Dictature de la Révolution argentine

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Les généraux Juan Carlos Onganía, Marcelo Levingston et Alejandro Lanusse, les trois dictateurs successifs de la « Révolution argentine ».

La « Révolution argentine » (1966-1973) est le nom officiel de la dictature militaire qui renversa par le coup d'État du 28 juin 1966 le régime d'Arturo Illia (UCRI), élu en 1963 alors que le péronisme, qui représentait la moitié de l'électorat argentin, était interdit[1]

Le putsch avait été mené par le général Juan Carlos Onganía, qui dirigea la junte jusqu'en juin 1970, étant alors poussé vers la sortie par l'armée et remplacé par le général Roberto Levingston, qui décida d'approfondir la « Révolution argentine ». Lui-même fut destitué moins d'un an plus tard, et remplacé par le général Alejandro Lanusse, qui échoua à sauvegarder le régime via une timide ouverture politique, dite du « Grand accord national », qui déboucha in fine sur la convocation des élections de mars 1973, premières élections véritablement démocratiques depuis celles de 1946.

L'« Acte de la Révolution argentine »[modifier | modifier le code]

Le président Arturo Illia abandonnant la Casa Rosada après le coup d'Etat.

Le coup d'Etat est officialisé dans l'Acta de la Revolución Argentina du 28 juin 1966. Signé par l'état-major des forces armées, le lieutenant-général Pascual A. Pistarini, l'amiral Benigno I. Varela, et le commandant de l'aviation, le brigadier-major Teodoro Álvarez, l'« Acte de la Révolution argentine » dissout la junte militaire en transférant le pouvoir au lieutenant-général Juan Carlos Onganía, nommé « président de la République », et qui concentrait entre ses mains le pouvoir exécutif et législatif, nommant également tous les gouverneurs de province. L'Acte du 28 juin tente de justifier le putsch en le déclarant nécessaire au vu de la gestion prétendument mauvaise du gouvernement d'Illia, qui aurait provoqué :

«  la rupture de l'unité spirituelle du peuple argentin, (...) le scepticisme généralisé, l'apathie et la perte du sentiment national, la détérioration chronique de la vie économique et financière, la rupture du principe d'autorité et l'absence d'ordre et de discipline qui se traduisent en des perturbations sociales frondeuses et en la méconnaissance notorieuse du droit et de la justice. Tout ceci a créé les conditions propices pour une pénétration marxiste subtile et agressive dans tous les champs de la vie nationale, et suscité un climat favorable aux débordements extrémistes qui placent la Nation devant le risque de tomber devant l'avancée du danger collectiviste. »

L'« Acte de la Révolution argentine » dissout immédiatement le Congrès ainsi que tous les partis politiques, destitue le président et le vice-président, ainsi que tous les gouverneurs provinciaux, remplacés par des gouverneurs nommés par l'exécutif central et démet également les membres de la Cour suprême et le procureur général, remplacés par de nouveaux membres devant prêter serment de fidélité au nouveau régime. Par ailleurs, un « Statut de la Révolution argentine » fut promulgué, ayant même valeur juridique que la Constitution.

L'idéologie technocratique et national-catholique de la dictature[modifier | modifier le code]

La Nuit des Longs Bâtons (29 juillet 1966): fin de l'autonomie universitaire.

Influencée par le national-catholicisme [2], la dictature tenta de « moderniser » et de « rationaliser » le pays tout en interdisant les partis politiques, espérant ainsi résoudre le problème de l'instabilité politique du pays permanente depuis la proscription du péronisme par la « Révolution libératrice » de 1955, le coup d'État qui avait déposé le général Juan Perón. Durant toutes ces années, Perón, exilé à Madrid, et l'armée argentine sont demeurées les arbitres ultimes du jeu politique[3]. Par ailleurs, elle tenta de réformer la société en promouvant la « civilisation occidentale et chrétienne », s'opposant à l'évolution culturelle des jeunes et de la classe moyenne, dont elle considérait, sous l'influence de théologiens intégristes (dont la Cité catholique), qu'elle ouvrait la voie au « communisme athée » [2]. L'idéologue Jordán Bruno Genta (1919-1974), influent auprès des cercles militaires, affirmait ainsi, dans La Guerre contre-révolutionnaire (1964), que:

« La doctrine et la pratique communiste n'est rien d'autre que le libéralisme moderne, poussé à ses conséquences ultimes dans le rejet de l'ordre occidental chrétien. Par conséquent, on ne peut pas séparer le communisme du libéralisme[2]. »

Osiris Villegas (es), ex-ministre de l'Intérieur de José María Guido en 1962-63, nommé sous-chef de l'état-major par Arturo Illia, puis secrétaire du Conseil de sécurité nationale en 1968.

