Péronisme

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Le Mouvement national justicialiste ou péronisme est le mouvement de masse argentin créé autour de Juan Perón qui fut un acteur politique majeur en Argentine à partir des années 1940. Le Parti justicialiste, qui fut interdit après la Révolution libératrice de 1955 à 1972, représente l'organe officiel du mouvement, mais l'influence du péronisme fut aussi forte dans la CGT argentine. Parfois qualifié de mouvement populiste, sans que le terme ne soit véritablement défini, le péronisme est malaisé à définir en raison de la diversité des politiques adoptées au cours de son histoire et de la très grande diversité des personnes et des mouvements se réclamant du péronisme, qui ont pu couvrir, en particulier pendant les années 1970, tout le spectre politique, de l'extrême-gauche (Montoneros) à l'extrême-droite (José Lopez Rega). Cette diversité dure encore aujourd'hui, peu de choses rapprochant l'ancien président Carlos Menem de la présidente actuelle Cristina Kirchner, pourtant tous deux membres du Parti justicialiste.

Antécédents[modifier | modifier le code]

Politique en Argentine
Image illustrative de l'article Péronisme

Le péronisme est l'héritier direct du coup d'État de 1943 effectué par le Groupe des Officiers Unis (GOU), qui s'opposa à la participation de l'Argentine durant la Seconde Guerre mondiale au côté des Alliés.

La structure économique du pays avait changé profondément durant les années 1930, à cause de la Grande Dépression qui provoqua une réduction importante du commerce international. Cela affecta l'économie argentine, basée sur une agriculture destinée à l'exportation. Le pays choisit d'organiser un contrôle du marché de la viande et des grains, et une industrialisation accélérée basée sur la substitution des importations par des produits manufacturés. Ce processus fut accompagné d'importants flux migratoires internes des zones rurales de l'intérieur vers la périphérie des grandes villes (principalement Buenos Aires, Rosario et Córdoba). Ces masses populaires, nouvellement employées dans les nouvelles industries et sans antécédents de syndicalisation, constituèrent la base du mouvement péroniste.

La première campagne électorale[modifier | modifier le code]

On peut dater la naissance du mouvement péroniste au 17 octobre 1945 quand les mobilisations populaires organisées par la CGT d'Angel Borlenghi réussirent à libérer Juan Perón, qui avait été incarcéré par des militaires opposés à son influence croissante dans le gouvernement. À partir de ce moment, Perón devint le candidat officiel du régime pour les élections présidentielles de 1946. Perón se présenta comme candidat du Parti travailliste, introduisant comme vice-président Hortensio Quijano, un radical de la dissidente Junta Renovadora. Les élections polarisèrent le pays : d'un côté le péronisme, soutenu par le gouvernement militaire, les syndicalistes de la CGT et des groupes radicaux, l'UCR, la Junta Renovadora (ou FORJA où se cotoyaient personnalités reconnues comme Arturo Jauretche, Raúl Scalabrini Ortiz, etc.), et des conservateurs des provinces de l'intérieur, et de l'autre côté l'Union Démocratique qui comptait dans ses rangs la UCR et les partis socialistes et démocrates progressistes et l'appui du Parti communiste, les conservateurs de la Province de Buenos Aires, et l'ambassadeur des États-Unis, Spruille Braden. Ce dernier fournit le thème récurrent de la campagne péroniste, basé sur le nationalisme et la justice sociale : Braden ou Perón. Peron triompha, avec 56 % des votes.

La première présidence de Perón[modifier | modifier le code]

Perón commence rapidement à consolider son pouvoir. À l'intérieur, il dissout le Parti travailliste et intègre le nouveau Parti péroniste (appelé brièvement Parti unique de la Révolution), qui comptera trois branches :

  • la syndicale (la CGT, unique association syndicale autorisée),
  • la politique
  • À partir de 1952, avec l'octroi du vote aux femmes, la branche féminine, qui constitue, selon les mots d'Eva Peron, un parti « logiquement lié au mouvement péroniste » mais « indépendant en tant que parti de celui qui intègre les hommes » [1]: le Partido Peronista Femenino (es).
  • Plus tard on considérera les Jeunesses péronistes comme quatrième branche du Mouvement.

