Jacques Sapir

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Jacques Sapir

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Naissance 24 mars 1954
Puteaux
Nationalité Flag of France.svg Français
Profession Économiste
Essayiste

Jacques Sapir (né le 24 mars 1954[1] à Puteaux en France) est un économiste français.

Il a enseigné à l'université de Paris-X Nanterre, puis il est devenu directeur d'études à l'EHESS en 1996, après y être entré comme maître de conférences en 1990. Il dirige depuis 1996 le Centre d'études des modes d'industrialisation (CEMI-EHESS) ; il a été le responsable de la formation doctorale « Recherches comparatives sur le développement » de 1996 à 2006. C'est un expert des problèmes de l'économie russe et des questions stratégiques, mais aussi un théoricien de l'économie qui s'est fait un nom sur des positions hétérodoxes très marquées sur plusieurs sujets et un engagement politique à la gauche de la gauche.

Il a pris publiquement position pour la « démondialisation ». Après s'être interrogé sur l'avenir de la zone euro et l'éventuelle nécessité pour la France de sortir de l'euro[2], il plaide désormais pour une dissolution de la monnaie unique[3],[4].

Biographie[modifier | modifier le code]

Il est le fils de Marie-Thérèse Roubaud et du psychanalyste Michel Sapir.

Études[modifier | modifier le code]

Jacques Sapir est diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris en 1976.

En 1980, il soutient une thèse de doctorat de 3e cycle à l'EHESS sous la direction de Charles Bettelheim[5].

En 1986, il passe une thèse d'État en économie à Université de Paris X, sous la direction de Michel Aglietta, intitulée Rythmes d'accumulation et modes de régulation de l'économie soviétique : essai d'interprétation des cycles d'investissement et de main d'œuvre en URSS de 1941 à nos jours[6].

Carrière[modifier | modifier le code]

Après avoir débuté sa carrière comme professeur d’économie au lycée Ernest Couteaux de Saint-Amand-les-Eaux, de 1978 à 1982, il enseigne l'économie à l'université de Paris X de 1982 à 1990, comme assistant puis comme maître de conférences (1986). Il fait son entrée à l'EHESS en 1990 avant d'y devenir directeur d'études en 1996. C'est à cette date qu'il prend la direction du Centre d'études des modes d'industrialisation de l'EHESS. Il a aussi enseigné au Haut Collège d'économie à Moscou de 1993 à 2000. Il enseigne actuellement à l'École économique de Moscou (ru) (Moskovskaïa Chkola Ekonomiki) en même temps qu'à l'EHESS de Paris.

S'intéressant depuis longtemps aux problèmes stratégiques, il a été chercheur à la Fondation pour les études de Défense nationale de 1988 à 1991 et a travaillé avec cette institution de 1986 à 1992 dans le cadre de divers contrats. Il a été par la suite consultant pour le ministère de la Défense nationale.

Jacques Sapir a exercé une fonction d'expert sur les problèmes de la transition dans l'ex-Union soviétique. Il est le cofondateur et l'un des animateurs du « Séminaire franco-russe sur les problèmes de la transition en Russie », qui fonctionne depuis 1991 en alternance en France et en Russie. Il a aussi été conseiller technique au ministère de la Recherche entre 1989 et 1992 et il a participé au lancement des appels d'offres concernant les recherches sur la transition.

Il est un collaborateur régulier de la Post-Autistic Economics Review (revue électronique, intitulée real-world economics review depuis 2008) ainsi que de la Revue d'études comparatives Est-Ouest, de Post-Soviet Affairs (ex-Soviet Economy, revue publiée conjointement par l'Université de Berkeley en Californie et le National Scientific Council) et de Problemy Prognozirovania (Problèmes de prévision, revue de l'Académie des sciences de Russie). Ses ouvrages sont traduits dans de nombreuses langues étrangères (anglais, allemand, espagnol, italien, japonais, portugais), mais Jacques Sapir a aussi développé une production théorique originale en russe depuis 2000.

Politique[modifier | modifier le code]

En 2005, il prend position contre le Traité établissant une Constitution pour l'Europe.

Il soutient en 2008 le Front de gauche, qui regroupe le Parti communiste français et le Parti de gauche, signant en particulier une pétition publique[7]. Depuis la crise de 2008, il concentre ses efforts pour faire du protectionnisme et de la sortie de la zone euro des thèmes essentiels de la gauche radicale, à l'instar de Frédéric Lordon et d'Aurélien Bernier. En juillet 2013, sa critique des hésitations de Jean Luc Mélenchon sur la question de l'euro conduit le site Arrêts sur images à organiser un débat entre les deux hommes sur cette question[8]. Pour Jacques Sapir, Mélenchon et le Front de Gauche commettent une faute majeure en laissant au Front National le monopole du discours anti-euro[9].

