Splendeurs et misères des courtisanes

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Splendeurs et misères des courtisanes
Image illustrative de l'article Splendeurs et misères des courtisanes
Gaston Bussière.

Auteur Honoré de Balzac
Genre Étude de mœurs
Pays d'origine Drapeau de la France France
Lieu de parution Paris
Collection La Comédie humaine
Date de parution 1838-1847
Série Scènes de la vie parisienne
Chronologie
Précédent La Maison Nucingen Les Secrets de la princesse de Cadignan Suivant

Splendeurs et misères des courtisanes est un roman d’Honoré de Balzac publié entre 1838 et 1847 qui fait suite à Illusions perdues. Composé de quatre parties, il met en scène les aspects souterrains de la société, en explorant le monde du crime et de la prostitution. Le premier est dominé par le personnage satanique du forçat évadé, Don Carlos Herrera, qui connaîtra une forme de rédemption sociale dans sa dernière incarnation ; le second montre une jeune prostituée, Esther, rachetée par son amour pour Lucien de Rubempré, le poète sans volonté dont l'ambition et la vanité sont les ressorts tragiques du roman.

Genèse et structure[modifier | modifier le code]

Le roman définitif est divisé en quatre parties : Comment aiment les filles ; À combien l’amour revient aux vieillards ; Où mènent les mauvais chemins ; La dernière incarnation de Vautrin.

La première idée de cet ouvrage paraît dans une note sur le manuscrit du Père Goriot en janvier 1835, mais la rédaction comme telle ne commence qu'en 1838[1]. L'ouvrage prend divers titres et diverses parties, quatre ou cinq, au fur et à mesure de la rédaction : La Torpille, Par dessus le pont des Arts, Les Amours d'un vieux millionnaire, Esther ou les Amours d'un loup-cervier, Les Peines de cœur d'un millionnaire, etc.[2]

En août 1844, il publie chez de Potter Splendeurs et misères des courtisanes, qui comprend les deux premières parties actuelles. Puis il se met à travailler à la fin du roman, dont il pensait d'abord qu'elle consisterait en une seule partie. Toutefois, après avoir visité la Conciergerie, il décide de consacrer une partie entière à décrire cette prison et le fonctionnement de la justice criminelle, afin de bien amorcer les conditions du suicide de Lucien. Cette troisième partie, intitulée Une instruction criminelle, est publiée dans L'Époque du 7 au 29 juillet 1846. Elle paraît en août 1846 dans l'édition définitive de La Comédie humaine sous le titre actuel, Où mènent les mauvais chemins. Elle est aussi reprise en volume séparé chez Souverain sous le titre Un drame dans les prisons en 1847[2].

La quatrième et dernière partie, intitulée La Dernière Incarnation de Vautrin, paraît dans La Presse, du 13 avril au 17 mai 1847 et ne sera intégrée à La Comédie humaine qu'après la mort de Balzac, dans un volume publié chez Houssiaux en 1855[3].

Commentant cette longue et complexe genèse, un critique conclut : « C'est certainement un des plus saisissants tours de force de Balzac que d'être parvenu à faire, d'un roman rédigé sur neuf ans (1838-1847), publié sous toutes les formes de support disponibles à l'époque (feuilletons, volume séparé, œuvres complètes) et soumis à tant de réécriture, de corrections et de rectifications, l'assise centrale cohérente du monde fictionnel de La Comédie humaine[4]. »

Dans la publication originale en feuilleton, les parties étaient divisées en chapitres numérotés et comptaient respectivement 31, 26, 40 et 17 chapitres. Lors de la réunion en volume, le nombre de chapitres est réduit à 15, 16, 14 et 13. Dans l'édition définitive, cette division en chapitres disparaît[2],[5].

