Aller au contenu

Bataille d'Iéna

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Bataille d’Iéna
Description de cette image, également commentée ci-après
Napoléon réprimandant un grenadier trop zélé de sa Garde impériale, qui (selon la légende) demandait d'attaquer ("en avant!") pendant la bataille d'Iéna, par Horace Vernet.
Informations générales
Date
Lieu Entre Weimar et Leipzig
Issue Victoire française décisive
Belligérants
Drapeau de l'Empire français Empire français Drapeau de la Prusse Royaume de Prusse
Électorat de Saxe
Commandants
Napoléon Ier
Jean Lannes Pierre Augereau
Nicolas Soult
Michel Ney
Joachim Murat
Louis-Gabriel Suchet
Gaspard Amédée Gardanne
Frédéric-Louis de Hohenlohe-Ingelfingen
Prince Frédéric Auguste de Saxe
Ernst von Rüchel
Bogislav Graf von Tauentzien
Jakob Frédéric von Holtzendorff
Forces en présence
40 000 hommes initialement
41 000 hommes en renfort (non-engagés)
180 canons
45 000 hommes initialement
15 000 hommes en renfort
215 canons
Pertes
7 052 morts 10 000 – 12 000 morts

Quatrième Coalition

Batailles


Coordonnées 50° 57′ 00″ nord, 11° 34′ 30″ est
Géolocalisation sur la carte : Allemagne
(Voir situation sur carte : Allemagne)
Bataille d’Iéna
Géolocalisation sur la carte : Thuringe
(Voir situation sur carte : Thuringe)
Bataille d’Iéna
Géolocalisation sur la carte : Europe de l'Ouest
(Voir situation sur carte : Europe de l'Ouest)
Bataille d’Iéna

La bataille d'Iéna, qui se déroule le 14 octobre 1806, est l’un des affrontements majeurs des guerres napoléoniennes, opposant l’armée française de Napoléon Ier à l’armée prussienne dirigée par le prince de Hohenlohe. Elle a lieu en parallèle de la bataille d'Auerstaedt dans le cadre de la Campagne de Prusse et de Pologne. Au petit matin, les troupes françaises franchissent la Saale et attaquent les positions prussiennes installées sur le plateau d’Iéna, profitant du brouillard et de la désorganisation ennemie. Au fil de la journée, Napoléon concentre ses forces et lance plusieurs assauts coordonnés, notamment avec le soutien du maréchal Ney et de la Garde impériale. Les efforts prussiens pour contre-attaquer et stabiliser le front échouent face à la pression croissante des Français. Vers midi, la ligne prussienne s’effondre sous l’intensité des attaques, provoquant une retraite désordonnée. La victoire française à Iéna, renforcée par le succès simultané de Davout à Auerstaedt, entraîne la destruction de la puissance militaire prussienne, l’occupation rapide de la Saxe et de Berlin.

En août 1806, la suprématie française en Europe semblait assurée. Après la défaite de l’Autriche et le retrait des forces russes vers la Pologne, le continent connut une paix précaire. Lors de la campagne précédente, Napoléon avait cherché à préserver la neutralité prussienne, sachant que l’entrée en guerre de la puissante armée prussienne aurait constitué un sérieux obstacle. Toutefois, le passage des troupes françaises sous le commandement du maréchal Bernadotte par la principauté prussienne d’Ansbach, lors de la marche vers le Danube, provoqua l’indignation de la Prusse et faillit entraîner une guerre. Celle-ci fut évitée grâce à l’offre de Napoléon de céder Hanovre à la Prusse, bien que ce territoire ne lui appartînt pas légalement.[1]

Cette cession fut officialisée dans une convention signée avec le comte Haugwitz à Schönbrunn peu après la bataille d’Austerlitz, bien que les termes aient ensuite été modifiés au profit de la France. Les relations diplomatiques entre la France et la Grande-Bretagne s’étaient légèrement détendues après la mort du Premier ministre William Pitt en janvier 1806 et l’arrivée des Whigs au pouvoir. Cependant, les négociations de paix échouèrent en raison de différends concernant la Hollande, la Sicile et les colonies d’outre-mer, et les tensions persistèrent, notamment après que le frère de Napoléon, Louis, fut nommé roi de Hollande en juin.[1]