En politique internationale, il considère que le succès des nationalismes en France et dans le monde s'inscrit dans un contexte de « retour des nations » et de la realpolitik classique. En 2013, dans un article publié dans Izvestia et repris par le forum politico-économique Valdaï Discussion Club, il fait l'analyse que le Front national, en passe de devenir pour l'opinion « un parti respectable », manifeste un « désir sincère de réparer les relations avec Moscou » : cela montre que « les Français sont de plus en plus soucieux de rétablir l'équilibre dans leur politique étrangère », alors que le Front national reste un parti essentiellement « démagogique » (« the demagoguery is still there »)[10].

Ses positions sur la réhabilitation de la souveraineté et de la nation l'ont conduit à engager un dialogue avec le courant chevènementiste. Il a ainsi été à l'origine d'une polémique au début du mois de novembre 2013 avec une note publiée sur son carnet (RussEurope) où il présentait l'hypothèse d'un choix possible par François Hollande de Jean-Pierre Chevènement à la suite des défaites électorales que le Parti socialiste et le président pourraient subir au printemps 2014.

Le 3 février 2014, sur le plateau de l'émission télévisée Mots Croisés, le ministre de l'Économie Pierre Moscovici, face à Marine Le Pen, qualifie Jacques Sapir d'économiste « d'extrême-droite » provoquant une vague d'indignation parmi les militants de la gauche radicale. Jacques Sapir répond le lendemain aux attaques de Pierre Moscovici dans un billet de son blog[11] et reçoit à cette occasion de nombreux soutiens à gauche[12].

Recherches[modifier | modifier le code]

Cadre général[modifier | modifier le code]

Spécialiste de l'histoire économique et de l'économie de l'URSS, sur laquelle il a écrit ses deux thèses, puis de l'économie de la Russie en transition dont il est l'un des spécialistes, il s'est aussi beaucoup intéressé aux problèmes de théorie économique et de la méthodologie de l'économie. Il a travaillé en particulier dans le domaine de la macroéconomie financière, des changements institutionnels et enfin, depuis une dizaine d'années, dans les implications en économie des recherches en psychologie expérimentale. Ces recherches, marquées par les travaux d'Amos Tversky, Daniel Kahneman (« Prix Nobel » d'économie en 2003), Sarah Lichtenchtein et Paul Slovic, ont largement contribué à la remise en cause de la théorie de l'Homo œconomicus en invalidant la théorie normative de la rationalité. Ouvrant la voie à une approche théorique différente, où la rationalité de l'acteur apparaît à la fois comme contextuelle, déterminée par sa position sociale, et contrainte par les limites de sa connaissance (travaux d'Herbert Simon), ces travaux annoncent l'émergence d'une théorie microéconomique hétérodoxe. Cette dernière pourrait alors fonder rigoureusement les approches institutionnalistes de l'économie, et en particulier les intuitions de John Maynard Keynes quant à la préférence pour la liquidité et à la prévalence de l'illusion nominale dans le comportement des agents économiques.

C'est sur les différents aspects d'une théorie des institutions que se développe la recherche de J. Sapir. Il se démarque d'une vision instrumentale ou marquée par l'individualisme méthodologique des institutions pour prendre comme référence soit l'œuvre de John Rogers Commons, soit celle de Marx quant à la genèse des institutions.

Économie de l'URSS[modifier | modifier le code]

Dans Les Fluctuations économiques en URSS, 1941-1985, Jacques Sapir conclut, sur la base des recherches menées dans ses deux thèses, que « le concept de totalitarisme ne peut nous aider à comprendre comment cette société fonctionne ». De ce point de vue, il apparaît proche des conceptions avancées par la « nouvelle soviétologie » des années 1970 et 1980 développée par des auteurs comme Jerry Hough, Stephen Cohen et Moshe Lewin, même si son approche d'économiste peut le distinguer de démarches plus propres aux historiens ou aux sociologues. En intégrant à son analyse les notions d'économie de pénurie et de marchandage systématique (avec une forte référence aux travaux de Thomas Schelling mais aussi de Herbert Simon), il insiste tout particulièrement sur l'existence d'une sphère économique autonome que le pouvoir n'a pas les moyens de contrôler. On notera cependant que la notion d'économie de pénurie qu'il utilise dans ses différents travaux diffère de manière assez substantielle de celle qui a été popularisée par l'économiste hongrois János Kornai.