Résumé[modifier | modifier le code]

Un soir de 1824 se donne à l'Opéra un bal masqué. Ancienne courtisane au charme remarquable, Esther Bogseck (dont on découvrira vers la fin du récit qu'elle est en fait Esther Gobseck) s'y rend en compagnie de Lucien Chardon qui se fait appeler Lucien de Rubempré. On l'avait dit ruiné, mais il a payé ses dettes et vit avec Esther. Ses anciens amis ont tôt fait de le reconnaître, mais un singulier personnage qui marche sur les pas de Lucien conseille d'une voix menaçante aux médisants de respecter le jeune homme. En dépit de son masque et de son déguisement, Esther est elle aussi reconnue par les invités et, victime de leurs ricanements et moqueries, elle retourne précipitamment chez elle. Bouleversée, au désespoir, elle tente de mettre fin à ses jours. Elle est sauvée in extremis par l'abbé Carlos Herrera, qui est nul autre que « l'ombre » qui suivait au bal Lucien de Rubempré, mais également celui qui a payé ses dettes. Soi-disant chanoine du chapitre royal de Tolède, envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand VII, le faux Don Carlos Herrera habite avec le jeune homme, qu'il considère comme son fils et dont il veut faire la fortune pour en jouir par procuration.

Dès lors, Carlos Herrera exerce son influence sur Esther pour briser sa relation amoureuse avec Lucien. Tantôt il la terrorise, tantôt il la rassure, puis lui impose l'idée de renoncer d'elle-même à son amour pour se mettre sous sa tutelle. Il contraint ainsi la jeune femme à entrer dans un couvent pour acquérir un minimum d'éducation. Par la suite, Esther obtient de revenir vivre avec Lucien, mais, pour ne pas compromettre la chance que celui-ci effectue un mariage aristocratique, elle doit se cacher du monde et vivre en recluse dans un appartement où plusieurs femmes, mises à son service, prennent en charge l'ordre de la maison.

Au début de 1829, il est sérieusement question du mariage de Lucien avec la fille de la duchesse de Grandlieu, ce qui ferait de Rubempré un marquis qui pourrait être nommé ministre de France à l'étranger. Toutefois, lors d'une rencontre fortuite, le vieux baron de Nucingen devient amoureux de la belle Esther qu'il a fugitivement aperçue alors qu'elle faisait sa promenade nocturne. Herrera saisit l'occasion de faire chanter le riche vieillard pour lui soutirer un million qui permettrait d'assurer le mariage de Lucien avec Clotilde de Grandlieu. Lucien, qui veut devenir riche, prend le parti de suivre les instructions de son protecteur, mais Esther, qui aime sincèrement Lucien, est atterrée par l'ampleur du piège où ils sont tous deux tombés.

Cependant, le baron Nucingen tente de retrouver la belle Esther et lance à ses trousses Contenson, un agent de la police privée sous la Restauration, lui-même ami de deux autres fameux policiers : le brillant Corentin et le subtil Peyrade qui se cache sous les traits du vieillard Canquoëlle. Entre ces trois policiers aguerris et Vautrin, l'ancien bagnard, la lutte sera impitoyable.

Les personnages[modifier | modifier le code]

L’abbé Herrera devant le cadavre d’Esther.

Avec 273 personnages, Splendeurs et misères des courtisanes est le roman qui regroupe le plus grand nombre de personnages de La Comédie humaine[6].