Le traité de Presbourg avait établi un réseau d’États satellites français en Allemagne du Sud. Les électeurs de Bavière et de Wurtemberg furent élevés au rang de rois et leurs territoires agrandis aux dépens de l’Autriche, tandis que les margraves de Bade et de Hesse-Darmstadt devinrent grands-ducs. Napoléon renforça ces liens en mariant son beau-fils, le prince Eugène, à une princesse bavaroise. En juillet, sans consulter la Prusse, divers territoires allemands furent réorganisés en une Confédération du Rhin sous influence française. Le maréchal Murat, beau-frère de Napoléon, devint grand-duc de Berg et de Clèves, consolidant ainsi le contrôle français sur le pont stratégique de Wesel. La présence militaire française restait considérable : la Grande Armée, forte de près de 192 000 hommes, était stationnée en Allemagne du Sud-Ouest, souvent au détriment des populations locales. Cela, ainsi que l’exigence de Napoléon de céder Ansbach à la Bavière en échange de Hanovre, accroissait le ressentiment envers la France en Prusse.[2]

Au sein de la cour prussienne, un clivage se fit jour entre partisans de la paix et partisans de la guerre. Le roi Frédéric-Guillaume III et son ministre Haugwitz, à la tête du parti de la paix, furent contestés par le parti de la guerre, emmené par la reine Louise, l’homme d’État Karl Hardenberg et des chefs militaires comme le duc Charles-Guillaume-Ferdinand de Brunswick et le prince Friedrich Ludwig von Hohenlohe. Après de longues délibérations secrètes, le parti de la guerre l’emporta. Le 7 août 1806, la Prusse prit secrètement la décision irrévocable d’entrer en guerre et, trois jours plus tard, la mobilisation commença tandis que la recherche d’alliés s’accélérait.[3]

Napoléon n’apprit la décision de la Prusse d’entrer en guerre qu’en septembre 1806 et douta d’abord qu’elle ose affronter directement la Grande Armée. Les forces françaises, fortes de 192 000 hommes, de plus de 300 pièces d’artillerie et de 13 000 alliés, bénéficiaient d’un moral élevé. Bien que Napoléon reconnaisse la réputation de l’armée prussienne, celle-ci était affaiblie par une doctrine dépassée et des faiblesses organisationnelles. Sur 254 000 soldats prussiens théoriques, seuls 171 000 étaient effectivement disponibles, beaucoup étant retenus dans des garnisons inutiles ou non mobilisés. L’armée était répartie en trois armées de campagne et une force séparée à l’est, mais souffrait de traditions rigides et d’un manque d’adaptabilité.[4]

Tandis que la Prusse hésitait, Napoléon finalisa ses plans de campagne, visant à vaincre rapidement la Prusse avant toute intervention russe, tout en protégeant le territoire français et celui de ses alliés. Après avoir écarté deux itinéraires d’invasion, il choisit de passer par Bamberg et la forêt de Thuringe, ce qui permettrait de séparer les forces prussiennes et de sécuriser ses flancs. Les ordres de mobilisation furent rapidement émis, avec la répartition des corps et la préparation logistique. Napoléon demanda également à son frère Louis, roi de Hollande, de monter une diversion depuis le Rhin et prit des mesures pour contrer d’éventuelles menaces autrichiennes ou britanniques. Fin septembre, il se rendit à Wurtzbourg pour prendre le commandement direct. Les ordres opérationnels détaillaient l’avance en Saxe en trois colonnes, avec une coordination précise entre les corps. Le 8 octobre, l’armée française franchit la frontière saxonne par la forêt de Thuringe sans opposition, avançant en trois colonnes avec la cavalerie légère en reconnaissance. Malgré l’incertitude sur les mouvements prussiens, Napoléon poursuivit l’offensive, misant sur la force et la cohésion de ses troupes.[5]

Arrivée des troupes

[modifier | modifier le code]

Le 8 octobre, les Français lancèrent leur campagne en pénétrant en Saxe par la forêt de Thuringe en trois grandes colonnes. Lannes et Augereau avancèrent sur la gauche vers Saalfeld, Bernadotte et Davout avec la Garde progressèrent au centre vers Kronach et Lebenstein, tandis que Soult, Ney et les Bavarois marchaient sur la droite en direction de Münchberg et Hof. Les forces prussiennes étaient dispersées. L’avant-garde du duc de Weimar effectuait des reconnaissances, Rüchel était à Eisenach, l’armée principale de Brunswick s’étendait de Langensalza à Erfurt, et les troupes de Hohenlohe étaient disséminées avec des détachements sur la Saale à Iéna et Rudolstädt. Le prince Louis Ferdinand était près de Saalfeld avec 8 300 hommes, Tauentzien disposait de 9 000 à Schleiz, et le général de Wurtemberg commandait la réserve à Magdebourg. Le commandement prussien manquait toujours d’un plan unifié.[6]