Cette approche intégriste fut reprise par la dictature de 1976-1983 [2].

Par ailleurs, la « Révolution argentine » a été qualifiée d'« État bureaucratico-autoritaire » par le politologue Guillermo O'Donnell (1982), qui désignait par là le type de régime apparu au Brésil avec le coup d'État de 1964, ainsi qu'en Uruguay avec celui de juin 1973 et au Chili avec celui de Pinochet. Tous ont en effet en commun le rôle prééminent des forces armées qui prétendent réorganiser la société selon des critères technocratiques et évacuer définitivement le multipartisme et le pluralisme politique, accusés de conduire à la décadence[4]. En cela, les forces armées ont été influencées par la « doctrine de sécurité nationale » promue par le Pentagone dans le cadre de la guerre froide contre le Bloc de l'Est [1].

En outre, et cela caractérise également ce type de régime, contrairement aux coups d'État précédents, l'armée ne visait pas ici à intervenir temporairement sur la scène politique de façon à rétablir un ordre qu'elle estimait menacé, inaugurant une période de transition à la suite de laquelle elle rendrait le pouvoir aux civils une fois le « péril » écarté. Au contraire, elle concevait le coup d'État et le régime militaire comme permanent et comme une fin en soi, se présentant comme seul acteur légitime du champ politique et héraut d'une véritable « révolution » qui purifierait la société des scories de la démocratie libérale, remplacée par un projet de type corporatiste. L'état de siège était maintenu en permanence, les droits civiques et sociaux et les libertés suspendus (liberté de réunion, d'expression etc.), la censure permanente (ainsi la loi n°16 940, « Idéologie communiste : communication postale », préparée par le Conseil de sécurité nationale et promulguée le 18 octobre 1966, autorise l'ouverture de tout courrier et la saisie des courriers « subversifs » et de toute représentation « immorale », littéraire ou graphique[2]).

Selon un témoignage de 2010 d'un sous-officier retraité de l'armée, Roberto Francisco Reyes, l'armée américaine, en particulier des unités des Rangers, ont entraîné 200 soldats argentins à Salta en 1967, leur enseignant l'usage de la torture (dont celle de la gégène et de plusieurs techniques d'asphyxie) [5].

La mise au pas de l'Université et la « moralisation » de la société[modifier | modifier le code]

Le Cordobazo, soulèvement populaire de mai 1969 à Córdoba.

Dès son arrivée au pouvoir, le général Onganía mit au pas l'Université, revenant sur la participation des étudiants à la gestion universitaire et, en général, sur tous les acquis de la Réforme universitaire de 1918[6] tandis que la Fédération universitaire argentine est dissoute (loi n°16 912 du 29 juillet 1966 [2] et loi du 24 avril 1967 [7]). Le secrétaire d'Etat à l'Education déclare alors vouloir « mettre la jeunesse à l'abri d'un plan communiste visant toute l'Amérique latine » par ces mesures autoritaires[7]. Avec la Nuit des Longs Bâtons de juillet 1966, la répression provoqua l'exil de 301 professeurs universitaires, dont Manuel Sadosky, Tulio Halperín Donghi, Sergio Bagú et Risieri Frondizi[8].

Par ailleurs, alors que la libération sexuelle bouleversait la société, que le rock argentin émergeait timidement et que le nouveau cinéma faisait son apparition[2], Onganía renforçait l'ordre moral, interdisant les mini-jupes, les cheveux longs et tout mouvement d'avant-garde culturelle, fermant les cafés-concerts, accusés d'être des repaires de « subversifs », etc., ce qui provoqua en retour la radicalisation des classes moyennes, qui gonflaient massivement les rangs de l'Université [6] (la population étudiante passe ainsi de plus de 137 000 en 1958 à plus de 240 000 en 1967[2]). Des campagnes de moralisation de la société furent ainsi lancées, menées par les chefs de la police le colonel Enrique Green et Luis Margaride (futur chef de la police provinciale de Buenos Aires en 1974) [2]. Celles-ci généralisaient l'expérience précédente lancée d'octobre 1960 à mai 1961 par Margaride sous Arturo Frondizi[2]. Un éditorial de La Nación expliquait ainsi que « l'immoralité est l'un des visages montré par le communisme, en particulier auprès des jeunes » [2]. Le colonel Green déclare que « les magazines pornographiques (...) sont la base de la pénétration communiste auprès de la jeunesse » [2], et saisit ainsi les exemplaires de Playboy [2].