Son analyse se fonde sur une définition du capitalisme comme système économique marchand et salarial (qu'il emprunte à Charles Bettelheim dont il fut l'élève), système dont il retrouve les caractéristiques dans l'économie soviétique, et sur une interprétation des économies de guerre comme système où la contrainte de vente du produit - contrainte traditionnelle dans toute économie marchande - est levée ou fortement amoindrie par l'existence de commandes publiques qui saturent les capacités de l'offre. Cette analyse lui permet de définir l'économie soviétique comme une variante particulière de capitalisme. Cette analyse a été développée dans L'économie mobilisée. Essai sur les économies de type soviétique publié en 1990 où il définit la forme spécifique du capitalisme en URSS comme un système marchand mais non commercial. Il applique alors à ce qu'il appelle le « capitalisme d'État de type soviétique » les méthodes d'analyse développée par « l'école de la régulation » (Michel Aglietta, Robert Boyer, Pascal Petit).

Économie de la Russie et transition des économies ex-socialistes[modifier | modifier le code]

Jacques Sapir est aussi connu depuis 1992 pour ses travaux sur la transition, en particulier en Russie et en Ukraine. Contestant dès le départ la « thérapie de choc », il a défendu une approche institutionnaliste du changement de système économique. En particulier, et à l'inverse des économistes américains et européens venus soutenir Yegor Gaïdar (Jeffrey Sachs, Anders Aslünd, Daniel Cohen), Sapir argumente sur l'inefficacité des politiques de libéralisation tant que les institutions économiques et sociales encadrant les marchés ne sont pas en place. Dès 1993, il pronostique la profonde et brutale dépression qui frappera l'économie russe et qui trouvera son achèvement dans la crise financière d'août 1998.

À partir de cette crise, qu'il fut un des rares économistes à prévoir, il se fera le défenseur, aux côtés d'économistes russes réputés comme Victor Ivanter, Sergey Glazev ou Alexandre Nekipelov, d'une politique économique et industrielle interventionniste rompant avec les positions néo-libérales qui dominaient le débat intellectuel en Russie durant les premières années de la transition. Ses positions semblent avoir trouvé un certain écho chez les dirigeants russes à partir de 2004 et de la mise en œuvre d'une politique qui devient progressivement plus interventionniste. Il a été à plusieurs reprises acteur du débat concernant la politique macro-économique en Russie et ses recherches sur les origines structurelles et non monétaires de l'inflation y ont été largement commentées. Depuis 2010, ses analyses sur la « crise de l'euro » sont elles aussi de plus en plus commentées en Russie. Il est intéressant à cet égard de constater que Jacques Sapir a réinvesti dans un débat européen et même français l'expérience qu'il a pu acquérir à travers la crise russe. L'accent qu'il met sur l'importance du développement des impayés publics en Espagne à l'hiver 2011 est une trace certaine de cette expérience, si l'on se souvient que des impayés de même nature s'étaient développés de manière importante en Russie de 1995 à 1998 et avaient conduit à un effondrement fiscal du pays, jusqu'au défaut de paiement et à la dévaluation brutale d'août 1998.

Les travaux de Jacques Sapir vont aussi porter sur les déséquilibres régionaux en Russie, problème qu'il sera l'un des premiers parmi les économistes occidentaux à identifier, dès 1991. Avec ses collègues du CEMI-EHESS et du séminaire franco-russe sur les problèmes de la transition, il défendra aussi l'idée d'une Union des paiements entre les pays de la CEI, inspirée de l'expérience de l'Union européenne des paiements qui fonctionna de 1949 à 1957, afin de relancer les échanges économiques entre les pays de l'ex-Union soviétique. Ses contributions actuelles (depuis 2000) ont porté sur le problème de l'inflation et de sa nature en Russie (inflation structurelle ou origine monétaire de l'inflation) ainsi que sur la question de l'investissement.

Il a publié récemment un ouvrage, La transition russe vingt ans après (Editions des Syrtes, 2012), en collaboration avec trois économistes russes, où il tire le bilan de vingt ans de transformations économiques et sociales.

Régulationnisme dissident[modifier | modifier le code]

