens différents, et ce sont donc elles qui enrichissent. Les exportations sont nécessaires car il faut bien payer les importations, et elles sont le signe d'une capacité productive, mais en elles-mêmes elles constituent une perte.

On peut toutefois noter que si on considère que la monnaie n'est pas seulement utile en tant qu'instrument de l'échange, mais que son abondance peut aussi avoir des répercussions sur la production (dans la théorie keynésienne par exemple), alors la théorie mercantiliste n’est que partiellement fausse. Bien qu’il soit une erreur de considérer que les exportations soient sources de richesse (ce sont en vérité les importations), elles peuvent selon certaines théories stimuler l’activité économique d’un pays en accroissant la masse monétaire, les importations ayant l’effet inverse.

Difficultés de perception des coûts et bénéfices[modifier | modifier le code]

En général, les coûts associés au libre-échange sont concentrés et très visibles : délocalisations, licenciements. Les gains, eux, sont diffus et peu visibles : en améliorant la productivité de l'économie, le libre échange permet d'augmenter le pouvoir d'achat de la population entière, et entraîne des embauches dans les secteurs gagnants. L'aversion au risque explique l'attention excessive portée aux pertes, et le sophisme de la vitre brisée de Frédéric Bastiat illustre la difficulté à appréhender les effets multiples d'une même cause. Toutefois, le problème d'indemnisation des perdants (plus généralement, de la répartition des gains du libre échange) est bien réel.

Confusion court terme et long terme[modifier | modifier le code]

Les ajustements imposés par le libre-échange sont immédiatement visibles, en particulier les pertes brutes d'emplois. La tendance est d'extrapoler ces ajustements à l'infini, et de conclure que presque tout le travail va disparaître. En fait, l'analyse économique montre que la réallocation des facteurs de production ne survient qu'une seule fois (jusqu'au nouvel équilibre), tandis que les gains d'efficacité sont, eux, permanents. Ainsi, l'augmentation de la demande globale rendue possible par l'augmentation du pouvoir d'achat peut entraîner des embauches dans tous les secteurs en développement de l'économie. Toufefois, le problème des coûts d'ajustement est lui aussi bien réel, et si le « contexte institutionnel » est trop défavorable, ces coûts peuvent absorber une bonne partie des gains à l'échange.

Le « sophisme d'agrégation »[modifier | modifier le code]

L'économiste Jagdish Bhagwati a résumé sous l'expression « sophisme d'agrégation »[57] ce qu'il pense de la perception supposée des militants antimondialistes (altermondialistes), perception qui voudrait que la mondialisation soit une sorte de gigantesque amalgame dont les idées sont indissociables, et que le soutien au libre-échange implique nécessairement le soutien aux mouvements de capitaux à court terme, à l'investissement direct à l'étranger, à l'immigration sans restriction, etc.

Opposition au libre-échange[modifier | modifier le code]

Le libre-échange n'est pas facteur de paix[modifier | modifier le code]

Une autre erreur est de considérer le libre-échange comme automatiquement facteur de paix (à l'inverse du protectionnisme). En réalité, les exemples de conflit au nom du libre-échange ne manquent pas : ainsi la guerre de l’opium dans les années 1830-1840 liée à une volonté britannique d'ouvrir le marché chinois par la force alors même que la Chine se suffisait, à l'époque, en grande partie à elle-même en matière économique[58],[59].

Maurice Allais[modifier | modifier le code]

Le prix Nobel d'économie 1988, le français Maurice Allais, soulignait la nécessité d'encourager la concurrence entre économies, mais pour autant qu'elles soient relativement homogènes. Il recommandait par conséquent de préserver un certain niveau de protectionnisme entre économies hétérogènes[60].

Critique de la loi de l'avantage comparatif[modifier | modifier le code]

Pour les tenants du protectionnisme, la loi de l'avantage comparatif, sur laquelle repose le libre échange, est fondée sur des hypothèses irréalistes et ne s'applique pas dans les faits [61],[62]. Le commerce international ne serait pas un contrat « gagnant-gagnant » mais plutôt un jeu à somme nulle: les pays ayant un excédent s'enrichissent, aux dépens des pays déficitaires [63].