Le même jour, le premier contact entre les deux armées eut lieu. Alors que les colonnes françaises avançaient, Murat arriva à Lobenstein et envoya un détachement en reconnaissance vers la Saale. Les patrouilles françaises rencontrèrent un millier de soldats saxons de l'avant-garde de Tauentzien, dont la mission était d'occuper Saalburg, à cinq kilomètres d'Ebersdorf, où les Français marchaient. Surpris par les Français, les Saxons se retirèrent sans résistance vers Saalburg, poursuivis à distance par les troupes françaises. Murat, informé de ce contact, demanda des renforts et commença à déployer ses forces. Le pont sur la Saale était endommagé mais toujours praticable. Vers 16 heures, le 27e régiment léger, suivi de près par le 4e régiment de hussards, traversa le pont et prit d'assaut Saalburg ; les défenseurs battirent immédiatement en retraite, poursuivis par les hussards. Murat profita de son avantage pour ordonner à toutes ses troupes d'avancer, plaçant Drouet d'Erlon à Saalburg et Rivaud à Ebersdorf, tandis que le 27e régiment léger établissait son camp entre Saalburg et Schleiz. Tout au long de ces manœuvres, l'armée prussienne dans son ensemble resta largement inactive, à l'exception de Tauentzien, qui tentait d'atteindre Schleiz.[7]

Le 10 octobre, le roi de Prusse et l’armée principale de Brunswick (85 000 hommes) étaient près de Leipzig, tandis que Hohenlohe comptait 48 000 hommes au sud de Iéna. Brunswick envisagea une attaque mais ordonna finalement à Hohenlohe de commencer une opération qui fut vite annulée après des rapports sur la présence française. Le corps de Rüchel fut envoyé vers la forêt de Thuringe, puis rappelé, provoquant confusion et retards. Cette nuit-là, Hohenlohe apprit la défaite et la mort de Louis Ferdinand à Saalfeld, ce qui démoralisa les troupes prussiennes.Brunswick, inquiet de la situation, ordonna la retraite derrière l’Elbe et demanda à Hohenlohe de mener une action limitée pour couvrir le retrait. Hohenlohe regroupa ses forces à Iéna, prévoyant de se déplacer le 14 octobre, tandis que Brunswick positionna l’armée principale à Auerstaedt. Le 13 octobre, un épais brouillard couvrit les deux ailes de l’armée prussienne durant leur retraite. Napoléon, ayant localisé la position prussienne, prépara l’attaque. Il passa la nuit du 12 octobre à donner des ordres pour que ses corps se déplacent vers l’ouest et engagent les Prussiens, s’assurant que le lendemain, la plupart de ses forces convergeraient vers leurs objectifs.[8]

Ordre de bataille

[modifier | modifier le code]

L'armée prussienne était déployée comme suit: sur la gauche prussienne, près de Dornburg, se trouvait le général Holtzendorff avec 5 000 hommes composé des bataillons de grenadiers Lessel, Borcke, Losthin et Dohna.[9] Le général de division Bolesas Friedrich von Tauentzien avec 8 000 hommes se trouvait dans la région de Closwitz-Lutzeroda, et le reste, environ 25 000 hommes sous les ordres de Prittwitz, Grawert et Zechwitz, se trouvait au sud et à l'ouest de Vierzehnheiligen. La dernière composante des forces prussiennes dans les environs était le commandement de Ruchel (environ 15 000 soldats), toujours dans les environs de Weimar, à l'ouest.[10]

À minuit le 13, les troupes déjà disponibles étaient les suivantes: le Ve corps de Lannes et la Garde étaient déjà positionnés sur le Landgrafenberg; le VIIe corps d'Augereau se trouvait dans une vallée voisine au sud, avançant rapidement depuis Kahla; le corps de cavalerie et la division de tête (St. Hilaire) du maréchal Soult avaient déjà traversé Iéna; l'avant-garde du maréchal Ney se trouvait dans la périphérie de la ville, le reste du VIe corps étant échelonné en arrière le long de la route de Roda, avec la cavalerie lourde, tandis que le reste du IVe corps se trouvait sur la route de Gera.[11] [note 1]

Déroulement de la bataille

[modifier | modifier le code]

Phase 1 : sécurisation du Landgrafenberg (6 h à 10 h)

[modifier | modifier le code]