  • Jacques Collin alias Vautrin, alias l’abbé Carlos Herrera, aussi dit Trompe-la-Mort, est une figure satanique. D'une force herculéenne et d'une intelligence exceptionnelles, doté de dons de déguisement extraordinaires, il cherche à obtenir pour Lucien de Rubempré les honneurs auxquels il aspire. Lorsque Lucien et Vautrin sont arrêtés, ce dernier essaie de sauver le jeune poète, dont il prétend être le père devant la police. Mais Lucien vend la mèche et se suicide. En l'apprenant, Vautrin « se convertit ». De bagnard il devient policier.
  • Le baron de Nucingen, à la tête d’une fortune colossale acquise grâce à des spéculations douteuses (voir La Maison Nucingen), représente le pouvoir de l’argent ; il tente en vain d’acheter l’amour d’Esther. Vautrin lui soutire son argent par différents moyens, et lui « vend » la belle, éprise de Lucien au point d’accepter les libéralités du baron pour renflouer son amant.
  • Esther est une demi-mondaine (courtisane ou prostituée de salon), fille d’une belle juive hollandaise et d’un usurier de cauchemar, éprise de Lucien de Rubempré. Vautrin exploite l'amour qu'éprouve pour elle le baron de Nucingen afin de lui soutirer des sommes énormes. Esther parvient à repousser de quelques semaines le jour où Nucingen la possède, au lendemain duquel, comme elle le lui avait dit, elle se suicide.
  • Lucien de Rubempré, un jeune provincial, noble par sa mère. Il est monté à Paris pour y réaliser des ambitions littéraires (voir Illusions perdues). Mais, déçu dans ses ambitions, il est sur le point de se suicider quand survient l’abbé Carlos Herrera, qui lui offre la fortune, poursuivant à travers le jeune homme un rêve de puissance illimitée. Lucien devient sa chose, sa création. L’ancien forçat éprouve pour le jeune homme des sentiments troubles, à mi-chemin entre l’amour paternel et l’amour tout court.
  • Le juge Camusot instruit l’affaire où sont mêlés Lucien de Rubempré et Carlos Herrera, alias Vautrin, alias Jacques Collin. On le voit débuter dans le Cabinet des Antiques.
  • Eugène de Rastignac et le comte Maxime de Trailles (qui interviennent dans presque tous les romans mettant en scène la haute société parisienne).
  • La comtesse de Sérisy.
  • Le comte des Lupeaulx qui n'est alors que Clément Chardin et qui prendra comme titre le nom de sa femme.
  • Diane de Maufrigneuse qui deviendra la princesse de Cadignan.
  • Maître Derville (l’avoué du Colonel Chabert)
  • Horace Bianchon, le médecin appelé au chevet de Lydie, la fille de Peyrade l'espion, mourante.
  • Les lorettes (maîtresses installées et entretenues par plusieurs amants à Paris au XIXe siècle) : Florine et Coralie.
  • Le monde des journalistes cyniques : Blondet, Lousteau, Finot, Vernou, Jean-Jacques Bixiou

Thèmes et sources[modifier | modifier le code]

Le thème de la courtisane réhabilitée par l'amour et la mort est un grand sujet romantique[7]. De même, le thème du hors-la-loi, qui représente l'état de nature contre l'état de société, joue un rôle majeur dans la « mythologie du romantisme[8] ». Balzac l'avait déjà abordé dans ses romans de jeunesse, tel Argow le Pirate. Il apparaît aussi dans la littérature allemande (Les Brigands de Schiller), chez l'Anglais Maturin et chez Charles Nodier (Jean Sbogar)[9].

Balzac ne veut pas seulement distraire mais se pose en spécialiste des sciences sociales et expose sa philosophie politique, critiquant l'institution du jury et les humanitaires[10]. En même temps, il s'intéresse au problème de la réhabilitation des condamnés qui ont purgé leur peine et fait un vibrant plaidoyer en faveur d'une modification de la loi qui en fait des parias de la société[11].

Ce roman tranche sur la production de l'époque par la lumière crue qu'il jette sur la sexualité, les perversions et désordres qui s'y rattachent : viol, prostitution d'enfants, frustrations sexuelles, lettres licencieuses de femmes de la haute société, amours homosexuelles, maisons de passe, constitution anormale des criminels, etc.[12]

Pour écrire ce roman, Balzac s'est abondamment documenté sur le monde du crime et de la prostitution. Il a sans doute lu les Mémoires d'un forçat de Raban et Marco Saint-Hilaire (1828), ainsi que Julien ou le Forçat libéré d'A. Ricard (1827)[13]. Il connaissait certainement aussi les Mémoires de Fouché (1824), les Mémoires d'Ouvrard, Quinze ans de haute police de Desmarest (1833), L'Espion de police de Lamothe-Langon (1826-1827), le Journal des prisons de Benjamin Appert (1825-1827), Les Français peints par eux-mêmes de Moreau-Christophe (1841-1842). Il avait aussi fréquenté Vidocq, dont il avait lu les Mémoires (1828), Les Voleurs (1835) et Vrais mystères de Paris (1844)[14]. Il s'est inspiré de l'argot utilisé dans Le Dernier Jour d'un condamné de Victor Hugo, publié en 1829[7]. Il connaissait aussi les ouvrages de sociologie sur la prostitution, tel La Prostitution dans la ville de Paris, de Parent-Duchâtelet (1836).