Protection des activités naissantes[modifier | modifier le code]

Le protectionnisme apparaît comme le moyen nécessaire pour protéger en particulier les activités ou industries naissantes : au XIXe siècle Alexander Hamilton et l'économiste Friedrich List[64] ont défendu les bienfaits d'un « protectionnisme éducateur ». Le protectionnisme serait nécessaire à court terme pour amorcer le développement d'une économie. Les activités économiques protégées peuvent s'abstraire au moins en partie des pressions et contraintes de toutes natures en provenance du contexte concurrentiel. Elles bénéficient de ce fait d'une plus grande liberté de manœuvre et d'une plus grande certitude concernant leur rentabilité et développement futur .

Protection contre les pratiques de dumping[modifier | modifier le code]

Les États ayant recours au protectionnisme invoquent une concurrence déloyale ou des pratiques de dumping:

  • Dumping monétaire: Une monnaie subit une dévaluation, lorsque les autorités monétaires décident d'intervenir sur le marché des changes pour abaisser la valeur de sa devise par rapport à d'autres monnaies. Cela rend les produits locaux plus compétitifs et les produits importés plus chers (Condition de Marshall-Lerner), permettant d'augmenter les exportations et de diminuer les importations, et ainsi d' améliorer la balance commerciale. Les pays avec une monnaie trop faible provoquent des déséquilibres commerciales: ils affichent des excédents externes importants alors que leur concurrents enregistrent des déficits considérables.
  • Dumping fiscal : Certains états (paradis fiscaux [65]) pratiquent un taux d'imposition sur les sociétés et les personnes plus faible. Exemples : Le taux d'imposition des entreprises est de zéro en Estonie et de 12 % en Irlande. En 2006, la moyenne du taux d'imposition des entreprises dans les pays de l'OCDE était de 28,6 %.
  • Dumping social : lorsqu'un état réduit les cotisations sociales ou conserve des normes sociales très faibles (par exemple, en Chine, la réglementation du travail est moins contraignante pour les employeurs qu'ailleurs)[65]
  • Dumping environnemental : lorsque la réglementation environnementale est moins contraignante qu'ailleurs. C'est, en partie, pour cela que de nombreuses entreprises occidentales implantent leurs activités polluantes dans les pays émergents. Le protectionnisme a aussi pour effet de diminuer le déplacement des biens dans son ensemble ce qui réduit l'empreinte écologique du transport.

Protectionnisme et Grande Dépression[modifier | modifier le code]

Les partisans du libre-échange affirment que les mesures protectionnistes instaurées après la Grande Dépression de 1929 comme la loi Hawley-Smoot auraient aggravé la crise économique.

Jacques Sapir réfute ces hypothèses en expliquant que la chute du commerce international a d'autres causes que le protectionnisme[66] Il fait remarquer que: « la production intérieure des grands pays industrialisés régresse [...] plus vite que le commerce international ne se contracte. Si cette baisse avait été la cause de la dépression que les pays ont connue, on aurait dû voir l'inverse. » De plus si la part des exportations de marchandises dans le produit intérieur brut (PIB) passe de 9,8 % à 6,2 % pour les grands pays industrialisés occidentaux de 1929 à 1938, elle était loin, à la veille de la crise, de se trouver à son plus haut niveau, soit les 12,9 % de 1913 «Enfin, la chronologie des faits ne correspond pas à la thèse des libres-échangistes […] L'essentiel de la contraction du commerce se joue entre janvier 1930 et juillet 1932, soit avant la mise en place des mesures protectionnistes, voire autarciques, dans certains pays, à l'exception de celles appliquées aux États-Unis dès l'été 1930, mais aux effets très limités». On voit la proportion du tonnage maritime inemployé augmenter rapidement jusqu'à la fin du premier trimestre 1932, puis baisser et se stabiliser[67].