À l'aube du 14 octobre, le champ de bataille était recouvert d'un épais brouillard, rappelant les conditions qui régnaient à Austerlitz dix mois plus tôt. Ce brouillard a considérablement entravé la capacité de Napoléon à mener sa dernière reconnaissance et a retardé l'exécution des mouvements préparatoires des troupes. Malgré ces difficultés, à l'aube, les Français avaient réussi à concentrer une force redoutable de 46 000 soldats et 70 pièces d'artillerie sur le Landgrafenberg et dans les vallées adjacentes, tous prêts à avancer. Le déploiement français était extrêmement dense, les soldats étant si serrés que les hommes de chaque régiment touchaient presque ceux qui se trouvaient devant eux, mais la discipline restait ferme. Malgré l'obscurité et l'exiguïté des lieux, l'ordre fut maintenu parmi les plus de 40 000 soldats entassés sur une crête étroite, et la proximité des forces ennemies - à moins d'un demi-tir de canon - passa inaperçue aux yeux des Prussiens.[10]

À cette heure matinale, les Français ignoraient qu'ils allaient affronter environ 38 000 soldats prussiens soutenus par 120 canons. Ils bénéficiaient toutefois d'une concentration élevée et de la qualité supérieure de leurs commandants. Le moral des soldats français était également nettement plus élevé que celui de leurs adversaires. Comme à son habitude, Napoléon se rendit auprès de ses unités de tête avant l'engagement pour les informer de la situation et des défis qui les attendaient. Cette attention personnelle de l'empereur servit à renforcer la détermination et le courage des troupes. En revanche, l'armée prussienne était en plein désarroi. De nombreuses unités ne s'étaient pas encore remises de la confusion et de la panique des deux jours précédents. Plusieurs bataillons de fusiliers au centre de l'armée prussienne fonctionnaient à moitié de leur effectif en raison des traînards et des désertions, et le moral était encore plus sapé par la faim et les difficultés.[14]

Carte de la bataille d'Iéna.

La bataille d'Iéna se déroula en quatre phases distinctes. La première phase, de six à dix heures du matin, fut dominée par les tentatives françaises de repousser l'avant-garde de Tauenzien et de sécuriser une tête de pont sur la rive ouest de la Saale, ouvrant ainsi la voie aux renforts attendus. Lannes, Soult et Augereau dirigèrent ces opérations. L'assaut initial français a été mené par les deux divisions de Lannes, Suchet à droite et Gazan à gauche, soutenues par vingt-huit canons. Alors que ces colonnes avançaient, elles ont rencontré les bataillons de Tauenzien dans le brouillard, ce qui a donné lieu à un engagement chaotique et rapproché. L'artillerie des deux camps tira à bout portant. Malgré de lourdes pertes, les troupes de Suchet réussirent à s'emparer du village de Closwitz. Son infanterie légère repoussa toute résistance. L'avance de Gazan vers Cospeda fut moins fructueuse ; ses éléments de tête furent repoussés, mais la contre-attaque prussienne fut rapidement brisée par les tirs concentrés de l'artillerie française.[14]

Bien que la situation de Tauenzien fût encore récupérable, il perdit ses moyens et ordonna un retrait immédiat non seulement de Closwitz et Cospeda, mais aussi de Lutzeroda, ne laissant que des tirailleurs pour tenir les bois locaux. Il se replia sur ses réserves saxonnes près du village de Vierzehnheiligen. Les Français, qui le talonnaient de près, commencèrent à perdre un peu de leur élan initial. Sentant une opportunité, Tauenzien rassembla 5 000 hommes et lança une contre-attaque vigoureuse. Cette manœuvre fut initialement couronnée de succès, semant la confusion dans les rangs français et divisant leurs forces. Un groupe se replia au nord-est de Vierzehnheiligen vers Krippendorf, tandis que le reste se retira dans les bois près d'Isserstadt. Cependant, les Prussiens ne parvinrent pas à tirer parti de cet avantage, interrompant rapidement leur avancée et marchant plus à l'ouest vers Kleinromstedt. Cette décision inattendue s'explique en partie par la progression des unités françaises sur les flancs de Lannes.[14]

Sur la droite française, la division de tête de Soult sortit de Lobstadt et progressa à travers Zwaten vers les bois situés au-delà, où elle engagea le combat avec des éléments des forces du général Holtzendorff qui remontaient depuis Dornburg. Sur le flanc opposé, la deuxième division d'Augereau progressait régulièrement dans la vallée du Mühlbach (ou Mühltal) vers le Flomhberg, axe logique d'approche entre Iéna et Weimar. Craignant une attaque imminente sur son aile sud et ébranlé par le nombre croissant de victimes, Tauenzien se retira vers le corps principal de Hohenlohe.[14]

Phase 2 : combat sur les flancs et effondrement de Holtzendorff (10 h 00-11 h 00)

[modifier | modifier le code]

À dix heures, les formations de tête de Napoléon avaient sécurisé le terrain nécessaire au déploiement de la Grande Armée. Ce succès était en grande partie dû aux retraites inutiles des Prussiens. La première phase de son plan étant accomplie, Napoléon ordonna une pause au centre et sur la gauche, permettant à des formations supplémentaires d'avancer et d'étendre la ligne.[15]

