Œuvres de jeunesse de Balzac

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Les œuvres de jeunesse de Balzac, sont des romans écrits sous divers pseudonymes (« Lord R’hoone » ou « Horace de Saint-Aubin »), par Honoré de Balzac de 1822 à 1827 à des fins alimentaires et dans des conditions difficiles. Longtemps « ignorés », ces premiers écrits ont suscité, depuis une cinquantaine d'années, un regain d’intérêt auprès d’universitaires qui s’interrogent sur leur lien avec la Comédie humaine[1].

Les temps difficiles[modifier | modifier le code]

Poussé par deux commanditaires peu scrupuleux, Horace Raisson et Auguste Lepoitevin (pseudonyme de Vieillerglé), Balzac produit des romans, contes et nouvelles qu’il signe sous le pseudonyme de Lord R’hoone (anagramme d’Honoré) ou Horace de Saint Aubin. Ses commanditaires agissent comme des négriers. Ils disposent d’une réserve de jeunes plumes, et s’autorisent à cosigner des textes rédigés par leurs « esclaves ». Ainsi L'Héritière de Birague paraît en 1822 sous trois signatures parmi lesquelles celle de Lord R’hoone et d’Étienne Arago et de Viellerglé[2].

Lepoitevin « tenait sous ses ordres, comme un maître d’école armé de sa férule, une douzaine de jeunes gens qu’il traitait de petits crétins. Il les formait dans l’art d’aiguiser le poignard de l’esprit et de frapper au bon endroit[3]. » Étienne Arago, frère du célèbre astronome, collabore à cet « atelier de romans » et il offre une place au jeune écrivain. Le roman ici n’est pas un art, mais une fabrication en série[4]. Balzac accepte, trop heureux de se « faire la main »[5].

À titre personnel, le jeune écrivain a déjà produit en 1820 Falthurne qu'il attribue à un abbé italien fictif (Savonati) traduit par un traducteur fictif (un maître d’école nommé Matricante), roman mêlant le style de Walter Scott et celui de Rabelais, dont l’action se déroule en Italie, et dont l’héroïne est dotée de pouvoirs surnaturels[6]. En 1819, revenu momentanément à Tours, il a encore terminé une ébauche de roman épistolaire : Sténie ou les erreurs philosophiques dans un style romantique que Maurice Bardèche résume ainsi : « La jeune femme est éperdue, l’amant est irrésistible, le mari brutal et cynique[7]. »

Dans ce même esprit, Balzac publie ensuite en 1823 : Jean-Louis ou la fille trouvée, Clotilde de Lusignan ou le beau juif, Wann-Chlore, Le Vicaire des Ardennes, qui est aussitôt saisi et interdit. « Le roman commençait pourtant assez bien, sur un ton qui rappelait Sterne. Quelques portraits d’originaux de village : un instituteur féru de latin, un maire épicier, un bon vieux curé aussi fertile en proverbes que Sancho Pança, prenaient du relief, encore que leurs ridicules fussent exagérés et monotones. Puis tout se gâtait, on tombait dans le drame larmoyant; un pirate à la Byron envahissait les Ardennes, le vicaire, tout prêtre qu’il était, se mariait pour apprendre qu’il avait épousé sa propre sœur, et découvrir enfin que cette sœur n’était pas sa sœur! La censure n’avait par mal servi Horace de Saint-Aubin[8]. »

Deux semaines plus tard, paraît le Centenaire ou les Deux Beringheld, signé Horace de Saint-Aubin, bachelier ès lettres, un roman « avec des épisodes audacieusement enchevêtrés, au mépris de toute chronologie[9]. » Puis en 1823 La dernière fée ou la nouvelle lampe merveilleuse. « Dans ce livre exécrable, Balzac mêle un vaudeville de Scribe à un roman de Mathurin[10]. ». Cette même année, Balzac publie sur commande d’Horace Raisson une brochure sur Le droit d'aînesse et une Histoire impartiale des jésuites, puis Le Code des gens honnêtes ou l’art de ne pas être dupe des fripons (1825 signé de son commanditaire Horace Raisson. Si l’apprenti romancier peut enfin gagner de quoi vivre, assez largement, les conditions dans lesquelles il travaille lui deviennent peu à peu insupportables. Cet épisode de sa vie sera rappelé dans Illusions perdues, où les humiliations de Lucien de Rubempré journaliste, acoquiné avec une bande de voyous de la plume, ressemblent fort à celles que Balzac a connues. Écœuré par ce qu’il écrit, Balzac aurait alors songé à se suicider[11].

