Clémence Royer

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Royer.
Clémence Royer (1830-1902), photographiée à l'âge de 35 ans par Nadar.

Clémence Augustine Royer, née le 21 avril 1830 à Nantes, morte le 6 février 1902 à Neuilly-sur-Seine est une philosophe et scientifique française. Elle fut à la fin du XIXe siècle une figure du féminisme et de la libre pensée. On lui doit notamment la première traduction en français de L'Origine des espèces de Charles Darwin et d'avoir ainsi introduit en France le darwinisme, en 1862.

Résumé biographique[modifier | modifier le code]

Elle est issue d'une famille catholique et légitimiste qu’elle reniera par la suite. À l'âge de 10 ans, elle est placée par ses parents dans un couvent au Mans où elle reçoit une éducation religieuse. Lorsqu'elle perd son père, elle est âgée de 19 ans et doit alors subvenir à ses besoins en travaillant comme gouvernante. Elle profite des bibliothèques de ses employeurs pour lire avec passion des ouvrages philosophiques et parfaire une formation d'autodidacte. Elle s'intéresse à l'anthropologie, à l'économie politique, à la biologie et à la philosophie. En 1860, elle s'établit à Grandvaux en Suisse, dans la campagne des environs de Lausanne et commence à donner des cours de logique. C'est là qu'elle fait la connaissance de l'économiste Pascal Duprat avec qui elle vivra par la suite en union libre[1]. En 1863, elle obtient avec Proudhon le premier prix d'un concours sur le thème de la réforme de l'impôt et de la dîme sociale.

En 1870, elle devient la première femme à être admise à la Société d’anthropologie de Paris, fondée onze années auparavant par Paul Broca. Elle y fera de nombreuses communications et y défendra avec vigueur ses positions non conventionnelles. Féministe convaincue, elle milite pour l'instruction des femmes et pour la philosophie populaire : en 1881, elle fonde la Société des études philosophiques et morales, pour en faire une « école mutuelle de philosophie ». Se méfiant des utopistes socialistes, elle déclare : « pas d'utopie ni de rêve, mais un savoir réel des choses ». Elle collabore au Journal des femmes et à La Fronde, avec Marguerite Durand et « la grande Séverine ». Son Cours de philosophie naturelle est une tentative d'inspiration encyclopédique de réaliser une « synthèse scolaire ». Cofondatrice de la première obédience maçonnique mixte, « Le Droit humain », elle est décorée de la Légion d'honneur, le 17 novembre 1900[2].

La traduction de L'Origine des espèces[modifier | modifier le code]

Première édition (1862)[modifier | modifier le code]

Charles Darwin était impatient de voir son livre traduit en français, mais on ne connaît pas exactement quelles négociations ont abouti à ce que la première traduction française de L'Origine des espèces soit finalement confiée à Clémence Royer. Darwin avait d’abord sollicité Louise Belloc, mais elle avait décliné son offre, considérant le livre comme trop technique. Darwin a été également démarché par Pierre Talandier, mais ce dernier fut incapable de trouver un éditeur.

Clémence Royer connaissait bien les ouvrages de Lamarck et de Malthus et s’est rendue compte de l'importance de l'ouvrage de Darwin. Elle fut probablement encouragée par ses étroites relations avec l'éditeur Guillaumin, qui publia les trois premières éditions françaises de L'Origine des espèces.

Par une lettre du 10 septembre 1861, Darwin demanda à Murray, son éditeur en Angleterre, d'envoyer une copie de la troisième édition originale de L'Origine des espèces à « Mlle Cl. Royer […] en vue d'un accord avec un éditeur pour une traduction française ». René-Édouard Claparède, un naturaliste suisse de l'université de Genève qui fit une recension favorable de L'Origine des espèces pour la Revue Germanique, offrit d'aider Clémence Royer pour la traduction des termes techniques de la biologie.

Elle outrepassa largement son rôle de traductrice en ajoutant à l’édition française une longue préface (40 pages) dans laquelle elle livrait son interprétation personnelle de l’ouvrage, ainsi que des notes de bas de page où elle commentait le texte de Darwin. Dans sa préface, véritable pamphlet positiviste consacré au triomphe du progrès de la science sur l’obscurantisme, elle s’attaque vigoureusement aux croyances religieuses et au christianisme, argumente en faveur de l’application de la sélection naturelle aux races humaines et s’alarme de ce qu’elle considère comme les conséquences négatives résultant de la protection accordée par la société aux faibles. Elle dénonce une société où le faible prédomine sur le fort sous prétexte d’une « protection exclusive et inintelligente accordée aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, à tous les disgraciés de la nature ». Ces idées eugénistes avant l’heure (le terme est inventé par le cousin de Darwin, Francis Galton, en 1883) lui valurent une certaine notoriété.