D'autre part il procède à un remue-ménage via le jugement politique des membres de la Cour suprême et en 1949 il provoque des élections pour l'Assemblée constituante qui dicta une nouvelle constitution en accord avec les principes du péronisme.

Le régime péroniste fut particulièrement dur avec l'opposition politique et syndicale, dont beaucoup des dirigeants furent arrêtés et, parfois, torturés. Dans les universités nationales on remplaça les professeurs dissidents et on fit de la CGU (Confédération générale universitaire) la représentante des étudiants en opposition à la majoritaire FUA (Fédération universitaire argentine). Pour des raisons similaires, on créa l’UES (Union des étudiants du secondaire).

À partir de 1950, la situation économique commença à se dégrader et un nouveau ministre des Affaires Economiques, Alfredo Gómez Morales, fut nommé qui appliqua des mesures orthodoxes. Et encore, Perón triompha en 1952.

Organisation de la fuite des nazis[modifier | modifier le code]

Perón avait de l'admiration pour Benito Mussolini et Franco. Le pays accueillit plusieurs milliers de criminels nazis, dont des SS de haute importance dans le Troisième Reich. Juan Perón a mis en place un réseau organisant la fuite des nazis en Argentine. Même s'il fut influencé par le corporatisme du fascisme italien, Perón fut plus pragmatique qu'idéologue, et sa motivation pour l'accueil des nazis de l'après-guerre fut celle-ci : il était, comme beaucoup à l'époque, fasciné par la compétence scientifique et technique des allemands. Il ne s'agissait pas tant, pour l'Argentine, d'accueillir des criminels nazis, mais de profiter du savoir-faire de techniciens et de savants allemands[2].

Années 1950-1973[modifier | modifier le code]

Après la chute de Perón causée par la dite « Revolución Libertadora » de 1954, un coup d'Etat militaire catholique-nationaliste, et son exil en Espagne, le Parti justicialiste fut interdit jusqu'en 1973, date du retour de Perón, marqué par le massacre d'Ezeiza. Le terme même de « péronisme » fut complètement interdit, mais des ouvertures se produisirent par la suite, permettant au mouvement péroniste de présenter des candidats, tandis que Perón lui-même était interdit de se présenter et de revenir au pays. Selon le sociologue Alain Rouquié (1974), les classes dirigeantes et les classes moyennes s'accordent dans le rejet du péronisme, stigmatisé davantage pour son dirigisme économique que pour ses aspects autoritaires et personnalisés, ces classes condamnant une époque « où les ouvriers se croyaient tout permis » [3].

Juste après 1954, le mouvement se divise rapidement sur la question de l'usage des moyens légaux: au début, la majorité des péronistes refusent la mascarade dictatoriale et prônent la résistance armée. Toutefois, dès 1955, l'ex-ministre de Peron Juan Atilio Bramuglia (es) fonde un nouveau parti, l'Unión Popular (es), qui vise à soutenir la doctrine justicialiste sans Perón. Il n'obtiendra pas le soutien du général, son parti étant l'un des premiers du mouvement néo-péroniste que tente de créer le général Eduardo Lonardi, en essayant de donner des gages à la classe ouvrière afin de mieux couper l'herbe sous le pied du général Perón, et d'exclure celui-ci définitivement de la scène nationale. Toutefois, Lonardi est poussé vers la sortie moins de trois mois après sa prise de fonctions, remplacé par le général Aramburu, qui représente la faction la plus viscéralement antipéroniste de l'armée.

L'année suivante, le soulèvement de 1956 du général Juan José Valle (es) est réprimé dans le sang (es). Par ailleurs, la Jeunesse péroniste (JP) est fondée en 1957, prônant aussi la résistance à la dictature du général Aramburu. Toutefois, plusieurs membres de la CGT proposant une voie légaliste, tandis que la dictature enclenche un processus de normalisation. Depuis son exil à Montevideo, John William Cooke (es), bras droit de Perón, décide d'aller avec le courant et d'utiliser cette opportunité légale « en tant que moyen » [4]. La nouvelle tactique combine ainsi légalité et violence, avec un « horizon insurrectionnel » et, comme but ultime, le retour de Perón [4].