Proche de l'« école » de la régulation, il s'en distingue néanmoins par l'attention qu'il accorde aux dynamiques microéconomiques, qui sont largement ignorées par ce courant. Il s'en écarte aussi par l'attention qu'il porte aux problèmes de méthodologie de l'économie. Ceci le conduit dans son livre de 2000, Les Trous noirs de la science économique, à entrer en conflit avec certains des auteurs de ce courant. De ce point de vue, il est plus proche d'auteurs qui se sont penchés sur les problèmes de méthodologie comme Tony Lawson ou Uskali Mäki. Cependant, l'intérêt qu'il montre pour les approches microéconomiques hétérodoxes (J. Stiglitz, G. Ackerlof) ne l'éloigne pas de l'analyse macroéconomique. Ses derniers travaux sur la Russie montrent une tentative pour reformuler une théorie institutionnaliste de l'inflation qui soit microéconomiquement cohérente. S'inspirant de modèles développés aux États-Unis par Gregory Mankyw et Ricardo Reiss (modèles dits à « information collante » ou sticky information qui font explicitement référence aux travaux de Tversky et Kahneman), mais aussi des travaux réalisés à la Brookings par George Akerlof, il montre la possibilité de faire apparaître un noyau structurel de l'inflation, dont le niveau peut varier selon les pays. Cette théorie institutionnaliste de l'inflation, où les rigidités nominales sont désormais rigoureusement fondées d'un point de vue microéconomique, permet de distinguer les éléments monétaires des éléments non monétaires, et par voie de conséquence d'adapter les politiques de lutte contre l'inflation à la nature précise de cette dernière. Appliquée à la Russie, une telle analyse permet en particulier de montrer que la dimension monétaire de l'inflation est très faible dans la période 2000-2007. Par contre, les facteurs structurels de hausse des prix liés au manque cumulatif d'investissements dans la période antérieure (1992-1999) sont considérables et expliquent une part importante de la hausse actuelle de l'inflation.

Dans l'analyse de la crise de 2007, il va développer l'idée d'une très forte corrélation entre des choix faits au niveau macroéconomique et des comportements microéconomiques. Cependant, il montre dans ses différentes interventions de l'automne 2008 que la dimension macroéconomique vient rétroagir sur les comportements microéconomiques. Aux conceptions de l'agrégation (théorie néoclassique) ou de la séparation (théorie keynésienne), il oppose les éléments d'une dialectique qui va en permanence du macro au micro et réciproquement. Il montre dans Quelle économie pour le XXIe siècle ? que cette dialectique s'appuie sur des organisations et des institutions dont la spécificité permet d'éclairer la trajectoire économique de chaque pays voire groupe de pays. Sous cet aspect, il rejoint les travaux de Bruno Amable sur la diversité des capitalismes.

Si son analyse montre une nette influence de l'œuvre de Karl Marx, il intègre aussi les apports d'autres auteurs hétérodoxes comme Keynes, mais aussi Shackle et Friedrich von Hayek. La dimension keynésienne de ses analyses apparaît de manière très visible dans ses travaux les plus récents sur la monnaie et l'inflation. Il emprunte à Shackle sa théorie de la « surprise » et de l'événement « inattendu », dont il montre la forte compatibilité avec la théorie de l'effet de contexte (framing effect) développée par Tversky et Kahneman. Plus surprenante chez un économiste et un intellectuel classé à gauche est sa référence à Friedrich von Hayek. En fait, c'est la notion d'économie décentralisée qui concentre l'essentiel de l'influence hayekienne chez Sapir. Il rejoint par contre la démarche des courants institutionnalistes par l'attention qu'il porte aux liens entre la politique économique et le droit (et en particulier le droit constitutionnel). Dans ce domaine, ses derniers travaux portent sur les relations entre la théorie de l'information imparfaite, la formation exogène des systèmes des préférences individuelles et la théorie classique de la souveraineté. La question de la rationalité a été au centre de son analyse de la crise financière depuis 2007. Il a ainsi soutenu l'idée que les comportements que l'on pouvait repérer dans le système financier étaient tous « rationnels » mais relevaient d'une rationalité purement contextuelle qui pouvait aboutir à des résultats contradictoires au niveau de la société.

Économie des institutions[modifier | modifier le code]

Dans Les Trous noirs de la science économique : essai sur l'impossibilité de penser le temps et l'argent, Jacques Sapir expose son approche institutionnelle de l'économie. Cette dernière s'appuie à la fois sur la notion d'incertitude et d'information imparfaite (avec une influence importante des travaux d'auteurs comme Joseph Stiglitz pour la dimension microéconomique ou George Shackle pour la dimension systémique de l'incertitude) mais aussi sur la notion de densité sociale qu'il emprunte à la sociologie de Durkheim.

Par exemple, abordant la notion de propriété, il explique que « Être tenu pour propriétaire de quelque chose signifie fondamentalement disposer d'un pouvoir résiduel de contrôle sur cette chose et pouvoir être tenu pour responsable des dommages non intentionnels causés par l'usage de cette chose. » Dans un contexte d'incertitude (nous ne pouvons tout prévoir, par exemple dans un contrat d'assurance), le droit collectif s'appliquera en cas de dégât sur autrui non prévu et «  il s'ensuit que le droit résiduel de contrôle du propriétaire individuel (...) est toujours second, en logique, au contrôle collectif qui s'exerce par l'intermédiaire de ces règles collectives ».

Ainsi faut-il aborder la notion de propriété de manière dialectique : « il n'est donc de propriété individuelle, au sens de l'usage comme au sens de la valeur des biens, que dans la mesure où il est conjointement une propriété collective sur le même bien ou service. La propriété est donc, par nécessité, duale[13] ». Ceci le conduit à entamer une réflexion (à partir de 2007) sur la notion de « bien public élargi », catégorie dans laquelle il englobe le système de crédit.