À droite, Soult était toujours aux prises avec les 5 000 Prussiens de Holtzendorff. Alors que l'activité diminuait temporairement dans d'autres secteurs, la zone de Soult restait un foyer de combats. Peu après 10 heures, les tirailleurs prussiens attaquèrent la division de Saint-Hilaire, tandis que le gros des forces de Holtzendorff se formait en échelon avec la cavalerie et vingt-deux canons sur le flanc. La division de Saint-Hilaire était dissimulée derrière un versant inversé près de Rodigen, invisible pour les Prussiens. Soudain, les Français surgirent de leur couverture et frappèrent le flanc gauche de Holtzendorff. Les Prussiens furent rapidement contraints de battre en retraite à travers le ruisseau près de Nerkwitz, leur retrait étant initialement protégé par la cavalerie. Cependant, les cavaliers français percèrent les lignes, envahirent l'une des colonnes prussiennes et capturèrent 400 prisonniers, six canons et deux drapeaux régimentaires.[16]

Holtzendorff réussit à rallier certains de ses hommes derrière Nerkwitz, mais les Français les contournèrent à nouveau et les attaquèrent, cette fois avec la cavalerie. Le moral des Prussiens s'effondra et les forces se désintégrèrent, fuyant vers Apolda. Holtzendorff ne put sauver que sa cavalerie et une seule batterie, qu'il ordonna de rejoindre les troupes avancées de Hohenlohe. La défaite aurait pu être encore plus totale, mais la détérioration de la situation au centre obligea Soult à rappeler Saint-Hilaire pour lancer une nouvelle attaque sur la gauche de Hohenlohe.[16]

À 9 heures, Hohenlohe comprit qu'il n'avait pas affaire à une force française mineure. L'arrivée de Tauenzien, battu, renforça cette prise de conscience, poussant Hohenlohe à demander de toute urgence le soutien de Ruchel à Weimar. Tauenzien reçut l'ordre de se retirer davantage et de se regrouper, tandis que trois brigades saxonnes se formèrent le long de la route de Weimar pour la maintenir ouverte. Hohenlohe fit alors venir la plupart de son infanterie prussienne restante et une autre brigade saxonne, envoyant le général Grawert disputer le plateau aux Français. La troisième phase de la bataille était sur le point de commencer.[17]

Phase 3 : Crise et hésitations de Hohenlohe (11h00-13h00)

[modifier | modifier le code]

Les renforts prussiens arrivèrent en ordre dispersé. Une division saxonne ouvrait la voie vers la rive ouest du Mihlbach, suivie par la cavalerie et l'artillerie à cheval, puis par les Prussiens de Grawert. À 11 heures, onze bataillons étaient en ligne face au corps de Lannes, avec les Saxons à droite et la cavalerie prussienne en formation. Soudain, un nouvel engagement éclata au sud de Vierzehnheiligen lorsque le maréchal Ney entra dans la bataille. Frustré par les retards, Ney prit l'initiative sans en avoir reçu l'ordre, poussant son avant-garde - deux régiments de cavalerie légère et cinq bataillons d'infanterie - entre la gauche de Lannes et la droite d'Augereau, protégés par un brouillard persistant. Ney attaqua une puissante batterie prussienne et remporta un premier succès lorsque la droite prussienne s'effondra et que les Français forcèrent les artilleurs ennemis à abandonner leurs positions. La cavalerie prussienne, sur le point de charger Lannes, battit également en retraite pendant un bref instant.[17]

Cependant, l'avance impétueuse de Ney a trop étendu ses forces, les exposant à une contre-attaque. La cavalerie prussienne s'est rapidement reprise, forçant Ney à former un carré et à défendre sa position isolée. Ney fut coupé à la fois de Lannes et d'Augereau. Napoléon, observant la situation difficile dans laquelle se trouvait Ney, ordonna à Bertrand de se précipiter avec les deux régiments de cavalerie composant la réserve de l'armée, tandis que Lannes reçut l'ordre de percer Vierzehnheiligen pour entrer en contact avec Ney, et Augereau de former une deuxième ligne à l'arrière. Ces efforts soulagèrent quelque peu la pression sur Ney, mais ne permirent pas d'obtenir de nouveaux gains. Alors que les troupes de Lannes avançaient, elles rencontrèrent les Prussiens de Grawert, qui progressaient en formation oblique. Un combat acharné s'ensuivit, entraînant de lourdes pertes des deux côtés. Finalement, les Français furent repoussés ; les tirailleurs de Lannes se retirèrent dans le village et Ney fut contraint d'abandonner Isserstadt et ses bois. Napoléon fut mécontent des actions non autorisées de Ney, mais traita la question avec discrétion.[18]