Progressivement, la majorité du péronisme syndical, en particulier dans les grandes organisations, se concentra sur les objectifs de lutte économique - le climat de la dictature étant particulièrement défavorable aux intérêts des travailleurs - quitte à perdre de vue les objectifs politiques (i.e. le retour de Perón) [4]. Une ligne plus conciliante avec le régime, prête à négocier, se renforça ainsi, devenant majoritaire dans les années 1960 [4]. La figure du dirigeant syndical Augusto Vandor (es) symbolise alors cette ligne, le métallurgiste lançant le slogan d'un « péronisme sans Perón » et devenant le principal adversaire, au sein du mouvement péroniste, de Perón lui-même, lui disputant la direction de celui-ci.

La ligne plus « dure » souffrit, quant à elle, des défaites des grèves de 1959-1960, de la crise économique, du plan contre-insurrectionnel CONINTES du gouvernement radical (es) d'Arturo Frondizi (1958-1962) en mars 1960, et de l'influence grandissante de la bureaucratie syndicale, représentée par Augusto Vandor (es) [4].

De 1973 à la dictature[modifier | modifier le code]

Durant toutes ses années, le péronisme est resté marqué par son caractère hétérogène[5] , rassemblant de l'extrême-gauche (les Montoneros, qui disputent la direction du mouvement à Perón dans les années 1970, tout en s'y déclarant fidèle; les Fuerzas Armadas Peronistas, FAP, et les Fuerzas Armadas Revolucionarias, FAR... tous furent soutenus, à un moment ou un autre, par Perón) à l'extrême-droite (Concentración Nacional Universitaria, Triple A), en passant par des organisations plus centristes, telles que l'Organización Única del Trasvasamiento Generacional (OUTG), considéré par Perón comme l'arrière-garde du mouvement et intégrant des figures telles que Jorge Bergoglio, l'actuel pape François, ou la philosophe Amelia Podetti [6].

Très affaibli par la contestation sociale, symbolisée par le Cordobazo de 1969 et d'autres soulèvements similaires, la dictature dite de la « Révolution argentine » est contrainte d'accepter la tenue d'élections, qui se tiennent en mars 1973 [3]. Le candidat péroniste Hector Campora est élu, le péronisme remportant par ailleurs la majorité des sièges... à l'exception notable de Buenos Aires, où le candidat radical Fernando de la Rúa l'emporte face au candidat du FREJULI, Marcelo Sánchez Sorondo, probablement en raison du passé fasciste de ce dernier, qui ne s'en cache guère [3],[7],[8].

Dans le même temps, les tensions internes au mouvement péroniste s'intensifient, avec la prise du pouvoir au sein du Parti justicialiste par l'extrême-droite d'Isabel Perón et de José Lopez Rega, le fondateur de l'escadron de la mort dénommé « Triple A ». De fête espérée, le retour du général se transforme en tragédie lors du massacre d'Ezeiza de juin 1973. Après la démission forcée de Campora, le général Perón est élu président en septembre 1973, avec sa femme Isabel comme vice-présidente. Plusieurs nationalistes rejoignent alors le mouvement péroniste: outre Marcelo Sanchez Sorondo, on peut citer Basilio Serrano et l'historien José Mariá Rosa, nommés ambassadeurs après mars 1973 [8].

Après la mort de Perón, le , certains péronistes, proches des Montoneros, fondèrent le Parti péroniste authentique, dont Oscar Bidegain, gouverneur de la province de Buenos Aires de 1973 à 1974, Ricardo Obregón Cano (es), gouverneur de la province de Córdoba de 1973 à 1974, et proche d'Hector Campora, ou encore Miguel Bonasso (es) (aujourd'hui député) ou le poète Juan Gelman.

La transition démocratique[modifier | modifier le code]

Mars 2004, le Président Néstor Kirchner observe le retrait du portrait du général Reynaldo Bignone à l'École de Mécanique de la Marine (ESMA), le plus grand centre de torture de la « guerre sale ».