On retrouve dans le raisonnement à la fois l'idée que l'information imparfaite induit de fortes externalités (thèse centrale chez Stiglitz) et l'idée que le mode de gestion de ces externalités est déterminé par le degré de densité sociale. Ceci a conduit Jacques Sapir à rechercher dans les travaux de psychologie expérimentale les fondements microéconomiques d'une économie politique des institutions. Depuis 2000, les références aux travaux contestant les fondements de l'individualisme méthodologique sont de plus en plus présentes chez Sapir. Dans son ouvrage de 2005 Quelle économie pour le XXIe siècle ?, il consacre ainsi les trois premiers chapitres à une réfutation de la théorie des préférences individuelles en s'appuyant sur les travaux de Tversky et Kahneman et il développe une interprétation radicale des résultats de la nouvelle microéconomie. Cette remise en cause de l'individualisme méthodologique le conduit à ce qu'il appelle le « holisme critique » qui se définit comme une interprétation méthodologiquement holiste mais non déterministe de la détermination des actions individuelles. Cette position lui permet, à la différence d'autres auteurs hétérodoxes, de revendiquer une approche microéconomique, même si cette dernière s'éloigne fortement de la microéconomie d'origine néo-classique. Ainsi, il récuse l'idée d'une construction du social à partir de l'hypothèse d'individus auto-suffisants au nom des framing effect (ou effet de contexte) et endowment effect (ou effet de dotation) décrits et analysés par Tversky et Kahneman, mais reconnaît la pertinence d'une analyse des actions individuelles, comprises comme étant un des niveaux d'observation possibles dans l'analyse économique.

Cette position originale met Jacques Sapir en position de dialogue à la fois avec les keynésiens radicaux, héritiers de Hyman Minsky et de Paul Davidson et des tenants d'une approche standard élargie. Elle le conduit aussi à ouvrir un débat avec les sciences politiques, en particulier dans sa mobilisation de la notion de légitimité d'une institution. Ceci le conduit, depuis son ouvrage de 2002 Les Économistes contre la démocratie à se rapprocher des débats sur l'héritage de Carl Schmitt.

Défense et stratégie[modifier | modifier le code]

Jacques Sapir est aussi un spécialiste reconnu des questions de défense et de stratégie. Il a travaillé de 1986 à 1992 pour la Fondation pour les études de Défense nationale, puis pour divers départements du Ministère de la Défense. Reconnu comme un des spécialistes de la doctrine opérationnelle de l'ancienne armée soviétique ainsi que des problèmes de conversion des industries de défense dans l'URSS, il est toujours consulté sur des problèmes stratégiques contemporains. Dans ses premiers travaux, il a montré comment les interactions et les conflits entre le pouvoir politique, l'institution militaire et les industriels de la défense avaient abouti au développement en URSS de ce qu'il a appelé un « militarisme paradoxal ». Ce dernier se caractériserait par un développement excessif du poids de l'appareil militaire accompagné non d'un renforcement, mais d'un affaiblissement du poids politique et social des militaires dans la société. Le processus de conversion des industries de défense depuis 1990 est donc en premier lieu le processus de démantèlement de ce « militarisme paradoxal ».

Ses recherches sur la doctrine opérationnelle soviétique, puis russe, se sont appuyées sur ses travaux concernant les différents conflits qui se sont déroulés en Mandchourie au XXe siècle (combats de la Guerre russo-japonaise de 1905, combats de Kalkhin-Ghol en 1939, opérations d'août 1945). On notera qu'il emprunte régulièrement des notions à la théorie économique pour analyser les phénomènes relevant de l'art opérationnel (Operativnoïe Iskousstvo en russe), tout comme il mobilise l'histoire militaire dans ses analyses économiques comme dans son récent ouvrage Quelle économie pour le XXIe siècle ?. La distinction qu'il opère entre les notions de signal, d'information et de connaissance, ainsi que le rôle qu'il donne aux représentations subjectives dans cette dernière, deux points qui le conduisent à critiquer une partie des courants de l'« économie de l'information », doivent beaucoup aux analyses qu'il a développées sur les processus de commandement dans les opérations militaires. Sur ce point, Sapir a été incontestablement influencé par un historien militaire israélien, Martin van Creveld, et sa notion de « pathologie informationnelle ». On retrouve dans le plus récent de ses ouvrages Le nouveau XXIe siècle, du siècle américain au retour des nations, une réflexion sur les transformations récentes des doctrines militaires. Il a participé depuis 2005 au projet Fantasque Time Line qui se propose d'écrire une uchronie sur le déroulement de la seconde guerre mondiale et dont le début a été publié en 2010 sous le titre « Et si la France avait continué la guerre ».