Il relève que «la contraction des crédits est une cause majeure de la contraction du commerce».«En fait, ce sont les liquidités internationales qui sont la cause de la contraction du commerce. Ces liquidités s'effondrent en 1930 (-35,7 %) et 1931 (-26,7 %)». Une étude du National Bureau of Economic Research met en évidence l'influence prédominante de l'instabilité monétaire (qui entraîna la crise des liquidités internationales[66]) et de la hausse soudaine des coûts de transport dans la diminution du commerce durant les années 1930[68].

Selon Maurice Allais, prix Nobel d’Économie: « Mon analyse étant que le chômage actuel est dû à cette libéralisation totale du commerce, la voie prise par le G20 m’apparaît par conséquent nuisible. Elle va se révéler un facteur d’aggravation de la situation sociale... à partir d’un contresens incroyable. Tout comme le fait d’attribuer la crise de 1929 à des causes protectionnistes constitue un contresens historique. Sa véritable origine se trouvait déjà dans le développement inconsidéré du crédit durant les années qui l’ont précédée. Au contraire, les mesures protectionnistes qui ont été prises, mais après l’arrivée de la crise, ont certainement pu contribuer à mieux la contrôler. »(Lettre aux français: Contre les tabous indiscutés)[69]

Concernant les États-Unis, plusieurs économistes, un groupe allant de Paul Krugman[70] à Milton Friedman[71] réfutent que la loi Hawley-Smoot appliquée en 1930 ait causé la dépression:

Selon William Bernstein (libre échangiste) : «la plupart des historiens économiques croient maintenant que seule une infime partie de cette énorme perte du PIB mondial et du PIB des États-Unis était due aux tarifs douaniers. Ainsi entre 1929 et 1932, le PIB réel a chuté de 17 pour cent dans le monde et de 26 pour cent aux États-Unis. Or en 1930 le volume commercial représentait seulement environ 9 % de la production économique mondiale et entre 1930 et 1933, le volume du commerce mondial a chuté d'un tiers à la moitié. Cela représente 3 à 5 pour cent du PIB mondial, et ces pertes ont été partiellement compensées par la production de biens domestiques plus chers. Ainsi, les dégâts infligés ne pouvaient pas dépasser 2 pour cent du PIB mondial, ce qui est loin de la baisse de 17 pour cent observée pendant la Grande Dépression...»(A Splendid Exchange: How Trade Shaped the World)

Selon l'historien économique Peter Temin: «Un tarif, comme une dévaluation, est une politique expansionniste. Cela détourne la demande, des producteurs étrangers vers les producteurs domestiques. L'argument populaire cependant, est que le tarif a causé la dépression américaine [...] en induisant des représailles étrangers [...] Les exportations ont représenté 7 % du PNB en 1929. Elles ont diminué de 1,5 % du PNB entre 1929 et les deux années suivantes [...] la baisse de la demande pour l'exportation devait être compensé par l'augmentation de la demande intérieure causée par le tarif. Tout effet de contraction net du tarif était faible» (Lessons from the Great Depression, MIT Press, Cambridge, Mass, Peter Temin)[72]

Ian Fletcher indique que le tarif ne s'appliquait qu'à environ un tiers du commerce aux États-Unis : environ 1,3 % du PIB. Le tarif moyen des États-Unis sur les marchandises assujetties[73] est passé de 40,1 % en 1929 à 59.1 en 1932 (+19 %). Or il était systématiquement supérieur à 38 % tous les ans de 1865 à 1913 (de 38 % à 52 %). De plus il a augmenté aussi fortement en 1861 (de 18,61 % à 36,2 % ; +17,6 %), entre 1863 et 1866 (de 32,62 % à 48,33 %; +15,7 %), entre 1920 et 1922 (de 16,4 % à 38,1 %; +21,7 %) sans produire de dépressions mondiales[74].