Après les élections de 1983, remportées haut la main par l'Union civique radicale (UCR), Raúl Alfonsín accédant à la présidence, le Parti justicialiste se réorganisa, éloignant en particulier certains péronistes de droite, tels que Herminio Iglesias (es), candidat à la gouvernance de Buenos Aires en 1983, qui avait brûlé à la fin de la campagne de 1983 un cimetière recouvert d'un drapeau de l'UCR, suscitant l'indignation publique. Le courant réformateur était dirigé par Carlos Grosso, Carlos Menem et Antonio Cafiero, qui profitèrent du peu de participation de la base pour mettre en avant un programme néolibéral qui tendait, sinon à achever, du moins à vider de tout contenu réel - pour autant que celui-ci en ait eu un, de contenu univoque [9] - le péronisme.

Dans les années 1990 et 2000, y compris après la crise de 1998-2001 et le cacerolazo, plusieurs tentatives furent faites pour recréer la Jeunesse péroniste, mais aucune ne parvint à regrouper l'ensemble des organisations de jeunesse péronistes, toutes se limitant à suivre un courant ou un autre du Parti justicialiste.

En 2008, l'ex-militant de la JP Néstor Kirchner, qui laissa la place après l'élection présidentielle d'octobre 2007 à sa femme Cristina, devint président du Parti, et y créa le Secrétariat à la Jeunesse, dont la création avait été plusieurs fois proposée et repoussée. Celui-ci est dirigé par Juan Cabandié, un militant né dans les locaux de l'ESMA (école militaire), ayant été l'un des bébés kidnappés de la dictature, qui ne connut ses parents réels, des militants assassinés, qu'à l'âge de 26 ans.

Dirigeants du Parti Justicialiste[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Discours d'Eva Peron du 26 juillet 1949
  2. Sur la piste des derniers nazis
  3. a, b et c Alain Rouquié, « Le vote péroniste en 1973 », in Revue française de science politique, 24e année, n°3, 1974. pp. 469-499.
  4. a, b, c, d et e Marcelo Raimundo, En torno a los orígenes del peronismo revolucionario. El Movimiento Revolucionario Peronista. (1964-1966), 17 p., sur le site de l'Université nationale de Cuyo
  5. Pour une étude comparée des différents mouvements se réclamant du péronisme , on peut consulter le site (en castillan ) Ruinas Digitales qui présente sous forme numérisée des revues proches des Montoneros ( El Descamisado et La Causa Peronista ) ou même son organe officiel (Evita Montonera) . De l'autre coté du spectre politique , on consultera El Caudillo(droite péroniste). La lecture de Moviemiento permettra de compléter le tour d'horizon des revues péronistes en présentant des opinions de centre-gauche. Le site Ruinas Digitales est un projet réalisé par des étudiants en sciences politiques de l' Université de Buenos Aires
  6. Humberto Cucchetti (2007), « De la resistencia peronista al comunitarismo católico: un linaje de conversión católica en trayectorias justicialistas. », in Nuevo Mundo Mundos Nuevos (revue de l'EHESS), Debates, 2007.
  7. La hora triste de Fernando, Los Andes, 21 décembre 2001
  8. a et b David Rock, Authoritarian Argentina: The Nationalist Movement, Its History and Its Impact, 1995, p. 221 [lire en ligne]
  9. Voir la thèse récente d'Ernesto Laclau, qui compare le péronisme à un signifiant vide, lequel fait l'objet d'affrontements politiques et idéologiques pour lui donner un contenu effectif (E. Laclau, La razón populista, FCE, Buenos Aires, 2005 (version fr. : La Raison populiste, Paris, Seuil, 2008. Compte-rendu par Evelyne Grossman dans La Vie des idées, Vous avez dit « populisme » ?, 19 mai 2008. Voir aussi Marc Saint-Upéry, Margot Geiger, Argentine: le retour à la normale, 17 nov. 2006 (originellement publié en français dans Mouvements, n°47/48, septembre-décembre 2006.