La répression s'aggrava avec la loi n°17 401 d'août 1967, « Communisme: règles de la répression », préparée par le Conseil de sécurité nationale[2]. Celle-ci permettait l'emprisonnement (1 à 8 ans) de toute personne jugée coupable de propagande communiste et d'interdire à tout « communiste » l'exercice de quelque responsabilité que ce soit (édition, enseignement, syndicale, travail dans la fonction publique, etc.) [2]. D'autres lois spécifiques permettant la censure furent promulguées (n°17 741 et 18 019 de mai et décembre 1968[2]), puis Onganía institua en février 1970 le Conseil national de la radio et de la télévision (CONART) chargé de contrôler les médias (ancêtre du Comité Federal de Radiodifusión (es) créé en 1980 et abrogé par la loi n°26 522 de 2009).

Toute représentation qui affectait, aux yeux de l'armée, la moralité, le mariage, etc., en justifiant l'adultère, l'avortement, la prostitution, le crime, la perversion, etc., était prohibée[2]: cinq minutes de Blow-Up d'Antonioni, coupables d'érotisme, sont ainsi coupées[2]; l'opéra Bomarzo (opéra) (en) d'Alberto Ginastera, « obsédé par le sexe, la violence et l'hallucination », est interdit[2]. La fréquentation moyenne du cinéma passe de 7,2 films par an en 1960 à 2 films en 1970[2].

Le remaniement ministériel de janvier 1967: la politique économique de Krieger Vasena[modifier | modifier le code]

Fin 1966, rien n'avait été accompli sur le champ économique en raison des désaccords internes de l'armée [2]. Confronté au mécontentement croissant de la population devant la croisade conservatrice mise en place, Onganía opère un remaniement ministériel début janvier 1967, nommant ministre de l'Économie Krieger Vasena, qui avait eu le même rôle sous la dictature d'Aramburu en 1957-58. Seuls deux ministres de ce nouveau gouvernement n'appartenaient pas à l'Ateneo de la República, une organisation nationale-catholique fortement influencée par le fascisme italien et la Phalange espagnole[2].

Krieger Vasena révoqua les mesures de nationalisation et de contrôle des capitaux du gouvernement Illia, contint l'inflation par le gel des salaires et dévalua de plus de 40 % le peso. L'inflation baisse ainsi à moins de 10 % en 1968, et 6,7 % en 1969[7]. Il s'éloigna cependant de l'orthodoxie libérale pure en maintenant l'activité industrielle par des travaux publics, ainsi qu'en établissant un programme corporatiste, expérimenté en particulier par le gouverneur de Córdoba Carlos Caballero, l'un des bras droits du prêtre intégriste Georges Grasset (de la Cité catholique) [9]. Les exportations se maintinrent élevées mais le secteur agricole fut touché par la suppression des mesures de protection. Il fit voter une loi d'arbitrage obligatoire des conflits du travail qui suspendit le droit de grève. L'âge de la retraite fut retardé, et d'autres mesures réactionnaires prises concernant le droit du travail.

Voulant isoler le péronisme à travers un projet corporatiste qui s'accorderait les faveurs des syndicalistes les plus modérés (CGT d'Augusto Vandor, qui s'essayait à développer un « péronisme sans Perón », et courant « participationniste » de José Alonso), Onganía tenta de maintenir la participation des différents secteurs du pays dans son gouvernement grâce à des comités consultatifs dans certains domaines de la politique industrielle et économique. Cette politique, qui échouait à obtenir des résultats satisfaisants pour la classe ouvrière, et décevait les espérances populaires concernant le retour d'un Perón idéalisé, provoqua en 1968 la scission de la CGTA, menée par le graphiste Raimundo Ongaro, ainsi que la radicalisation des Jeunesses péronistes.