Libre-échange et pauvreté[modifier | modifier le code]

Les économistes protectionnistes contestent que libre-échange ait permit de réduire la pauvreté dans le monde:

En 2003, 54 nations étaient plus pauvres qu'ils ne l'étaient en 1990 ( "Rapport sur le développement humain de l'ONU 2003," p. 34)[75], et l'Afrique sub-saharienne ont un revenu par habitant plus faible en 2003 que 40 ans auparavant (Ndulu, Banque mondiale, 2007, p. 33)[76].

Les pays pauvres qui ont réussi à avoir une croissance forte et durable sont ceux qui sont devenus mercantilistes et non libre-échangistes: la Chine, la Corée du sud, le Japon, Taiwan... Ainsi alors que dans les années 1990, la Chine et l'Inde avaient le même PIB par habitant, la Chine a maintenant un PIb/hab trois fois supérieur à celui de l'Inde. Dani Rodrik souligne que ce sont les pays qui ont systématiquement violé les règles de la globalisation qui ont connu la plus forte croissance[77].

Le libre-échange optimise les secteurs où le pays est déjà efficace. Cela tend à enfermer les pays pauvres dans les bas salaires des industries extractives et agricoles déjà existants. Ils ne peuvent pas s'industrialiser de manière importante. Ainsi l'accès accru au marché mondial concurrentiel et les gains de la libéralisation du commerce ne profitent qu'à un groupe restreint de nations dont les industries sont déjà assez compétitifs[78].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir par exemple cette définition du libre-échange par le gouvernement du Canada.
  2. Olivier Pastré, La méthode Colbert ou Le patriotisme économique efficace, Perrin,
  3. « Hull, preacher by temperament, was a passionate advocate of non-discrimination, which is what he really meants by free trade » Robert Skidelsky, John Maynard Keynes, Volume trois Fighting For Britain 1937-1946, p. 188.
  4. « Du protectionnisme au libre-échangisme, une conversion opportuniste », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne)
  5. Représentation permanente de la France auprès de l’Union Européenne, La libre circulation des marchandises
  6. Site Pour un protectionnisme européen
  7. Daniel Defoe, A Plan of the English Commerce, pp. 81-101
  8. Friedrich List, The National System of Political Economy, , p. 40
  9. a, b et c Paul Bairoch, Mythes et paradoxes de l'histoire économique,
  10. a et b Dorfman & Tugwell, Early American Policy, , p. 32
  11. a et b Garraty & Carnes, The American nation: A History of the United States, 2000,, pp. 139-40
  12. Thomas C. Cochran, William Miller, The Age of Enterprise: A Social History of Industrial America, , pp. 15-16
  13. R. Luthin, Abraham Lincoln and the Tariff, , pp. 610-11
  14. David Blackbourn, History of Germany, 1780-1918: The Long Nineteenth Century, , p. 117
  15. a, b et c Luedde-Neurath, Import controls and export-oriented development : a reassessment of the South Korean case,
  16. Trebilcock, The industrialization of the continental powers, 1780-1914, , p. 136-52
  17. a, b et c Milward & Saul, The economic development of continental Europe, 1780-1870, , p. 417
  18. http://www.parisschoolofeconomics.com/hautcoeur-pierre-cyrille/M1_Histoire/Nye.pdf
  19. Hall, Governing the Economy: The Politics of State Intervention in Britain and France,
  20. a et b Gustavson, C., The Small Giant: Sweden Enters the Industrial Era,
  21. a, b, c et d Chang et Kozul-Wright, Organising Development: Comparing the National Systems of Entrepreneurship in Sweden and South Korea, , p. 869
