Silence

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Le silence est, dans son sens originel, l'état de la personne qui s'abstient de parler. Dans son sens actuellement le plus courant, c'est l'absence de bruit, c'est-à-dire de sons indésirables. Le silence absolu est l'absence de tout son audible.

Par extension, le silence désigne aussi l'absence de l'expression par écrit. Le bruit s'associant au désordre et à l'agitation, le silence s'associe à l'inverse au calme et à la tranquillité.

En solfège, les silences sont les signes qui indiquent un arrêt de la production de sons musicaux pendant une durée spécifiée.

Environnement et acoustique[modifier | modifier le code]

Environnement[modifier | modifier le code]

Dans le domaine de l'acoustique environnementale, on définit le silence comme l'absence du désagrément que causent les sons indésirables.

Les autorités locales créent des zones ou des périodes de silence dans les endroits où les bruits ordinaires sont les moins bien tolérés, par exemple la nuit ou autour d'un hôpital. Dans le même esprit, elles peuvent réglementer les activités bruyantes dans des zones calmes, autour des cimetières et dans des espaces naturels. Elles figurent dans les cartes de bruit[1].

Psychoacoustique[modifier | modifier le code]

Le silence absolu est une notion dépendant de la perception humaine. Il n'est défini que par la psychoacoustique, dont un des premiers objectifs a été de déterminer les limites physiques de l'audition humaine. L'acoustique, branche de la physique qui s'occupe de la vibration des particules d'un milieu élastique, ignore ces limites. L'absence totale de vibration supposerait qu'il n'existe aucune agitation moléculaire. Cette condition n'est remplie que dans le vide ou à la température zéro absolu (-273 15 °C).

Les sons les plus ténus perceptibles par l'oreille humaine dans la plage de fréquences à laquelle ils sont les plus sensibles, de 1 à 4 kHz, correspondent à une pression acoustique d'environ 20 µPa (vingt micropascals), valeur qui a été choisie comme niveau de référence lorsqu'on exprime le niveau sonore en décibels. Tous les sons audibles sont donc plus forts, et le niveau sonore en décibels est toujours un nombre positif. Ainsi, une ambiance très calme se trouve à un niveau de 40 dB SPL (quarante décibels Sound Pressure Level, c'est-à-dire Niveau de Pression Sonore) ; une conversation correspond, pour les participants, à un niveau de 60 à 80 dB SPL[2].

L'audition humaine est limitée aux fréquences d'environ 20 Hz à 20 000 Hz. Les vibrations acoustiques que leur niveau ou leur fréquence rend inaudible aux humains (notamment ultrasons et infrasons) ne rompent pas le silence, mais relèvent de la physique des vibrations, un domaine d'étude qui fournit ses bases à l'acoustique.

Vie sociale[modifier | modifier le code]

Le silence opposé à la parole[modifier | modifier le code]

Réduire au silence un adversaire, c'est l'empêcher de parler, et de s'exprimer en général. Passer sous silence un sujet, c'est éviter d'en parler[3].

Dans l'expression « loi du silence », silence signifie secret. Une société secrète interdit à ses membres de communiquer à l'extérieur du groupe des précisions sur son activité[4]. On décrit l'Omertà, qui interdit à toute personne d'une région dominée par une mafia de parler aux autorités des sujets qui l'intéressent, par la même expression.

Nocivité du silence[modifier | modifier le code]

La vie sociale valorise la communication. Plusieurs théories exposent la nocivité du silence.

  • Dans son sens le plus matériel, l'exposition à un silence aussi absolu que possible est une torture par privation sensorielle[5].
  • Le silence est un effet de la censure exercée sur les autres par une personne disposant de la force. La déclaration du roi Louis XV de France imposant la fin des discussions entre le Parlement et l'archevêque de Paris dans la querelle janséniste en 1754 fut connue et citée dans des décisions de justice comme la loi du silence.
  • L'option du silence peut être aussi une autocensure. La psychanalyse propose une psychothérapie fondée sur la parole, dans laquelle le silence est une des expressions de la résistance inconsciente de l'analysant à l'évolution thérapeutique, et éventuellement une manifestation du déni[6].
  • Les moralistes réprouvent souvent le silence face à l'erreur ou à l'injustice « Il est honteux de se taire, et de laisser parler Isocrate », disait Aristote[7]. Ils réprouvent le mensonge par ommission à l'égal du mensonge ordinaire : « le silence est criminel toutes les fois que pour son profit particulier on ne dit pas une chose que ceux à qui on la cache auraient intérêt de savoir[8] ».
  • Les institutions exigent la communication, indispensable pour que les instances responsables soient informées de l'état des choses et puissent prendre les décisions qui justifient l'existence de l'organisation sociale. Ceux qui occupent, soit actuellement, soit potentiellement, ces positions, rappellent fréquemment la nécessité de « briser la loi du silence »[9].