La bataille atteignait désormais son point culminant. Hohenlohe avait l'occasion de renverser la situation après les revers essuyés dans la matinée, mais il hésita. Ses conseillers le poussaient à attaquer Vierzehnheiligen, mais il préféra immobiliser les troupes de Grawert dans une position exposée, à portée des mousquets et de l'artillerie français, en attendant l'arrivée de Ruchel. Cette erreur de jugement s'avéra coûteuse. Pendant deux heures, près de 20 000 fantassins prussiens restèrent à découvert, subissant de lourdes pertes sous le feu incessant des Français. Les obusiers prussiens réussirent à détruire plusieurs canons français, et les explosions parmi les caissons français causèrent des pertes supplémentaires, mais la situation générale restait désastreuse pour les Prussiens.[19]

Lannes tenta de sortir de l'impasse en lançant une attaque combinée frontale et latérale sur la gauche prussienne. Hohenlohe replia sa gauche en formation défensive, mais la pression française repoussa les Prussiens jusqu'à ce qu'une contre-attaque soudaine de la cavalerie saxonne oblige les Français à battre en retraite précipitée. Une fois de plus, Hohenlohe ne parvint pas à tirer parti de son succès, cette fois-ci en raison des menaces croissantes sur sa droite. Ney, soutenu par Lannes, traversa la forêt d'Isserstadt pour rejoindre la route principale de Weimar, isolant ainsi trois brigades saxonnes. Hohenlohe observa également l'arrivée de nouvelles forces françaises près d'Iéna. Dans ces circonstances, toute nouvelle avancée prussienne semblait trop risquée, et Hohenlohe se concentra donc sur le comblement du fossé entre sa droite et son centre avec ses dernières réserves. À 13 heures, toutes les formations prussiennes, à l'exception de la division décimée de Tauenzien, étaient engagées, et Ruchel était encore à plusieurs heures de là, n'ayant avancé que de trois miles en deux heures.[20]

Phase 4 : L'effondrement de l'armée prussienne (13h00-17h00)

[modifier | modifier le code]

Pendant ce temps, les renforts français affluaient de l'autre côté de la Saale. À midi, Napoléon disposait de 42 000 hommes en réserve (la cavalerie de Murat et les corps principaux de Soult et Ney), en plus des 54 000 déjà engagés. Napoléon ordonna un assaut général. À droite, Saint-Hilaire devait attaquer les restes de l'armée de Holtzendorff ; à gauche, Augereau devait engager le combat contre les Saxons dans le col de Schnecke. L'effort principal au centre serait mené par Ney et Lannes, avec le soutien de Murat une fois les flancs sécurisés. Augereau engagea le combat à 11 h 30, mais Saint-Hilaire n'était pas prêt avant 13 h, lorsque Napoléon donna le signal au centre d'avancer.[20]

La Garde impériale n'était pas engagée dans l'attaque, ce qui suscitait la frustration parmi ses rangs. Napoléon insistait pour la retenir, une attitude qui se reproduirait lors des campagnes ultérieures. Les Prussiens tentèrent de contrer l'assaut français en faisant avancer leur cavalerie et leur artillerie, mais les Français exploitèrent rapidement les brèches créées par ces mouvements. Alors que l'attaque française s'intensifiait, la résistance prussienne faiblit et Hohenlohe ordonna une retraite générale vers Gross et Klein-Romstedt. Le retrait commença dans le calme, mais la cavalerie de Murat passa rapidement à l'attaque, transformant la retraite en déroute. Les colonnes prussiennes s'enfuirent vers Weimar, leur fuite étant partiellement protégée par un bataillon de grenadiers saxons disciplinés sous le commandement du colonel Winkel, qui se retira en formation carrée. D'autres unités prussiennes se retirèrent vers le nord, où Tauenzien retarda les Français à Gross-Romstedt, mais subit la perte de 2 500 prisonniers, 16 canons et 8 drapeaux.[21]

Alors que les Prussiens se dirigeaient vers l'ouest, ils rencontrèrent les 15 000 soldats de Ruchel près de Capellendorf. Plutôt que de défendre la ligne de Sulbach pour couvrir la retraite, Ruchel se positionna entre Kotschau et Romstedt. L'arrivée de l'infanterie de Lannes et de Ney rendit la position de Ruchel intenable, le contraignant à une nouvelle retraite. Initialement bien organisée, la retraite s'effondra sous le feu de l'artillerie française et la charge des cuirassiers de Murat qui suivit. Les forces de Ruchel furent mises en déroute, perdant 4 000 prisonniers et 5 drapeaux.[22]