Filmographie[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Éditions de référence[modifier | modifier le code]

  • Pierre-Georges Castex, Pierre Citron, René Guise et André Lorant, Honoré de Balzac : La Comédie humaine, t. VI, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade » (no 292),‎ 1977, 1577 p. (ISBN 9782070108503, présentation en ligne)
  • Antoine Adam, Honoré de Balzac : Splendeurs et misères des courtisanes, Paris, Garnier, coll. « Classiques Garnier »,‎ 1964, 751 p.

Textes critiques[modifier | modifier le code]

  • (en) David F. Bell, « Zola’s Fin-de-Siècle Pessimism: Knowledge in Crisis », L’Esprit Créateur, Winter 1992, no 32 (4), p. 21-29.
  • (en) Charles Bernheimer, « Prostitution and Narrative: Balzac’s Splendeurs et misères des courtisanes », L’Esprit Créateur, Summer 1985, no 25 (2), p. 22-31.
  • (en) Peter Brooks, « Balzac: Epistemophilia and the Collapse of the Restoration », Yale French Studies, 2001, no 101, p. 119-31.
  • (en) A. S. Byatt, « The Death of Lucien de Rubempré », The Novel: Volume 2: Forms and Themes, Princeton, Princeton UP, 2006, p. 389-408.
  • Maksoud Feghali, « La Peinture de la société dans Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac », The Language Quarterly, 1985 Spring-Summer, no 23 (3-4), p. 29-30.
  • Francine Goujon, « Morel ou la dernière incarnation de Lucien », Bulletin d’Informations Proustiennes, 2001-2002, no 32, p. 41-62.
  • Rainier Grutman, « Le Roman glottophage », Règles du genre et inventions du génie, London, Mestengo, 1999, p. 29-44.
  • (en) Pierre L. Horn, « The Judicial Police in the Novels of Balzac », Clues, 1987 Spring-Summer, no 8 (1), p. 41-50.
  • Martine Léonard, « Balzac et la question du langage : l’exemple de Splendeurs et misères des courtisanes », Langues du XIXe siècle, Toronto, Centre d’Études du XIXe siècle Joseph Sablé, 1998, p. 59-68.
  • (en) D. A. Miller, « Balzac’s Illusions Lost and Found », Yale French Studies, 1984, no 67, p. 164-81.
  • (en) Allan H. Pasco, « Balzac and the Art of the Macro-Emblem in Splendeurs et misères des courtisanes », L’Esprit Créateur, Fall 1982, no 22 (3), p. 72-81.
  • (en) Christopher Prendergast, « Melodrama and Totality in Splendeurs et misères des courtisanes », Novel, Winter 1973, no 6 (2), p. 152-62.
  • (en) Maurice Samuels, « Metaphors of Modernity: Prostitutes, Bankers, and Other Jews in Balzac’s Splendeurs et misères des courtisanes », Romanic Review, mars 2006, no 97 (2), p. 169-84.
  • (de) Peter Schunck, « Balzacs Splendeurs et miseres des courtisanes und der Kriminalroman », Lebendige Romania: Festschrift fur Hans-Wilhelm Klein uberreicht von seinen Freunden und Schulern, Goppingen, Kummerle, 1976, p. 381-402.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pléiade 1977, p. 1309-1310
  2. a, b et c Pléiade 1977, p. 1310-1312
  3. Pléiade 1977, p. 1313
  4. Éric Bordas [1]
  5. Voir le texte sur Wikisource
  6. Pléiade 1977, p. 395
  7. a et b Adam 1964, p. XI
  8. Adam 1964, p. XIV
  9. Adam 1964, p. XV
  10. Adam 1964, p. XXIV
  11. Splendeurs et misères des courtisanes, p. 118-119
  12. Pléiade 1977, p. 422
  13. Pléiade 1977, p. 398
  14. Adam 1964, p. XX-XXIII

Lien interne[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]

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