Sophisme d'une masse fixe de travail

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L'idée qu'il existe une quantité fixe de travail (en anglais : lump of labour) dans une économie de marché, et par conséquent qu'il faille « partager » le travail ou que certains travailleurs « privent » d'autres de leurs emplois est généralement considérée comme un sophisme économique[1]. Ce terme apparaît en 1891 avec l'économiste D.F. Schloss, qui constate que la quantité de travail n'est pas fixe, et que si les heures de travail sont diminuées, les salaires ne le sont souvent pas, conduisant à une hausse des coûts de production[2].

Une loi empirique, la loi d'Okun, constate que la hausse ou la baisse du chômage est liée à la productivité et à la hausse de la population active ou sa baisse. La croissance doit être au moins égale à la hausse de la population active plus celle de la productivité (si on produit plus avec autant il faut une hausse de la production) pour qu'il n'y ait pas augmentation du chômage. D'autres éléments viennent s'ajouter comme la rigidité du marché du travail, le manque de formation, la mobilité géographique des habitants...

La politique dite de « partage du travail » est attaquée par certains[Lesquels ?] économistes car elle reposerait sur ce sophisme de la masse fixe, mais également en raison du caractère constructiviste qu'elle implique logiquement du fait de l'intervention de l'État.[Quoi ?]

Terminologie[modifier | modifier le code]

Il n'existe pas d'expression française consacrée pour reprendre le terme anglais lump of labour fallacy, chaque traducteur semblant faire son propre choix et rappelant souvent explicitement la forme anglaise. On trouve par exemple, outre « sophisme d'une masse fixe de travail[3] », « mythe du partage du travail[4] » et « supposition » (d'une quantité fixe de travail), « piège[5] », « illusion[6] », « sophisme[7] », « idée fausse[8] », « hypothèse d'une quantité d'emplois déterminée et fixe[9] » ; ainsi que des expressions comme « le travail est un bien rare » ou « la fin du travail[8] ».

Lors du débat en France sur les « 35 heures », l'expression « malthusianisme » a été couramment employée[10].

Présentation[modifier | modifier le code]

L'hypothèse de la masse de travail fixe dans le sens commun économique[modifier | modifier le code]

Les économistes[11] traitent de "sophisme" les raisonnements économiques populaires mobilisant l'hypothèse selon laquelle le travail formerait une masse fixe. Parmi ces raisonnements, citons :

  • la thèse que la mécanisation du travail (et plus généralement la hausse de la productivité) détruit des emplois.
  • la thèse que l'entrée sur le marché du travail des femmes augmente nécessairement le chômage.
  • la thèse que l'entrée sur le marché du travail d'immigrés augmente nécessairement le chômage.
  • la thèse que le report de l'âge de départ à la retraite augmente nécessairement le chômage des jeunes, et de manière symétrique la thèse que des départs massifs à la retraite libéreraient des emplois pour les jeunes.
  • la thèse qu'une réduction du temps de travail diminue nécessairement le chômage.

Un raisonnement sans fondement[modifier | modifier le code]

Pour Jean Tirole, « Les économistes condamnent quasi unanimement le sophisme de l’emploi en quantité fixe, un concept selon lequel le nombre total d’emplois dans une économie est fixe et donc doit être partagé équitablement »[12].

Aucun économiste contemporain[réf. souhaitée], quelle que soit sa tendance, ne soutient l'hypothèse que la quantité de travail réalisée dans une société forme une masse fixe, ou dit autrement est indépendante des conditions économiques, et notamment du temps de production et de la rémunération du travail. Il existe néanmoins plusieurs théories économiques incompatibles entre elles pour expliquer que la masse de travail varie si la répartition du travail change :

  • il existe des coûts fixes (bureau de l’employé, administration) et des coûts de transition (formation, recrutement), de sorte que cela coûte plus cher (plus d'effort) de gérer plus d'employés[13] ;
  • une industrie a intérêt à recruter d'abord les travailleurs les plus productifs, et les moins productifs en dernier : si le personnel le plus qualifié (pour le travail demandé) est en quantité limitée, alors l'élargissement de la base au travail va réduire la productivité moyenne, la production, le niveau de vie moyen et finalement la demande de travail (loi de Say) [citation nécessaire] ;
  • un changement dans la répartition du travail a souvent pour conséquence un changement dans la répartition des revenus, et éventuellement un mécontentement préjudiciable à la demande de travail [citation nécessaire].