De l'interaction entre ses recherches dans le domaine de l'art opérationnel et dans le domaine de l'économie, Sapir tire dans le chapitre 3 de son ouvrage Quelle économie pour le XXIe siècle ? une typologie des catégories de la connaissance, organisée en trois couples dialectiques (connaissance substantielle et connaissance procédurale, connaissance explicite et connaissance implicite, connaissance accumulée et connaissance pertinente). L'analyse cognitive apparaît alors clairement comme la base de l'analyse institutionnaliste, que cette dernière soit mise en œuvre sur l'économie ou sur les processus militaires. En ce sens, on ne peut pas parler chez Sapir d'importation de notions d'un champ à l'autre ou de l'usage de métaphores, mais bien de la construction de notions générales à partir d'une analyse comparative des processus décisionnels au niveau individuel et collectif.

On peut remarquer une autre interaction - ou contamination - entre les travaux de stratégie et ceux d'économie. Dans l'ouvrage collectif Et si la France avait continué la guerre[14], il prend violemment position contre les élites de l'époque qu'il accuse d'incompétence voire de trahison. Or, ceci correspond peu ou prou à certaines de ses positions dans le débat entamé depuis l'automne 2009 sur l'avenir de l'euro.

Critique des politiques économiques dominantes[modifier | modifier le code]

Jacques Sapir est enfin connu pour des interventions qu'il a faites dans plusieurs débats importants aux frontières de l'économie, de la politique économique et de la politique. Il a été l'un des économistes qui se sont opposés aux politiques néo-libérales inspirées du « Consensus de Washington » en Russie. Il fut l'un des rares économistes à annoncer le krach financier de 1998 et à prédire que la Russie s'en relèverait par des politiques hétérodoxes. La pertinence de ses analyses lui a valu d'être choisi pour prononcer la Edward Hewett Memorial Lecture lors de la Convention annuelle de l'American Association for the Advancement of Slavic Studies en 2001. Il a pris position contre le Traité constitutionnel européen en 2005 ainsi que pour un retour à des formes modérées de protectionnisme. Il développe une analyse critique de la mise en place de l'Euro, en particulier dans un article de 2006, « La Crise de l’Euro : erreurs et impasses de l’Européisme », où il annonçait la fragilité de la monnaie européenne en cas de choc financier international majeur. Depuis l'automne 2007, il est un analyste écouté de la crise financière globale née sur le marché hypothécaire américain (dite aussi « Crise des subprimes »). Il considère que la crise de la dette publique grecque et l'incapacité des banques européennes de se refinancer constituent une opportunité pour les gouvernements pour nationaliser celles-ci et « mettre de l'ordre dans les systèmes bancaires, et en particulier rétablir la distinction impérative entre banques de dépôts et banques d'affaires »[15]. Très critique depuis le printemps 2010 sur les tentatives des gouvernements européens de sauver la zone Euro, il considère que devant l'accumulation des plans d'austérité qui frappent divers pays d'Europe dont la France, en particulier depuis septembre 2011, il conviendrait pour la France de réquisitionner la Banque de France pour qu'elle puisse racheter massivement des titres de la dette publique et de se préparer à sortir de l'Euro.

Il a publié une série d'articles qui ont mis en évidence l'implication des politiques de libre-échange dans la crise actuelle. Aux États-Unis, ces politiques se sont traduites par la baisse des salaires, qu'il s'agisse de la baisse relative ou absolue, qui a été un facteur décisif dans la dégradation de la solvabilité des ménages. En Europe, ces politiques ont accru ce qu'il appelle le phénomène de l'« Eurodivergence », ou divergence entre les principaux indicateurs économiques des pays de la zone Euro, phénomène dont l'ampleur s'est accrue dans les années 2006-2008, mais qui commence en fait dès 2002. Ces articles attirent l'attention sur l'importance de l'économie politique internationale de cette crise, et ses relations avec les désordres monétaires internationaux. Il en déduit la nécessité de politiques protectionnistes mais aussi la montée inéluctable de monnaies de réserve régionales (comme le Sucre (monnaie de l'ALBA) en Amérique Latine), qui viendront peu à peu se substituer au dollar. Il est cependant peu convaincu du futur de l'Euro, qu'il considère aujourd'hui comme miné justement par ce phénomène d'eurodivergence et fragilisé par la multiplication des mesures de « rigueur » dont il a comparé les effets à ceux des politiques déflationnistes menées dans les années 1930 par le Président Hoover aux États-Unis, le Chancelier Brüning en Allemagne, et Pierre Laval en France. Ses positions sont, depuis 2010, reprises en tout ou partie par un certain nombre de responsables politiques parmi lesquels on peut citer à gauche Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche), Arnaud Montebourg (Parti socialiste), à droite Nicolas Dupont-Aignan (Debout la République) et Marine Le Pen (Front national). Il serait ainsi devenu, sur ce point du moins, une personnalité incontournable du débat économique et politique français. Il a publié en janvier 2012 un essai qui vient s'insérer dans la polémique sur un éclatement ou une possible sortie de l'Euro, Faut-il sortir de l'euro?. Ses positions sur la question de l'Euro l'ont amené à se heurter à une partie du conseil scientifique d'ATTAC (essentiellement des trotskystes) mais elles ont marqué le débat[réf. nécessaire]. Très clairement, la question de l'Euro est en train de reconfigurer le clivage droite-gauche[réf. nécessaire], ce qui explique que les positions de Jacques Sapir, qui défend l'option d'une dissolution concertée de la zone Euro, soit désormais reprises tant à gauche qu'à droite. En octobre 2012, il recommande pour la France une sortie de l'Euro suivie d'une dévaluation de la nouvelle monnaie de 25 %[16]. Il en chiffre les conséquences dans un rapport de la Fondation Res Publica[17].