Valorisation du silence[modifier | modifier le code]

Dans les sociétés où seuls certains ont le droit à la parole, le silence signale un statut inférieur[10]. La production de parole étant pour certains une obligation, ils peuvent considérer le silence comme « le repos de l'âme[11] ». Ils peuvent aussi, en refusant d'opiner, faire du silence un usage expressif en lui joignant une attitude dont ils laissent à leurs contemporains le soin de juger de la signification[12]. Dans l'épisode du retour de Varennes en 1791, le silence demandé au peuple au passage du roi fugitif marque un renversement de la hiérarchie politique[13].

En opposition à la « vanité du monde », des courants religieux monastiques chrétiens, hindouistes, bouddhistes, taoïstes pratiquent l'ascèse et entendent se retirer le plus possible de la vie sociale, et pratiquer la méditation, inséparable du silence. En particulier certains ordres monastiques catholiques comme les trappistes (Cisterciens) intègrent dans leur règle monastique une règle de modération de la parole qu'on appelle souvent le vœu de silence[14]. Pour permettre la nécessaire communication liée au travail, les premières communautés monastiques se servaient d’un langage gestuel.

Prenant le contrepied de l'opinion commune sur le droit à la parole, qui en fait un bien commun ou un privilège d'expert, et développant en long discours le proverbe « la parole est d'argent, mais le silence est d'or », un courant de réflexion non catholique valorise de même le silence et la réserve[15]. Cette amplification de la mise en garde contre la parole incontrôlée rejoint celle du courant philosophique et éducatif qui prône avec Sénèque le contrôle de soi et la censure des instincts : « imposer le silence à ses passions[16] ».

On peut classer dans la même catégorie les réflexions qui s'élèvent contre les excès de la rhétorique et le bavardage dans la tradition classique, et, dans le monde contemporain, celles qui préconisent une pause dans le flux médiatique incessant de la société du spectacle[17].

L'écoute du silence est un oxymore qui indique l'attention extrème et la préoccupation du détail :

« Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Écoute ce qu'on entend lorsque rien ne se fait entendre. »

— Paul Valéry, Tel quel II, 1943, p. 118

Le silence au delà des limites de la parole[modifier | modifier le code]

À l'issue de son Tractatus logico-philosophicus, Ludwig Wittgenstein conclut « Ce dont on ne peut parler, qu’on se taise à ce sujet[18] ». Le silence apparaît ici comme un devoir quand on aborde des propositions indécidables.

Cette conception n'est pas particulière à la culture européenne. Dans les Entretiens de Confucius, celui-ci refuse de parler de sujets inconnaissables comme la vie après la mort[19].

Le Monde du Silence[modifier | modifier le code]

Dans son livre de 1953, suivi par son documentaire de 1956, le commandant Cousteau surnomme la mer « Le Monde du silence », car on n'y parle pas.

C'est évidemment une métaphore pour « la mer » fondée sur une synecdoque populaire ou le silence s'oppose au bavardage. L'association entre la mer et le silence était fermement établie dans le public par la célèbre nouvelle de Vercors, Le silence de la mer.

Bien entendu, le son se propage dans l'eau (voir hydrophone). Outre qu'on y utilise des sonars (artificiels ou naturels, comme ceux des cétacés), la mer est pleine du bruit des navires, des vagues, de la pluie, des mouvements de terrain ou des plaques tectoniques, des animaux comme les crevettes, etc.

Le silence opposé à l'agitation[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Majorité silencieuse.

Lorsque les autorités se trouvent confrontés à une agitation spectaculaire, elles font souvent appel au concept de majorité silencieuse, pour rappeler le fait que la plupart des gens n'expriment pas volontiers leurs choix ou leurs opinions, voire qu'elles ne se permettent pas d'en avoir.