La destitution de l'état-major (mai 1968) et l'apparition des guérillas[modifier | modifier le code]

En mai 1968, pressentant des velléités putschistes, il destitua l'état-major, remplaçant ainsi Julio Algosaray par Alejandro Lanusse, Benigno Varela par Pedro Gnavi et Adolfo Alvarez par Jorge Martínez Zuviría. Un an plus tard, son règne fut sévèrement ébranlé par le Cordobazo (mai 1969), soulèvement spontané bientôt imité à travers le pays (Rosariazo, etc.). En juin 1969, au même moment de la visite de Nelson Rockefeller envoyé par Nixon, Onganía remplaça Krieger Vasena par le technocrate Dagnino Pastore, qui ne parvient pas à contenir la hausse importante des prix[7]. En décembre 1969, le Mouvement des prêtres pour le Tiers-monde implora sans succès à Onganía de mettre fin à son plan d'éradication urbanistique des villas miserias (bidonvilles).

C'est dans ce climat de crise que des organisations armées firent leur apparition, luttant contre la dictature : foco éphémère des Forces armées péronistes à Taco Ralo (Tucumán) en septembre 1968, suivie de l'attaque du commissariat de Villa Piolín du 6 janvier 1970 au cours de laquelle les FAP diffusèrent la Marche péroniste et distribuèrent aux enfants du bidonville des jouets « expropriés »; première action publique des FAL en mars 1970, qui enlevèrent le consul du Paraguay accusé d'être un agent de la CIA ; enlèvement du général Pedro E. Aramburu le 29 mai 1970, première action revendiquée par les Montoneros, péronistes catholiques nationalistes de gauche.

Responsables entre mai 1969 et mai 1971 d'environ 300 vols de banques et autres actions directes[7], visant essentiellement à ridiculiser le régime, ainsi que, selon le gouvernement, de trois enlèvements (dont Aramburu et, en mai 1971, du consul britannique Stanley Sylvester, responsable de Swift & Cie à Rosario, par l'ERP, qui le libère après un certain nombre de garanties sociales octroyées par la compagnie frigorifique) et trois assassinats[7] (le général Juan Carlos Sánchez (es), commandant du IIe corps de l'armée, assassiné le 10 avril 1972 par l'ERP et les FAR [10]), celles-ci ont pourtant du mal à s'implanter véritablement[7], les Montoneros ne prenant véritablement de l'importance qu'en 1972 et les enlèvements se multipliant (Oberdan Sallustro (es), directeur de la FIAT, enlevé en avril 1972 puis tué lors d'un échange de tirs; il fut alors remplacé par Luchino Revelli-Beaumont, etc.).

Les divers mouvements de la Jeunesse péroniste se structurèrent alors, prenant une importance grandissante au sein du péronisme et s'opposant à la droite péroniste (ou « bureaucratie syndicale ») qui avait accepté de négocier avec la dictature.

L'échec du projet militaire[modifier | modifier le code]

Manifestation de la Fédération universitaire argentine dans les années 1970.

L'échec patent du projet de « Révolution argentine », illustré par une crise économique aggravée et l'intensification conséquente de la contestation sociale et politique, inaugurée par le Cordobazo de mai 1969 et poursuivie lors de la visite du gouverneur de New York Nelson Rockefeller en juin 1969[7], envoyé par l'administration Nixon, finit par contraindre l'armée à organiser des élections. Elle tenta cependant d'abord de sauver son projet, la junte dirigée par Lanusse, Gnavi et Rey remplaçant Onganía par Levingston, simple attaché militaire à Washington D.C., en juin 1970, un an après le soulèvement spontané de Córdoba.

Levingston nomme Carlos Moyano Llerena à l'Économie, le brigadier Eduardo McLoughlin à l'Intérieur et Luis Maria de Pablo Pardo au Secrétariat d'État. Revenant à la politique de Krieger Vasena, il dévalue le 18 juin 1970 le peso de 12,5 % [7] et favorise les investissements étrangers[7]. Le coût de la vie augmente de plus de 20 % en 1970[7], tandis que la balance commerciale est déficitaire de 100 millions de dollars début 1971[7]. Les réserves, qui dépassaient le milliard de dollar en 1968, tombent à 300 millions de dollars (1971) [7].

Toutefois, l'approfondissement du projet « révolutionnaire » des militaires échoua, provoquant l'inconcevable, à savoir l'union du radicalisme et du péronisme dans l'alliance dite de l'« Heure du peuple » (novembre 1970), l'ex-président Ricardo Balbín (UCRP) appelant conjointement avec son vieil ennemi, le général Perón, à l'organisation d'élections libres.

Juan Cedrón, parlant du massacre de Trelew (22 août 1972): « Pour moi, la Cantate, Trelew, c’est Los Fusilamentos de la Moncloa[11]. » (de Goya).