Jacques Sapir est un contributeur régulier de la presse française, mais aussi russe (en particulier du magazine Expert et des quotidiens Nezavissimaïa Gazeta et Rossiysskaya Gazeta). Il intervient régulièrement sur la politique économique de ce dernier pays et ses dernières interventions ont porté sur la question de la crise et du taux de change du rouble. Il contribue aussi à la revue électronique de référence des économistes hétérodoxes, la Real-World Economics Review (ex Post-Autistic Economics Review). Ses chroniques sont publiées sur le site de Ria Novosti[18]. Il publie depuis septembre 2012 ses notes et ses réactions sur son carnet Russeurope sur la plateforme de blogs académiques Hypotheses.org[19].

Publications[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Pays de l'est : vers la crise généralisée ?, Federop, Lyon, 1980
  • Travail et travailleurs en URSS, La Découverte, Paris, 1984
  • Le Système militaire soviétique, La Découverte, Paris, 1988 (Prix Castex en 1989). Cet ouvrage a été publié en anglais en 1991
  • L'Économie mobilisée, La Découverte, Paris, 1989
  • Les Fluctuations économiques en URSS, 1941-1985, Paris, Éditions de l'EHESS, 1989
  • Feu le système soviétique ?, La Découverte, Paris, 1992
  • Le Chaos russe, La Découverte, Paris, 1996
  • La Mandchourie oubliée : grandeur et démesure de l'art de la guerre soviétique, Éditions du Rocher, 1996
  • Le Krach russe, La Découverte, Paris, 1998
  • Les Trous noirs de la science économique : essai sur l'impossibilité de penser le temps et l'argent, Albin Michel, Paris, 2000 (Prix Turgot en 2001)
  • (ru) K Ekonomitcheskoj teorii neodnorodnyh sistem - opyt issledovanija decentralizovannoj ekonomiki (Théorie économique des systèmes hétérogènes : essai sur l'étude des économies décentralisées), Éditions du Haut Collège d'économie, Moscou, 2001 (ouvrage original, non traduit en français)
  • Les Économistes contre la démocratie, Albin Michel, Paris, 2002
  • Quelle économie pour le XXIe siècle ?, Odile Jacob, Paris, 2005
  • La Fin de l'eurolibéralisme, Le Seuil, 2006
  • Le nouveau XXIe siècle, du siècle américain au retour des nations, Le Seuil, 2008
  • « The social roots of the financial crisis : implications for Europe », C. Degryze, (ed) Social Developments in the European Union : 2008, ETUI, Bruxelles, 2009
  • Ch. 8, « Le vrai sens du terme. Le libre-échange ou la mise en concurrence entre les Nations » et ch. 9, « La mise en concurrence financière des territoires. La finance mondiale et les États », D. Colle, (ed.), D’un protectionnisme l’autre – La fin de la mondialisation, Presses Universitaires de France, 2009
  • 1940 - Et si la France avait continué la guerre..., Tallandier, 2010. Coécrit avec Franck Stora et Loïc Mahé.
  • La Démondialisation, Paris, Le Seuil, 2011
  • Faut-il sortir de l'Euro ?, Paris, Le Seuil, 2012
  • La transition russe, vingt ans après, en collaboration avec V. Ivanter, D. Kuvalin et A. Nekipelov, Paris, éditions des Syrtes, 2012

Articles[modifier | modifier le code]