Elle modifia également le titre pour le faire correspondre à ses vues sur de la théorie de Darwin : l’édition de 1862 fût ainsi intitulée De l'origine des espèces ou des lois du progrès chez les êtres organisés. Ce titre, ainsi que la préface, mettaient en avant l’idée d’une évolution tendant vers le « progrès », qui était en fait plus proche de la théorie de Lamarck que des idées contenues dans l’ouvrage de Darwin.

Clémence Royer a donc projeté sur L'Origine des espèces (qui ne traite nullement des origines de l’homme, de l’application de la sélection naturelle aux sociétés humaines et moins encore du progrès dans la société industrielle du XIXe siècle) ses propres idées et aspirations.

En juin 1862, après qu’il eut reçu un exemplaire de la traduction française, Darwin écrivit une lettre au botaniste américain Asa Gray : « J’ai reçu il y a deux ou trois jours la traduction française de L'Origine des espèces par Mlle Royer, qui doit être une des plus intelligente et des plus originale femme en Europe : c’est une ardente déiste qui hait le christianisme, et qui déclare que la sélection naturelle et la lutte pour la vie vont expliquer toute la morale, la nature humaine, la politique, etc. !!! Elle envoie quelques sarcasmes curieux et intéressants qui portent, et annonce qu’elle va publier un livre sur ces sujets, et quel étrange ouvrage cela va être. » (Lettre de Ch. Darwin à Asa Gray du 10-20 juin 1862)

Par contre, un mois plus tard, Darwin fait part de ses doutes au zoologiste français Armand de Quatrefages : « J’aurait souhaité que la traductrice connaisse mieux l’histoire naturelle ; ce doit être une femme intelligente, mais singulière ; mais je n’avais jamais entendu parler d’elle avant qu’elle se propose de traduire mon livre. » (Lettre de Ch. Darwin à Armand de Quatrefages du 11 juillet 1862) Il était insatisfait des notes de bas de page de Clémence Royer, et s’en est plaint dans une lettre au botaniste anglais Joseph Hooker : « Presque partout dans L'Origine des espèces lorsque j’exprime un grand doute, elle ajoute une note expliquant le problème ou disant qu’il n’y en a pas ! Il est vraiment curieux de voir quelle sorte de vaniteux personnages il y a dans le monde… » (Lettre de Ch. Darwin à Joseph Hooker du 11 septembre 1862)

Deuxième et troisième éditions (1866, 1870)[modifier | modifier le code]

Pour la deuxième édition de la traduction française, publiée en 1866, Darwin suggéra à Clémence Royer plusieurs modifications et corrigea quelques erreurs. L’expression « les lois du progrès » fut retiré du titre pour le rapprocher de l’original anglais : L'Origine des espèces par sélection naturelle ou des lois de transformation des êtres organisés. Dans la première édition, Clémence Royer avait traduit natural selection par « élection naturelle », mais pour cette nouvelle édition, cela fut remplacé par « sélection naturelle » avec une note de bas de page où la traductrice expliquait toutefois qu’« élection » était en français l’équivalent de l’anglais selection et qu’elle adoptait finalement le terme « incorrect » de « sélection » pour se conformer à l’usage établit par d’autres publications.

Dans l’avant-propos de cette deuxième édition, Clémence Royer tenta d’adoucir les positions eugénistes exposées dans la préface de la première édition (reproduite en intégralité), mais ajouta un plaidoyer en faveur de la libre pensée et s’en prenait aux critiques qu’elle avait reçues de la presse catholique. En 1867, le jugement de Darwin était déjà nettement plus négatif : « L’introduction a été pour moi une surprise totale, et je suis certain qu’elle a nui à mon livre en France. » (cité par D. Becquemont in Ch. Darwin, L’Origine de espèces, éd. Flammarion-GF, 2008)

Clémence Royer publia enfin une troisième édition[3] en 1870 sans en avertir Darwin. Elle y ajouta encore une préface où elle critiquait vertement la « théorie de la pangenèse » que Darwin avait avancé dans son ouvrage de 1868, Les variations des animaux et des plantes à l’état de domestication. Cette nouvelle édition n’incluait pas les modifications introduites par Darwin dans les 4e et 5e éditions anglaises. Lorsque Darwin appris l’existence de cette troisième édition, il écrivit à l’éditeur français Reinwald et au naturaliste genevois Jean-Jacques Moulinié qui avaient déjà traduit et publiés Les variations… pour mettre au point une nouvelle traduction à partir de la 5e édition.