À 15 heures, la résistance prussienne organisée s'était effondrée et les Français contrôlaient le terrain. La poursuite se poursuivit tout l'après-midi ; à 16 heures, Murat était en pleine course-poursuite et, une heure plus tard, il entrait dans Weimar. La division de Tauenzien se retira vers Apolda, tenant Soult à distance, mais ailleurs, seule l'obscurité sauva les survivants. Les pertes françaises s'élevèrent à environ 5 000 hommes, tandis que les pertes prussiennes atteignirent 25 000 hommes, dont 15 000 prisonniers. Napoléon s'attendait à d'autres succès, pensant que Davout et Bernadotte intercepteraient les autres restes prussiens à Apolda.[22]

Suites de la bataille

[modifier | modifier le code]

Contrairement à Austerlitz, où seule la cavalerie de Murat avait poursuivi les Russes et les Autrichiens en retraite, sans aucune intention de détruire les restes de l'armée ennemie, Napoléon ordonna cette fois-ci une poursuite générale. Alors que Blücher échappait de justesse à la cavalerie de Klein et Lasalle, Murat avançait vers l'ouest et arrivait à Erfurt le , capturant entre 9 000 et 14 000 prisonniers. Le lendemain, après une marche rapide de 27 km, la division de tête du général Dupont, sous les ordres de Bernadotte, entra en collision avec la réserve prussienne du duc de Wurtemberg près de Halle. L'armée prussienne était désormais en plein désarroi. Le 20, le roi Frédéric-Guillaume ordonna au prince Hohenlohe de réorganiser l'armée à Magdebourg et de prendre toutes les mesures nécessaires pour maintenir la ligne de l'Elbe. Cependant, Hohenlohe jugea ses directives irréalisables. Le 21, il prit la décision de se diriger vers le nord avec 40 000 hommes dans l'espoir de rencontrer les soldats russes du général Bennigsen à Stettin-sur-l'Oder, car la réserve du Wurtemberg était déjà en ruines et il manquait de troupes pour mener à bien sa mission. [23],[24]

Les formations qui n'avaient pas participé aux grandes batailles ou qui en étaient sorties indemnes se rendirent souvent sans combattre, tout comme de nombreuses forteresses, notamment Magdebourg, Spandau et Stettin. De même, Blücher, qui s'était replié à Lübeck avec les restes de son armée, ne put tenir que peu de temps. Le roi et la reine, tous deux emportés par la retraite précipitée, se retrouvèrent à Küstrin, sur l'Oder. La majorité des ministres et des fonctionnaires quittèrent Berlin, et Napoléon entra triomphalement dans la capitale prussienne le .[25]

Conséquences

[modifier | modifier le code]

Bien qu'il s'agisse là d'une de ses plus grandes victoires, elle ne fut pas célébrée en France. Au contraire, le désir de paix était très fort. Il fallut cependant deux autres campagnes militaires, dont une campagne hivernale particulièrement terrible, et deux autres grandes batailles (Eylau et Friedland) pour parvenir à la paix.[26] Les défaites à Iéna et Auerstedt eurent non seulement des conséquences militaires, mais aussi politiques de grande envergure. Avec l'armistice du 30 novembre, la Prusse perdit la moitié de son territoire, son armée fut réduite à 42 000 hommes et elle dut verser à la France d'importantes indemnités de guerre.[note 2] L'État prussien s'était de facto effondré.[27] Frédéric-Guillaume, dépouillé de tout pouvoir, se voit contraint de se rallier au blocus continental.[28]

Contrairement à Austerlitz, la victoire de Napoléon n'était pas le fruit d'une manœuvre tactique habile. Entasser quatre corps d'armée et sa garde dans le petit défilé d'Iéna, à proximité immédiate de l'ennemi, était un risque déraisonnable. Le corps de Lannes aurait pu être décimé et les autres corps vaincus si l'ennemi avait été vigilant et ingénieux. Napoléon pensait qu'il affrontait toute l'armée prussienne sur le Landgrafenberg, ce qui rendait sa manœuvre encore plus risquée. Il n'est guère surprenant qu'avec 75 000 soldats à sa disposition, il ait vaincu les 47 000 soldats que Hohenlohe avait amenés au compte-gouttes.[29]