  • « La Crise de l’Euro : erreurs et impasses de l’Européisme », Perspectives républicaines, no 2, juin 2006, p. 69-84.
  • (en) « What Should the Inflation rate Be ? (on the importance of a long-standing discussion for defining today’s development strategy for Russia) », Studies on Russian Economic Development, vol. 17, no 3 / mai 2006.
  • « Retour vers le futur : le protectionnisme est-il notre avenir ? », L’Économie politique, no 31, 3e trimestre, 2006.
  • « Crises et désordres monétaires dans le système russe et soviétique », La Monnaie dévoilée par ses crises, éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, Paris, vol. 2, 2007 p. 81-116, B. Théret (sous la direction de).
  • (en) « Global finance in Crisis : a provisional account of the ‘subprime’ crisis and how we got into it », Real-World Economics Review, issue no. 46, 18 mai 2008.
  • « Sept jours qui ébranlèrent la finance », Actualités de la Recherche en histoire visuelle, 22 septembre 2008.
  • « Une décade prodigieuse. La crise financière entre temps court et temps long », Varia - no 3, 2e semestre 2008 - Revue de la régulation
  • « Le monde qui vient », Actualités de la Recherche en histoire visuelle, 25 octobre 2008.
  • Postface à Que reste-t-il de notre victoire ? - Russie-Occident : le malentendu, par N. Narotchnitskaïa, éd. des Syrtes, 2008.
  • (en) « From Financial Crisis to Turning Point. How the US Subprime Crisis Turned into a Worldwide One and Will Change the Global Economy», Internationale Politik und Gesellschaft, no 1 / 2009.
  • « Le contexte économique des élections européennes », Revue politique et parlementaire, no 1052, juillet-septembre 2009.
  • « L’illusion prudentielle », Nouvelles normes financières – S’organiser face à la crise, Paris-Berlin-Heidelberg-New York, Springer-Verlag France, mai 2010, p. 161-188, C. Walter (sous la direction de).
  • (ru) « Krizis evrozony i perspektivy evro » [La crise de la zone Euro et les perspectives de l’Euro], Problemy Prognozirovanija, no 3 (126), 2011, p. 3-18.
  • « Pour l’Euro, l’heure du bilan a sonné : Quinze leçons et six conclusions », FMSH-WP-2012-12, juin 2012 (Les working papers de la Fondation Maison des sciences de l'homme).
  • « Inflation monétaire ou inflation structurelle ? Un modèle hétérodoxe bi-sectoriel », FMSH-WP-2012-14, juin 2012 (Les working papers de la Fondation Maison des sciences de l'homme).
  • « Euro: chronique d'une mort annoncée », article revue Projet n°328, 2012.

Distinctions[modifier | modifier le code]

  • 1989 : Prix Castex du meilleur livre d'études stratégiques pour Le Système militaire soviétique.
  • 2001 : Prix Turgot du livre d'économie financière pour Les Trous noirs de la science économique.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. d'après la Notice IdRef
  2. 18/02/2013 : Jacques Sapir ne croit pas au sauvetage de l'euro (BFM)
  3. Jacques Sapir, Pour sortir de la crise, sortons de l’euro, Causeur, septembre 2013.
  4. "La fin de l'euro s'impose", site lemonde.fr, 22 mai 2014.
  5. Sa thèse de doctorat de 3e cycle a pour titre : Organisation du travail, classe ouvrière et rapports sociaux en URSS de 1924 à 1941.
  6. Notice IdRef
  7. 36 économistes soutiennent le Front de gauche.
  8. "Faut-il sortir de l'euro ?", Arrêts sur Images, 4 juillet 2013 : http://www.dailymotion.com/video/x11xmux_faut-il-sortir-de-l-euro-jl-melenchon-et-jacques-sapir-en-debattent_news.
  9. Jacques Sapir, "Mélenchon, l'euro et l'outrance", 29 mars 2013 : http://russeurope.hypotheses.org/1102
  10. (en) Economist Jacques Sapir : Why the French Voted for the National Front, Valdai International Discussion Club, 24/10/2013.
  11. Jacques Sapir, "Ce que Sartre aurait appelé des saloperies" : http://russeurope.hypotheses.org/1940
  12. Jacques Sapir, "Remerciements..." : http://russeurope.hypotheses.org/1951
  13. Les Trous noirs de la science économique : essai sur l'impossibilité de penser le temps et l'argent, Points, p. 310
  14. Uchronie basée sur un travail collectif, voir [1].
  15. « La dette de la Grèce est aujourd'hui absolument impossible à rembourser » Entretien Jacques Sapir, Le Monde, 19 septembre 2011
  16. 3 questions à... Jacques Sapir, Boulevard Voltaire, 3 octobre 2012
  17. Les scenarii de dissolution de l'euro, http://www.fondation-res-publica.org/etude-euro/
  18. RIA-Novosti
  19. Russeurope

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]