Plus tard, Balzac reniera énergiquement ses œuvres de jeunesse qu’il considère comme des « cochonneries littéraires[12] ». Il va jusqu’à renier les Chouans, dont il prétend que c’est sa première croûte, dans une lettre adressée au baron Gérard, auquel il envoie le roman avec les quatre premiers volumes des Études de mœurs : « une de mes premières croûtes » écrit-il le 8 juin 1834[13],

Postérité des œuvres de jeunesse[modifier | modifier le code]

Balzac produit encore : l’Excommunié, Don Gigadas, des poèmes, des contes, des nouvelles. La liste des productions de celui qui ne signe encore ni Balzac, ni DE Balzac, est vertigineuse. On peut s’en faire une idée à partir des Œuvres diverses ou des Premiers romans réédités en deux volumes respectivement dans la collection Bouquins[14] ou dans La Pléiade[15]. Ces textes que, selon Samuel Silvestre de Sacy, Balzac appelait « petites opérations de littérature marchande »[16], divisent les balzaciens : « les uns y cherchent les ébauches des thèmes et les signes avant-coureurs du génie romanesque, les autres doutent que Balzac, soucieux seulement de satisfaire sa clientèle, y ait rien mis qui soit vraiment de lui-même[1]. ». Parmi les premiers, on trouve, entre autres, Pierre Barbéris, Maurice Bardèche, Roger Pierrot; dans les seconds : Balzac lui-même qui abhorre ses textes au point d’en interdire la publication de son vivant, avec l’ensemble de ses œuvres complètes.

« En dehors de La Comédie humaine, il n’y a de moi que Les Cent Contes drolatiques, deux pièces de théâtre et des articles isolés qui d’ailleurs sont signés. J’use ici d’un droit incontestable. Mais ce désaveu, quand même il atteindrait des ouvrages auxquels j’aurais collaboré, m’est commandé moins par l’amour-propre que par la vérité. Si l’on persistait à m’attribuer des livres que, littérairement parlant, je ne reconnais point pour miens, mais dont la propriété me fut confiée, je laisserais dire par la même raison que je laisse le champ libre aux calomnies[17]. »

Ce n’est qu’à partir de 1868 que les frères Michel Lévy lancent une édition illustrée luxueuse, puis vers la seconde moitié du XXe siècle, les études et réimpressions de luxe ou format de poche se succèdent et éveillent la curiosité des chercheurs, notamment au Japon où Balzac est un des auteurs les plus étudiés[18],[19]. Balzac sera donc, selon le mot de Maurois « un génie malgré lui[20]. »

Ouvrages critiques[modifier | modifier le code]

  • Louis-Jules Arrigon, les Années romantiques de Balzac, Perrin, Paris, 1927.
  • Louis-Jules Arrigon, les Débuts littéraires d’Honoré de Balzac, Paris 1924.
  • Maurice Bardèche, Balzac romancier : la formation de l’art du roman chez Balzac jusqu’à la publication du père Goriot (1820-1835), Plon, 1940. éd. revue en 1943.
  • Pierre Barbéris, Balzac, Les romans de jeunesse, Slatkine, 1965, réimpression 1985.
  • Teruo Mitimune, Exorde aux études des œuvres de jeunesse de Balzac, t.1, Osaka, 1982.
  • Stéphane Vachon, Agathise et Falthurne dans : Balzac, un poétique du roman, Groupe international de recherches balzaciennes, Université de Montréal, Presses Universitaires de Vincennes, 1996, (ISBN 2892611709).
  • André Maurois, Prométhée ou la vie de Balzac, Hachette, Paris, 1965.

Rééditions[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Samuel S. de Sacy, Folio-classique, 2002, p. 256
  2. André Maurois, Prométhée ou la vie de Balzac, Hachette, 1965 p. 66-110
  3. Hippolyte Castille, Les hommes et les mœurs en France, éd. Hanneton, Paris, 1853, p. 164.
  4. André Maurois, Hachette, 1965, p. 68.
  5. Samuel Sylvestre de Sacy, La vie de Balzac, appendice à Louis Lambert, Folio-classique, 2002, p. 254, (ISBN 2070371611)
  6. André Maurois, Hachette, 1965, p. 66
  7. Balzac romancier : la formation de l’art du roman chez Balzac jusqu’à la publication du père Goriot (1820-1835), Plon, 1940. éd. refondue en 1943, p. 49
  8. Pierre Barrière, Les romans de jeunesse d’Honoré de Balzac, Librairie Hachette, 1928, cité par André Maurois, 1965, p. 97
  9. Maurice Bardèche Balzac romancier, p. 75.
  10. André Maurois p. 99
  11. André Maurois p. 109-110,d’après une analyse des Mémoires d’Étienne Arago publiée par Jules Claretie dans Le Temps du 28 mai 1892, rapportée par Louis-Jules Arrigon dans : les débuts littéraires d'Honoré de Balzac, p. 184-185.
  12. Lettre à Laure Surville, 2 avril 1822, Correspondance, Roger Pierrot, Garnier, Paris, 1960-1969. t. I. p. 158.
  13. Correspondance, Roger Pierrot, Garnier, Paris, 1960-1969, t. II, p. 515.
  14. Honoré de Balzac, Premiers romans, 1822-1825, t. 2, édition établie par André Lorant, Robert Laffont, coll. Bouquins, Paris, 1999, (ISBN 2221090454)
  15. Balzac, œuvres diverses, sous la direction de Pierre-Georges Castex, avec Roland Chollet, René Guise et Nicole Mozet La Pléiade, Paris,1990, t. I, (ISBN 2070106640)
  16. appendice à Louis Lambert, Folio-classique, 2002, p. 255
  17. Balzac, avant-propos de la Comédie humaine, édition Furne-Houssiaux-Hetzel, Juillet 1842.
  18. Cent ans d'études balzaciennes au Japon
  19. Cent ans d’études balzaciennes au Japon
  20. Hachette, 1965, p. 90