La victoire de Napoléon à Iéna et Auerstedt fut donc principalement le résultat de l'incompétence des commandants prussiens, d'abord sur le plan stratégique lorsqu'ils exposèrent leur flanc gauche et leurs communications arrière au mouvement d'encerclement de Napoléon entre la frontière saxonne et la vallée de la Saale, puis sur le plan tactique lorsqu'ils ne parvinrent pas à tenir les passages de la Saale entre Iéna et Naumburg. Si les Prussiens avaient pris le contrôle du défilé de Kosen, Davout n'aurait pas pu atteindre Auerstedt et Napoléon aurait eu beaucoup de mal à faire passer son bataillon carré à travers le profond fossé de la Saale face à une opposition résolue.[29]

Les troupes de la coalition subirent de lourdes pertes : 49 généraux (dont 19 Saxons), 263 officiers entre 10 000 hommes 12 000 hommes, tués ou blessés, et environ 14 000 prisonniers à 15 000 prisonniers capturés[30],[31] Les Français ont perdu 7 052 hommes, tués ou blessés, dont 258 officiers[31]

références

[modifier | modifier le code]
  1. a et b Marshall-Cornwall 1998, p. 146.
  2. Marshall-Cornwall 1998, p. 146–147.
  3. Chandler 1996, p. 9.
  4. Chandler 1966, p. 453–454.
  5. Chandler 1996, p. 13, 14, 16.
  6. Chandler 1996, p. 17, 20.
  7. Blin 2003, p. 120.
  8. White 1996, p. 218–219.
  9. Großer Generalstab 1906, p. 165.
  10. a et b Chandler 1966, p. 479.
  11. Chandler 1966, p. 477.
  12. Marbot 1892.
  13. Thoumas 1891, p. 153.
  14. a b c et d Chandler 1966, p. 479–481.
  15. Chandler 1966, p. 481.
  16. a et b Chandler 1966, p. 481–483.
  17. a et b Chandler 1966, p. 483.
  18. Chandler 1966, p. 483–484.
  19. Chandler 1966, p. 484–485.
  20. a et b Chandler 1966, p. 485.
  21. Chandler 1966, p. 486.
  22. a et b Chandler 1966, p. 488.
  23. Chandler 1966, p. 498.
  24. Chandler 1996, p. 80.
  25. Feuchtwanger 1978, p. 119.
  26. Chandler 1996, p. 85.
  27. Schoeps 2009, p. 100–101.
  28. Blin 2003, p. 221.
  29. a et b Marshall-Cornwall 1998, p. 165.
  30. Thoumas 1891, p. 161.
  31. a et b Clodfelter 2008, p. 160.
  1. Le futur général Marbot, à l'époque aide de camp d'Augereau, raconte que c'est un prêtre saxon, n'admettant pas l'alliance forcée de son pays avec la Prusse, qui guida l'état-major de Lannes, par un sentier étroit et caillouteux, qui servait habituellement à conduire les chèvres jusqu'au sommet[12]. Le journal du 5e corps précise uniquement que les éclaireurs de Suchet trouvèrent un moyen d'arriver sur les hauteurs[13].
  2. Le montant exact fut fixé dans le traité de Paris de 1808 à 120 millions de francs, payable en 30 mensualités.

Bibliographie

[modifier | modifier le code]
  • Général Charles Thoumas, Le maréchal Lannes, Paris, éditions Calmann-Lévy,
  • Arnaud Blin, Iéna, 1806, Perrin, (ISBN 978-2-262-01751-4)
  • David G. Chandler, The Campaigns of Napoleon, New York, MacMillan,
  • David G. Chandler, Jena 1806 Napoleon Destroys Prussia, Londre, Osprey, (ISBN 1-85532-285-4)
  • Michael Clodfelter, Warfare and Armed Conflicts : a Statistical Encyclopedia of Casualty and other Figures, 1494-2007, Jefferson, McFarland, (ISBN 978-0-7864-3319-3)
  • Großer Generalstab (dir.), 1806 : Das Preußische Offizierkorps und die Untersuchung der Kriegsereignisse, Berlin, Ernst Siegfried Mittler und Sohn,
  • E.J. Feuchtwanger, Preussen Mythos und Realität, Munich, Heyne,
  • Marshall-Cornwall James, Napoleon as Military Commander, New York, Barnes & Noble, (ISBN 0-7607-0860-6)
  • Hans-Joachim Schoeps, Preußen Geschichte eines Staates, Hamburg, Nikol, (ISBN 3-86820-025-8)
  • René Girard, Achever Clausewitz, Paris, Carnets Nord, (ISBN 2253247618)
  • Jonathan Randall White, The Prussian Army, 1640-1871, Lanham, University Press of America, (ISBN 0-7618-0205-3)

Lectures complémentaires

[modifier | modifier le code]

Articles connexes

[modifier | modifier le code]

Liens externes

[modifier | modifier le code]