L'union de ces forces politiques antagonistes contre l'armée contraint celle-ci à remplacer Levingston par Lanusse à la suite d'une tentative du président de se débarrasser de la junte[7], tandis qu'Arturo Mor Roig (UCRP) était appelé au ministère de l'Intérieur afin d'organiser l'ouverture politique, qui prit le nom de « Grand Accord National », annoncé le 1er mai 1971. Toutefois, en même temps que Lanusse négociait avec Perón et faisait entrer un peu d'air frais, en autorisant à nouveau, progressivement, les partis (loi organique sur les partis du 1er juillet 1971), dont le Parti justicialiste interdit depuis 1955, puis en convoquant en juillet 1972 des élections, il réprimait durement les mouvements sociaux et n'hésitait pas à faire usage du terrorisme d'État (massacre de Trelew en août 1972 lorsque des prisonniers politiques s'étant rendus après une spectaculaire évasion sont assassinés la nuit)[12],[13]. Les premières disparitions forcées ont aussi lieu (Juan Pablo Maestre et son épouse, ainsi que le couple Verd, tous des FAR, en juillet 1971; de Luis Pujals de l'ERP en août 1971, etc.).

Lanusse fit également quelques concessions au mouvement ouvrier, en levant le blocage des salaires, mais ceux-ci furent immédiatement grignotés par l'inflation. Dans le Grand Buenos Aires, le chômage passa de 4,8 % en 1970 à 7,4 % en 1972, selon des statistiques officielles qui le sous-estime pourtant largement[14]. Dans la province de Tucuman, affectée par la monoculture sucrière et la surproduction, il atteignait 12 % en 1972, la dictature n'ayant lancé un plan de reconversion industrielle qu'après avoir fermé de force plusieurs usines[14].

Aux péronistes de la première heure (syndicats et classes populaires), la figure de Perón en exil, reconnue comme « leader mythique » par Lanusse lui-même [1], avait réussi à cristalliser les espérances des classes moyennes et des étudiants, dont le mouvement (les groupes de la Jeunesse péroniste) avait adopté les idées révolutionnaires, influencés par le succès de la Révolution cubaine (1959) [1]; la jeunesse étudiante était dans les années 1950 plutôt de droite voire d'extrême-droite (Mouvement nationaliste tacuara), mais sa composition avait changée avec l'entrée massive des classes moyennes sur les bancs de l'Université).

José "Joe" Baxter (1940-1973), militant nationaliste de droite qui finit par rejoindre d'abord le péronisme de gauche, puis le trotskysme.

Perón soufflait ainsi le chaud et le froid, en appelant la CGT à la grève générale (29 septembre 1971) afin de mettre la pression sur la dictature ainsi que sur la droite péroniste, puis remplaçant en novembre 1971 son délégué en Argentine, Jorge Rafael Paladino, par Héctor J. Cámpora, proche de la gauche péroniste, et favorisant ainsi les secteurs les plus intransigeants envers la dictature[15]. Par ailleurs, il rénova complètement la direction du Conseil supérieur justicialiste le 27 novembre 1971, en y faisant rentrer Rodolfo Galimberti (es), cofondateur de la Juventud Argentina para la Emancipación Nacional (JAEN), qui travaillait étroitement avec les Montoneros[4]. Galimberti et Francesco Licastro (en) devinrent ainsi les représentant officiels de la Jeunesse péroniste, mouvement de masse qui obtenait ainsi sa consécration officielle en tant que « quatrième branche » du péronisme[4], aux côtés des syndicats ouvriers, des politiques et de la branche féminine. Par cette nomination, le général appuyait les « formations spéciales » du péronisme engagés dans l'action directe (Forces armées péronistes, Forces armées révolutionnaires, Montoneros, etc.) [15],[4]. Encourageant l'agitation sociale, il se posait ainsi comme seul capable de pacifier le paix[pas clair] en répondant aux différentes aspirations et en se plaçant au centre de l'échiquier politique, face à un régime décrédibilisé[1], tandis que le cycle manifestation-répression-émeutes-répression légitimait l'usage de la violence chez de nombreuses couches de la population[1]. La « Tendance révolutionnaire », quant à elle, pariait sur le retour du général pour instaurer les conditions révolutionnaires de transformation sociale en provoquant la levée en masse de la population[1].

