Aryanisation

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Ancré dans la propagande nazie qui prétendait à l’existence d’une race supérieure dite aryenne, le néologisme aryanisation désigne l’expropriation totale des Juifs en Allemagne ainsi qu’en Autriche pendant la période du nazisme, et par extension les spoliations endurées par les Juifs de toute l'Europe occupée pendant la Shoah. Dans un sens plus large, sont également rangés sous le terme « aryanisation » d’autres aspects de l’exclusion des Juifs par les nazis, tels que leur élimination de la vie culturelle ou scientifique.

Personnes d'origine juive forcées de marcher en colonne derrière une étoile de David, en Allemagne nazie durant les pogroms du 9 au 10 novembre 1938.

Racket organisé des Juifs sous le IIIe Reich[modifier | modifier le code]

Depuis le 1er janvier 1938, toute activité commerciale (commerce de détail, artisanat, toute offre de biens et de services) était interdite aux Juifs. Jusqu’à l’automne de cette même année, plus de la moitié des quelque 100 000 entreprises de propriétaires juifs sont saisies. Celles qui restent sont alors liquidées ou remises par coercition à de nouveaux propriétaires non juifs (donc « aryanisées »), conformément au « Décret pour l’élimination des Juifs de la vie commerciale allemande » du 12 novembre 1938 (Verordnung zur Ausschaltung der Juden aus dem deutschen Wirtschaftsleben), dont Hermann Göring fut le maître-d'œuvre. Les produits de l’expropriation étant confisqués au profit du Reich, les propriétaires légitimes se sont retrouvés ruinés pour la plupart. De plus, tous les employés juifs sont licenciés.

Certaines des entreprises « aryanisées », qui ont généralement été vendues bien au-dessous de leur juste valeur, ont fortement contribué à l’essor économique de l’après-guerre, ce qui donne un goût amer au fameux « miracle économique ».

Aryanisation en Europe occupée[modifier | modifier le code]

Une forme d'aryanisation « spontanée » exista partout en Europe, lorsqu'après l'arrestation des Juifs, un certain nombre de leurs voisins n'hésitaient pas à piller leurs maisons et leurs appartements. Lors de la grande rafle du Vel'd'Hiv' (juillet 1942), le jeune Maurice Rajsfus, échappé du lieu d'internement et revenu dans l'appartement familial vide, découvrit le concierge en train de le piller.

À Amsterdam, d'où furent déportés sans retour 66 000 Juifs hollandais, l'entreprise Puls se tailla vite une sinistre réputation en venant déménager les biens des victimes de leurs appartements vides. Le verbe pulsen entra même dans le langage courant.

Une forme systématique et planifiée fut réservée à l'Europe de l'Est. Lire à ce sujet l'article Generalplan Ost.

Aryanisation en France[modifier | modifier le code]

Affiche apposée après octobre 1940, dans l'Aisne, sur les commerces juifs, dans le cadre de la politique d'aryanisation, indiquant la nomination d'un commissaire-gérant aryen. (Archives départementales de l'Aisne)

Le terme est également utilisé par des historiens au sujet de la spoliation des Juifs français, menée conjointement et concurremment par l'occupant allemand et le Régime de Vichy. Elle fit suite à la loi du 22 juillet 1942 de l’État français, qui elle-même faisait suite à « l'aryanisation » décidée par les Allemands à l'automne 1940 en zone occupée. Longtemps négligée, la spoliation des biens juifs est devenue un champ de recherche très développé à partir des années 1990.

La dépossession des Juifs fut d'emblée inscrite au cahier des charges du Commissariat général aux questions juives, créé le 29 mars 1941 et dirigé par Xavier Vallat puis Darquier de Pellepoix. Dès l'été 1940, les divers services allemands s'employaient également activement à dérober les biens juifs. L'ambassadeur Otto Abetz profita ainsi de l'exode pour faire main-basse sur les collections d'art des propriétaires juifs absents. Fin 1941, les Allemands frappèrent la communauté juive française d'une amende exorbitante d'un milliard de francs, à payer entre autres sur la vente de biens juifs, et gérée par la Caisse des dépôts et consignations.

L'historien Henry Rousso estime à 10 000 le nombre d'entreprises aryanisées[1]. On compta 50 000 nominations d'un administrateur de biens juifs sous l'Occupation. Dès 1940, 50 % de la communauté juive fut privée des moyens d’existence normaux, en vertu des lois de Vichy prohibant l'exercice de nombreux métiers aux Juifs ainsi que des ordonnances allemandes[2].