  22. Baumol, W., Entrepreneurship: Productive, Unproductive and Destructive’,
  23. Samuelsson, K., From Great Power to Welfare State,
  24. Kossmann, The Low Countries 1780-1940 (Oxford History of Modern Europe), , pp. 136-38
  25. a, b et c van Zanden, Wages and the standard of living in Europe, 1500 1800, , pp. 182-84
  26. Biucchi, (The industrial revolution in Switzerland, 1700-1914, , p. 628
  27. Ha-Joon Chang, Intellectual Property Rights and Economic Development – Historical Lessons and Emerging Issues,
  28. a, b, c et d McPherson, The Economic Development of Japan 1868-1941, , p. 31
  29. Ha-Joon Chang, The political economy of industrial policy in Korea,
  30. You & Ha-Joon Chang, The Myth of Free Labour Market in Korea,
  31. Ha-Joon Chang, The Role of Institutions in Asian Development’, Asian Development Review,
  32. Lall et Teubal, “Market-Stimulating” Technology Policies in Developing Countries: A Framework with Examples from East Asia,
  33. Douglas A Irwin, Against the Tide: an Intellectual History of Free Trade, Princeton University Press, 1996, (ISBN 0691058962), p. 57
  34. Irwin, ibid., p. 59-60
  35. François Quesnay, Tableau économique, 1758
  36. Sauvaire-Jourdan, François (1869-c.1938), « Isaac de Bacalan et les idées libre-échangistes en France vers le milieu du dix-huitième siècle », sur Université de Bordeaux., Bibliothèque Universitaire Droit, science politique, économie, (consulté le 4 juillet 2016), p. 1-56.
  37. Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776, Livre IV, Chapitre 2
  38. Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, livre IV, chapitre 2, GF-Flammarion, tome 2, p. 42-43
  39. Irwin, ibid., p. 87
  40. Précisément, les hypothèses de l'avantage comparatif établissent une condition suffisante pour obtenir des gains à l'échange.
  41. Cité dans Krugman et Obstfeld, International Economics - Theory and Policy, 5e édition, 2000, (ISBN 0-321-03387-6), page 11
  42. John Stuart Mill, Essays on Some Unsettled Questions of Political Economy, 1844
  43. Harry Johnson, Optimum Welfare and Maximum Revenue Tariffs, 1950
  44. Irwin, ibid., p. 101
  45. Irwin, ibid., p. 128
  46. Alfred Marshall, Some Aspects of Competition, 1890
  47. Irwin, ibid., pp. 135-136
  48. Frank Graham, Some aspects of protection further considered, Quarterly Journal of Economics 37 (février 1923), pp. 199-227
  49. http://www.ifop.fr/?option=com_publication&type=poll&id=1535 et http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=1616
  50. Blendon et al., Bridging the Gap Between the Public's and Economists' Views of the Economy, The Journal of Economic Perspectives, 11:3 (Été 1997), [lire en ligne http://links.jstor.org/sici?sici=0895-3309%28199722%2911%3A3%3C105%3ABTGBTP%3E2.0.CO%3B2-0] (JSTOR)
  51. Pour une discussion plus générale de ce phénomène, voir John Kay, Galileo and the Lure of Amateur Economics, Financial Times, 22 octobre 2003
  52. Pierre du Bois de Dunilac, «Le libre-échange en Europe de 1945 à 1960», dans, Olivier Jacot-Guillarmod (dir), Pierre Pescatore (rapporteur général), L'avenir du libre-échange en Europe : vers un Espace économique européen?, Zürich, Schulthess Polygraphischer Verlag : Bern, Stämpfli, 1990, p. 3-15.
  53. Paul Samuelson et Wolfgang Stolper, « Protection and Real Wages », 1941.
  54. « Le contenu en emplois des échanges industriels de la France avec les pays en développement », Économie et Statistiques, 1994, n°279-280
  55. North-South Trade, Employment and Inequality.