Pour les économistes keynésiens, l'offre de travail dépend de la demande effective. En effet, selon les keynésiens, les producteurs anticipent la demande et adaptent leur production en conséquence. S'ils sont pessimistes ils vont licencier. Ces salariés licenciés vont arrêter de consommer et donc la demande baissera. La production suivra et donc il y aura licenciements qui causeront eux aussi une baisse de la demande. Donc pour les keynésiens, l'offre de travail dépend de la demande, ce-pourquoi, selon eux, il faut soutenir la demande en tant de crise.

Paul Krugman (prix Nobel d'économie 2008) rappelle que « comme son titre moqueur le suggère, c'est une idée que les économistes considèrent avec mépris »[14] (Il soutient par ailleurs le partage du travail existant en Allemagne, Kurzarbeit, et le considère adapté à une période de crise[15].) En fait, les modèles économiques[Lesquels ?] font toujours l'hypothèse inverse, en prévoyant un bouclage reliant l'offre de travail aux autres variables[citation nécessaire]. Elle dépend de la conjoncture économique (croissance plus ou moins molle), de la législation en vigueur (plus un marché du travail serait flexible moins il y aurait de chômage)[16].

En 2000, aux États-Unis, il y avait dans le secteur privé environ 200 milliards d'heures de travail disponibles. Puis, ce nombre descend à environ 190 milliards en 2003, pour remonter à un peu plus de 200 milliards en milieu de 2007. Ce nombre redescend à environ 180 milliards à mi-2008. En 2013, ce nombre repasse à plus de 200 milliards. De 1980 à 2013, le nombre d'heures de travail aux États-Unis est passé de 140 milliards environ à plus de 200 milliards en 2013. Dans le même temps, on voit une baisse du nombre d'heure dans le secteur manufacturier, de 50 milliards environ à 40 milliards environ. [17]

Classification[modifier | modifier le code]

En termes de théorie des jeux, le sophisme d'une masse fixe de travail fait partie des « sophismes de jeux à somme nulle » (en anglais : zero-sum game fallacies), où l'on fait à tort l'hypothèse que le gain d'un joueur se fait nécessairement au détriment des autres joueurs[réf. souhaitée].

En termes de rhétorique, ce sophisme a différentes formes et selon l'expression utilisée on pourra y voir

[réf. nécessaire]

Immigration et protectionnisme[modifier | modifier le code]

Le raisonnement est souvent appliqué sur l'immigration, les immigrés étant accusés de « voler les emplois » des travailleurs déjà en place. Les études montrent qu'au contraire, celle-ci accroît la productivité et les salaires[18],[19]. Le raisonnement est aussi appelé pour justifier des mesures protectionnistes, les entreprises étrangères étant aussi supposées prendre des emplois aux entreprises nationales[12].

Controverse sur les politiques de partage du travail et le sophisme d'une masse fixe de travail[modifier | modifier le code]

Un « homme de paille » ?[modifier | modifier le code]

Historiquement, le sophisme d'une masse fixe de travail a été mis en avant[20] depuis la fin du XIXe siècle pour contrer l'idée que la réduction du temps de travail légal diminuerait mécaniquement le chômage dans une économie de marché.

Pour Tom Worke, cette accusation à l'encontre de toutes les propositions de réduction du temps de travail de mobiliser le sophisme d'une masse fixe de travail est abusive. C'est une stratégie rhétorique du type « homme de paille »[21],[22].

Les 35 heures en France[modifier | modifier le code]

Article détaillé : réforme des 35 heures en France.