Compléments[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Philippe Breton et David Le Breton, Le silence et la parole contre les excès de la communication, Toulouse, Erès-Arcanes,‎ 2012
  • Catherine Chabert, Le silence des émotions : Clinique psychanalytique des états vides d'affects, Paris, Dunod,‎ 2013.
  • Jean-Michel Delacomptée, Petit éloge des amoureux du silence, Paris, Gallimard,‎ 2011
  • Françoise Hanus (org.) et Nina Nazarova (org.), Le silence en littérature de Mauriac à Houellebecq, Paris, L'Harmattan,‎ 2013.
  • Michel Laroche, La voie du silence : Dans la tradition des pères du désert, Paris, Albin Michel,‎ 2010.
  • David Le Breton, Du silence, Paris, Métailié,‎ 1997, 283 p. (ISBN 978-2864242567)
  • Émile Moulin, Le silence : étude morale et littéraire, Montauban, impr. de Forestié,‎ 1885 (lire en ligne).
  • Juan-David Nasio (dir.), Le silence en psychanalyse, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot »,‎ 2001
  • La revue Sigila a consacré son numéro 29 (2012) au thème du silence.
  • Marc de Smedt, Éloge du silence, Paris, Albin Michel,‎ 1989.
  • Robert Tirvaudey, Les mots du silence, Paris, Mon petit éditeur,‎ 2010
  • Jacques Vigne, La mystique du silence, Paris, Albin Michel,‎ 2003.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. En France, ces zones sont prévues par l'Art. L-572-6 du code de l'environnement.
  2. Mario Rossi, Audio, Lausanne, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes,‎ 2007, 1e éd., p. 126-127.
  3. Trésor informatisé de la langue française.
  4. À propos de l'obligation de réserve des francs-maçons lire Jacques Joel, Le Silence des Apprentis, Maison De Vie,‎ 2007.
  5. Françoise Sironi, Bourreaux et victimes: Psychologie de la torture, Paris, Odile Jacob,‎ 1999 (lire en ligne), p. 31, 153sq.
  6. Nasio 2001 ; Chabert 2013.
  7. D'après Cicéronn De Oratore ; reprenant un vers de Sophocle, dans Philoctète, en substituant Isocrate aux barbares.
  8. Cicéron, Des devoirs III, 12
  9. entre mille exemples —Huffington Post, « Bizutage, week-end d'intégration : ces victimes qui veulent briser la loi du silence », 28 septembre 2013. — Sénat français, « Maltraitance envers les personnes handicapées : briser la loi du silence », rapport de MM. Jean-Marc Juilhard et Paul Blanc, 2003 — Eurosport « Jan Ullrich critiqué pour son refus de briser le silence », 23/01/2013.
  10. Moulin 1885, p. 12 donne l'exemple de la Rome antique où le silentiarius était chargé d'empêcher la parole des esclaves et prolétaires.
  11. Bacon apud Moulin 1885, p. 19. Bacon, en conclusion du chapitre sur la rhétorique de son Instauratio Magna (Livre VI, chap. III), donne sous le titre « Exemples du pour et du contre » une série de lieux communs pour que ceux qui cultivent l'art de convaincre aient, selon le mot de Cicéron, de quoi « s'approvisionner ». Dans la section n° 31, « Du babil » on trouve (en) « Silence is the sleep that nourishes wisdom », « Le silence est une espèce de sommeil qui nourrit la prudence » dans la plus exacte traduction Lasalle vol. 3. Sept lieux sont favorables au babil, cinq au silence. Voir aussi n° 28 « De la discrétion », qui concerne le secret.
  12. Cicéron, Orator ; Moulin 1885, p. 20.
  13. Retour de la famille royale à Paris, le 25 juin 1791…le peuple gardoit un profond silence.
  14. Laroche 2010.
  15. Moulin 1885 ; de Smedt 1989 ; Le Breton 1997 ; Vigne 2003 ; Delacomptée 2011.
  16. Moulin 1885, p. 8, 24sq, 60.
  17. Breton et Le Breton 2012 ; Hanus et Nazarova 2013.
  18. Proposition 7, « Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen », dans la traduction de Pierre Klossowski (Paris:Gallimard, coll. Tel n°109, p. 107).
  19. Simon Leys, Une introduction à Confucius, [PDF], p. 16.