  56. Pour une présentation du principe de l'avantage comparatif qui utilise le vocabulaire de la théorie des jeux, voir : (en) ce cours d'économie internationale de Robert Schenk
  57. Jagdish Bhagwati, Free Trade Today, Princeton University Press, 2002, (ISBN 0691091560), p. 10.
  58. [Petite histoire de la Chine, Xavier Walter, éditions Eyrolles, 2007]
  59. [article "deux guerres pour l'opium" dans La Chine 2000 ans d'empire, L'Histoire (magazine), no 300,page 67, juillet-août 2005]
  60. http://oceanpark.com/webmuseum/2010/Le-testament-de-Maurice-Allais_a198475.html
  61. http://www.sudoc.abes.fr//DB=2.1/SET=3/TTL=1/CLK?IKT=1016&TRM=Les+fondements+non+neoclassiques+du+protectionnisme
  62. http://wer.worldeconomicsassociation.org/files/WEA-WER2-Schumacher.pdf
  63. Xerfi Canal, « Xerfi Canal Benjamin Masse-Stamberger Inévitable protectionnisme », (consulté le 19 mai 2017)
  64. Système national d'économie politique, 1841, ouvrage principal dans lequel il développe la notion de protectionnisme éducateur et l'Infant industry argument (en).
  65. a et b Le Monde diplomatique, mars 2009, Dossier : Le protectionnisme et ses ennemis, « Mille et une manières », p. 19
  66. a et b Jacques Sapir, Le Monde diplomatique, mars 2009, Dossier : Le protectionnisme et ses ennemis, « Ignorants ou faussaires », p. 19
  67. Au 30 juin 1930, la part du tonnage maritime inemployé était de 8,6 %. Le 31 décembre 1930, elle est de 13,5 %. Le 30 juin 1931, elle s'élève à 16 % ; puis monte à 18 %, le 31 décembre 1931. Le 30 juin 1932, la proportion du tonnage maritime inemployé atteint 20,6 %, avant de baisser à 18,9 %, le 31 décembre 1932. Source : Données de la Société des Nations (SDN), Bulletin économique, 1933, Genève; cité par Jacques Sapir, Le Monde diplomatique, mars 2009, Dossier : Le protectionnisme et ses ennemis, « Ignorants ou faussaires », p. 19
  68. (en) Antoni Estevadeordal, Brian Frantz et Alan M.Taylor, « The rise and fall of world trade, 1970-1939 », National Bureau of Economic Research, Working Paper, no 9318, Canbridge, novembre 2002; cité par Jacques Sapir, Le Monde diplomatique, mars 2009, Dossier : Le protectionnisme et ses ennemis, « Ignorants ou faussaires », p. 19
  69. http://www.soyons-lucides.fr/documents/maurice_allais-contre_les_tabous_indiscutes.pdf
  70. (en) The Mitt-Hawley Fallacy - Blog de Paul Krugman sur The New York Times, 4 mars 2016
  71. https://www.huffingtonpost.com/ian-fletcher/protectionism-didnt-cause_b_527274.html?
  72. https://books.google.fr/books?id=squLnSDrJ4EC&pg=PA46&lpg=PA46&dq=peter+temin+smoot+hawley+Lessons+from+the+Great+Depression&source=bl&ots=3UxaSTyk3l&sig=7W_1IiDXMSCW2ATteQy8bjJ5smQ&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjx376g48fUAhWFfxoKHZgjDE8Q6AEIRzAF#v=onepage&q=peter%20temin%20smoot%20hawley%20Lessons%20from%20the%20Great%20Depression&f=false
  73. Historical Statistics of the United States (Colonial Times to 1970), Vol 2, p.888 [1]
  74. http://www.huffingtonpost.com/ian-fletcher/protectionism-didnt-cause_b_527274.html?
  75. http://hdr.undp.org/sites/default/files/reports/264/hdr_2003_en_complete.pdf
  76. http://siteresources.worldbank.org/AFRICAEXT/Resources/AFR_Growth_Advance_Edition.pdf
  77. http://drodrik.scholar.harvard.edu/files/dani-rodrik/files/after-neoliberalism-what.pdf
  78. https://www.huffingtonpost.com/ian-fletcher/no-free-trade-didnt-lift_b_8705312.html?

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

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