La question du « partage de temps de travail » faisait partie des discussions lors de cette réforme. Il y a polémique entre économistes pour savoir si les créations d'emploi en France sont dues aux 35 heures ou à cette croissance. Cette question reste fortement débattue : il est difficile de mesurer les effets d'une seule mesure alors que d'autres paramètres ont changé dans le même temps, et certains pays ont réduit leur chômage sans réduire le temps de travail[23]. Mais il faut aussi noter que les 35 heures se sont accompagnées de baisse de cotisations sociales patronales et de modération des salaires. Une étude comparative entre France et Moselle, suggère en séparant les effets de cette baisse du coût du travail que ce ne sont pas les baisses d'heures travaillées qui ont créées de l'emploi[24]. Certains observateurs formulent l'hypothèse qu'au delà d'un certain temps de travail, le salarié n'a plus le temps de dépenser l'argent de son salaire. La vitesse de circulation de l'argent diminuerait alors, et, à moins d'être portée par un facteur exogène (la demande extérieure), l'économie entrerait alors en récession.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Paul Krugman, « Lumps of Labor », sur New York Times, (consulté le 2 mai 2018)
  2. (en) « Lump of labour fallacy », sur The Economist (consulté le 2 mai 2018)
  3. Olivier Blanchard L'Europe ne va pas si mal, in En Temps Réel, Cahier 14/15, juin 2004
  4. Utilisé dans Des pyramides du pouvoir aux réseaux de savoirs, rapport du Sénat 97-331 ; CRA 2e séance du 6 octobre 1999, Assemblée nationale
  5. Walter Nonneman, L’immigration et le marché de l’emploi'
  6. Paul Swaim et Pascal Marinna, Différentes facettes du temps de travail : évolution récente du temps de travail, OCDE
  7. Le Café pédagogique, numéro 66, lire en ligne
  8. a et b Daniel Cohen, Nos temps modernes
  9. Michel Camdessus, Le Sursaut: Vers une Nouvelle Croissance pour la France, La Documentation française, Paris, 2004, page 40
  10. Voir par exemple : Guillaume Duval, 35 heures : le faux débat du malthusianisme, Alternatives économiques, hors-série n°39, janvier 1999
  11. Cf. par ex. Jean Rivoire, Les énigmes économiques, PUF, coll. « Que sais-je? (n°2433) », (réimpr. 1992), 128 p. (ISBN 9782130429661), p. 12-13.
  12. a et b « Les 7 leçons d'économie du Nobel Jean Tirole », sur Challenges, (consulté le 2 mai 2018)
  13. (en) Dennis J. Snower et Guillermo de la Dehesa, Unemployment Policy : Government Options for the Labour Market, Cambridge University Press, 1997, (ISBN 0521599210), page 37
  14. (en) Paul Krugman, Lumps of Labor, New York Times, 7 octobre 2003, lire en ligne
  15. (en) Paul Krugman, Free to Lose, New York Times, 12 novembre 2009, [1]
  16. II – Le ralentissement Inévitable : Heures de travail, productivité et création de valeur dans le secteur privé.
  17. [2].
  18. « Non, les immigrés ne volent pas nos emplois », (consulté le 2 mai 2018)
  19. (en) Adam Davidson, « Debunking the Myth of the Job-Stealing Immigrant », sur New York Times, (consulté le 3 mai 2018)
  20. Par des économistes libéraux comme keynésiens ; pour un exemple keynésien, voir Paul Krugman, ibid.
  21. (en) Tom Walker, The "Lump-of-Labor" Case Against Work-Sharing: Populist Fallacy or Marginalist Throwback?, lire en ligne
  22. T Walker, « Why economists dislike a lump of labor », Review of Social Economy, vol. 65,‎ , p. 279–291 (DOI 10.1080/00346760701635809)
  23. La semaine de 35 heures : portrait d'une exception française.
  24. Comprendre les 35 heures en 8 graphiques.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]