Le sens de l’interprétation de Clémence Royer[modifier | modifier le code]

Unbalanced scales.svg Cette section ne respecte pas la neutralité de point de vue. Considérez son contenu avec précaution. Discutez-en en page de discussion.
Pour lancer la procédure de résolution du problème, remplacez ce bandeau par {{Désaccord de neutralité}}.

L’enthousiasme de Clémence Royer pour l’ouvrage de Darwin constitue un des innombrables exemples du fait que les idées de ce dernier sont devenues populaires moins pour leur valeur scientifique que du fait qu’elles entraient en résonance idéologique avec les aspirations et les valeurs de certaines franges de la société capitaliste et industrielle du XIXe siècle.

On touche là le ressort de ce qu’il est convenu d’appeler la « révolution darwinienne » : le mécanisme de la sélection naturelle venait justifier et légitimer les transformations socio-économiques impulsées par le capitalisme industriel.

Cette révolution est, notamment en Angleterre, une révolte de la bourgeoisie industrielle et commerçante contre les vieilles structures féodales et aristocratiques et l’hypocrisie de l’Église. La bourgeoisie britannique, qui en à peine une cinquantaine d’années s’est considérablement enrichie, ne veut surtout pas d’une révolution à la française. Au contraire, elle a établi sa prospérité sur l’expropriation des classes populaires et sur l’exploitation des classes ouvrières en abrogeant de nombreuses lois et institutions qui protégeaient leurs traditions et coutumes. Elle cherche donc à s’affirmer en tant que classe dominante par d’autres moyens que politiques, et le darwinisme va lui fournir une justification “scientifique” : contre les valeurs et le paternalisme de l’aristocratie et de l’Église, le mécanisme de la sélection naturelle affirme que la domination sociale est le produit d’une impitoyable compétition entre égaux, où seuls les meilleurs l’emportent.

En France, après la fin de la révolution française, les institutions républicaines et la démocratie parlementaire assurent la légitimité d’une bourgeoisie plus commerçante qu’industrielle. C’est plutôt l’aile ultra-progressiste de l’intelligentsia qui, contre le conformisme et le philistinisme de cette bourgeoisie bien installée, a besoin de s’affirmer comme encore plus révolutionnaire en se réclamant de la science et du progrès.

Clémence Royer s’inscrit en plein dans ce contexte, cherchant à en radicaliser les oppositions : « La doctrine de M. Darwin, c'est la révélation rationnelle du progrès, se posant dans son antagonisme logique avec la révélation irrationnelle de la chute. Ce sont deux principes, deux religions, en lutte, une thèse et une antithèse dont je défie l'Allemand, le plus expert en évolutions logiques, de trouver la synthèse. C'est un oui et un non bien catégoriques entre lesquels il faut choisir, et quiconque se déclare pour l'un est contre l'autre. Pour moi, mon choix est fait : je crois au progrès. » (Conclusion de la préface de 1862)

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Clémence Royer a laissé une œuvre abondante et diverse comprenant des études philosophiques, d’économie politique, d’histoire et de préhistoire et de nombreux sujets annexes (dont une étude du système pileux chez l’homme).
  • Clémence Royer. Les rites funéraires aux époques préhistoriques et leur origine. Paris, Typographie A. Hennuyer, 1876.
  • Clémence Royer : son autobiographie

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Aline Demars. Clémence Royer l’intrépide. La plus savante des savants. Paris : L’Harmattan, 2005.
  • Claude Blanckaert. L’anthropologie au féminin : Clémence Royer (1830-1902) », Revue de Synthèse, 3e série, no 105, janvier-mars 1982, p. 23-38.
  • Geneviève Fraisse. Clémence Royer. Philosophe et femme de sciences. Paris : La Découverte, 1985
  • Charles Letourneau, 1897 (à propos de la préface)
  • (en) Joy Harvey. Almost a Man of Genius: Clémence Royer, feminism and nineteenth-century science. Rutgers University Press, New Brunswick; 1997, (ISBN 0-8135-2397-4)

Postérité et hommages[modifier | modifier le code]

Une rue du premier arrondissement de Paris, une rue nantaise, ainsi qu'un lycée situé en Haute-Garonne à Fonsorbes et un collège de Montpellier, portent son nom. Jean-Pierre Vibert a ainsi baptisé cette rose Clémence Royer.

Lien externe[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Micheline Dumont. Recherches féministes, vol. 19, no 2, 2006, p. 161-163. texte disponible en ligne
  2. Aline Demars. Clémence Royer l’intrépide, p. 115.
  3. De l'origine des espèces par sélection naturelle, ou Des lois de transformation des êtres organisés (3e édition) / par Ch. Darwin ; traduction de Mme Clémence Royer avec préface et notes du traducteur disponible sur Gallica