Pensant faire fondre le mythe au contact du réel[1], Lanusse autorisa soudainement, le 7 juillet 1972, Perón à rentrer en Argentine. Ce dernier arriva à l'aéroport d'Ezeiza (province de Buenos Aires) le 17 novembre 1972, le pouvoir ayant renforcé l'état de siège pour la circonstance afin d'éviter tout soulèvement populaire[1]. 35 000 soldats étaient ainsi présents à Ezeiza pour empêcher la foule de s'y rassembler, avec 150 snipers de la police fédérale aux points stratégiques de l'aéroport [1]. De la CGT aux Forces armées à La Opinión, le quotidien de centre-gauche de Jacobo Timerman, on espère alors, avec le retour du général, la fin des conflits ayant déchiré l'Argentine depuis 1955 et l'ouverture d'un nouveau cycle historique[1]. Seule une délégation de 300 personnes fut autorisée à accueillir le « Conducteur » [1], bien que 30 000 militants péronistes tentèrent de franchir les barrages[1].

À son retour, Perón reçut pendant 28 jours, chez lui à Vicente Lopez, les principaux acteurs de l'époque, tentant de constituer un vaste front électoral, qui donna naissance au FREJULI (Front justicialiste pour la libération) [1]. La dictature avait maintenue son veto sur sa propre candidature en ajoutant une clause ad hoc de résidence. Celui-ci choisit alors son délégué Héctor Cámpora pour le représenter, avec Vicente Solano Lima (du Parti conservateur populaire) comme colistier : le mot d'ordre péroniste était alors « Cámpora au gouvernement, Perón au pouvoir! » Le 18 novembre 1972, près de 100 000 personnes, en majorité des membres des Jeunesses péronistes, défilèrent autour de la maison du général[1].

Chronologie de l'histoire argentine (1966-1973)[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p et q Marianne González Alemán, « Le premier retour de Perón : charisme et mobilisation populaire en novembre 1972 », Nuevo Mundo Mundos Nuevos (revue de l'EHESS), Debates, 2008, mis en ligne le 12 juillet 2008.
  2. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u et v Cyrus Stephens Cousins (Université du Texas, 2008), General Ongania and the Argentine (Military) Revolution of the Right: Anti-Communism and Morality, 1966-1970, Historia Actual, n°17 (automne 2008), p.  65-79, publié en ligne le 15 octobre 2008
  3. Marianne González Alemán (2008), op. cit., qui cite les travaux classiques du politologue Guillermo O'Donnell.
  4. a, b, c et d Juan Ladeuix, Introducción: el GAN y la normalización del Partido Justicialista, sur le site de l'Université nationale du général San Martín (en)
  5. EE.UU. instruyó en el país sobre técnicas de tortura, La Nación, 29 juillet 2010
  6. a et b Carmen Bernand, « D’une rive à l’autre », Nuevo Mundo, Mundos Nuevos, Materiales de seminarios, 2008 (revue de l'EHESS), mis en ligne le 15 juin 2008.
  7. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m et n Paul-Yves Denis (1972), « Les crises politiques récentes en Argentine », Études internationales, vol. 3, n° 1, 1972, p. 81-84
  8. Marta Slemenson et al., Emigración de científicos argentinos. Organización de un exodo a América Latina (?, Buenos Aires, 1970:118)
  9. Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française [détail des éditions], 2008, p.231
  10. Entrevista a Roberto Mario Santucho (PRT-ERP), Marcos Osatinsky (FAR) y Fernando Vaca Narvaja (Montoneros) sobre la masacre de Trelew, Punto Final, novembre 1972
  11. Antonia Garcia Castro, « Trelew–Voix croisées. Argentine, 1972 », Cultures et Conflits, 61, printemps 2006, mis en ligne le 17 mai 2006
  12. Liliana Cheren, La Masacre de Trelew. 22 de agosto de 1972. Institucionalización del Terrorismo de Estado, Buenos Aires, Corregidor, 1997.
  13. Notice de Trial Watch sur Carlos Roberto Guillermo Bravo (es).
  14. a et b Alain Rouquié, « Le vote péroniste en 1973 », in Revue française de science politique, 24e année, n°3, 1974. pp. 469-499.
  15. a et b Paul H. Lewis (2002), Guerrillas and generals: the "Dirty War" in Argentina, p.77-79
  16. Pour la description de l'attaque de La Calera, voir le documentaire (court-métrage) Montoneros: copamiento de La Calera, 1970

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Wikisource[modifier | modifier le code]