Entreprises françaises aryanisées: Galeries Lafayette, éditions Nathan, Calmann-Lévy, Cluny, Ferenczi et Delage. L'aryanisation toucha aussi la presse, le cinéma, les théâtres (ainsi le Théâtre des Ambassadeurs à Paris, le théâtre Sarah-Berhardt étant rebaptisé quant à lui Théâtre de la Cité). Elle n'épargna pas l'industrie : à Saint-Denis, par exemple 10 % des entreprises chimiques de cette importante ville industrielle furent concernés. Elle s'étendit bien au-delà d'une simple volonté de « réduire l'influence juive », que la propagande antisémite avait mise en avant bien avant la guerre : dans l'Est parisien, on aryanisa aussi d'innombrables et fort modestes boutiques de coiffure, de tailleurs ou de fripiers... L'historien Florent Le Bot en décrit précisément les ressorts dans son étude sur la branche du cuir en montrant comment la participation à la dépossession de concurrents vient s'inscrire dans une histoire de branche et une histoire française quelque peu cahotantes de 1930 à 1950, entre l'embellie des années 1920 et la dynamique des Trente Glorieuses.

Le PDG de la Société générale, Henri Ardant, joua un rôle moteur dans l'aryanisation des banques, ainsi que d'autres secteurs dans lesquels sa banque possédait des intérêts (la chaussure notamment).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Spécifiquement sur l'aryanisation et les restitutions :

  • Laurent Douzou, Voler les Juifs. Lyon 1940-1944, Paris, Hachette-Littératures, 2002
  • Alexandre Doulut, La spoliation des biens juifs en Lot-et-Garonne, Narosse, Editions d'Albret, 2005
  • Jean-Marc Dreyfus, Pillages sur ordonnance : aryanisation et restitution des banques en France : 1940-1953, Paris, Fayard, 2003
  • C. Goschler, P. Ther, C. Andrieu (dir.), Spoliations et restitutions des biens juifs, Europe XXe siècle, Paris, Autrement, 2007
  • Martin Jungius, Un vol organisé : L'Etat français et la spoliation des biens juifs 1940-1944 (ISBN 978-2847346893)[3]
  • Florent Le Bot, La fabrique réactionnaire. Antisémitisme, spoliations et corporatisme dans le cuir (1930-1950), Paris, Presses de Sciences PO, 2007
  • Philippe Verheyde, Les mauvais comptes de Vichy. L’aryanisation des entreprises juives, Perrin, 1999
  • http://www.pressesdesciencespo.fr/livre/?GCOI=27246100584830&fa=sommaire
  • http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=05&rub=comptes-rendus&item=70

Plus généralement :

  • Tal Bruttmann, Au bureau des affaires juives. L'administration française et l'application de la législation antisémtie '1940-1944), paris La Découverte, 2006
  • Laurent Joly, Vichy dans la solution finale. Le Commissariat aux Questions Juives, 2006.
  • Jean Laloum, Les Juifs dans la banlieue parisienne des années 1920 aux années 1950, Paris, CNRS Éditions, 1998
  • Barbara Lambauer, Otto Abetz et les Français, ou l'envers de la politique de collaboration, Fayard, 2001
  • Michel Margairaz (dir.), Banques, Banque de France et seconde guerre mondiale, A. Michel, 2002
  • Renaud de Rochebrune et Jean-Pierre Hazara, Les Patrons sous l'Occupation, Odile Jacob, 1995

Filmographie[modifier | modifier le code]

  • Le Dernier métro (1980), de François Truffaut, avec Gérard Depardieu et Catherine Deneuve, relate l'histoire sous l'Occupation d'un théâtre parisien prétendument aryanisé, que son directeur juif tente de continuer à diriger grâce à son épouse, depuis sa cachette au fond de la cave.
  • Monsieur Klein (1976), film de Joseph Losey avec Alain Delon dans le rôle titre.
Un jour de 1942, M. Klein a la surprise, lui qui n’était pas juif, de découvrir sur le pas de sa porte, un périodique juif, semblant lui être adressé. À force de recherche, il découvre l’existence d’un Robert Klein, traqué par les autorités de Vichy. Très vite, du fait, à la fois de la « législation » de Vichy, mais aussi de l’indifférence et de l’antisémitisme ambiants, le sort de ces deux hommes est appelé à se confondre.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Vichy. L'événement, la mémoire, l'histoire, p. 148 sq.
  2. chiffres cités par Olivier Wieviorka ("La vie politique sous Vichy", in La République recommencée, dir. S. Berstein)
  3. titre allemand: Der verwaltete Raub. Die « Arisierung » der Wirtschaft in Frankreich, 1940-1944, Ostfildern, Thorbecke 2007 (dissertation), ISBN 978-3-7995-7292-7