Pogroms de Kichinev

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Herman S. Shapiro. Kishinever shekhita, elegie (Élégie du massacre de Kichinev. New York: Asna Goldberg, 1904). Collection Irene Heskes. L'illustration au centre de cette élégie dépeint le massacre de Kichinev de 1903.
Cérémonie de « funérailles » de rouleaux de Torah qui furent endommagés durant les pogroms de Kichinev.

Les pogroms de Kichinev sont deux émeutes antisémites qui se sont déroulées à Kichinev/Chișinău, capitale de la Bessarabie alors russe (maintenant capitale de la Moldavie) le 6 et 7 avril 1903 et le 19 et 20 octobre 1905. Ils font partie des deux vagues de pogroms, la première due à des journalistes antisémites, la seconde à l'antisémitisme du clergé chrétien, qui ont simultanément affecté Odessa et plusieurs shtetls de Podolie.

Premier pogrom (1903)[modifier | modifier le code]

Le premier pogrom a pour origine la découverte le 6 février 1903 du cadavre d'un jeune garçon chrétien, Mikhaïl Rybachenko, dans la ville de Dubăsari, située à environ 30 kilomètres au nord de Chișinău. Bien qu'il soit clair que l'enfant a été tué par un parent, qui sera d'ailleurs arrêté plus tard, le journal de langue russe, Бессарабец (Bessarabetz, signifiant « Bessarabien »), publié par Pavel Krushevan, insinue qu'il a été tué par les Juifs. Un autre journal, Свет (Svet, « Lumière »), recourt à l'accusation séculaire de crime rituel contre les Juifs, affirmant que le garçon a été tué pour utiliser son sang dans la fabrication de la matza).

Ce premier pogrom s'étend sur trois jours d'émeutes contre les Juifs, et les victimes seront nombreuses : 47 Juifs tués (d'autres rapports font état de 49 tués), 92 grièvement blessés, plus de 500 légèrement blessés et 700 maisons et boutiques pillées et détruites. Le journal The Times de Londres publie une dépêche falsifiée de Viatcheslav Plehve, alors chargé de mission du ministère russe de l'Intérieur auprès du gouverneur de Bessarabie, qui aurait prétendument donné l'ordre de ne pas réprimer les émeutiers[1], mais ce qui est certain est que la police et l'armée ne sont intervenues pour stopper les émeutes que le troisième jour. Cette non-intervention durant deux jours peut laisser penser que le pogrom a été commandité ou tout du moins toléré par l'état.

Le Président des États-Unis Theodore Roosevelt au tsar Nicolas II de Russie : "Arrêtez votre cruelle oppression des Juifs." Une lithographie concernant le premier pogrom de Kichinev. (Bibliothèque du Congrès)

Le New York Times décrit le premier pogrom de Kichinev :

« Les émeutes anti-juives de Kichinev, Bessarabie, sont pires que ce que le censeur autorisera de publier. Il y a eu un plan bien préparé pour le massacre général des Juifs le jour suivant la Pâques russe. La foule était conduite par des prêtres, et le cri général, "Tuons les Juifs", s'élevait dans toute la ville. Les Juifs furent pris totalement par surprise et furent massacrés comme des moutons. Le nombre de morts s'élève à 120 et les blessés à environ 500. Les scènes d'horreur pendant le massacre sont indescriptibles. Les bébés furent littéralement déchiquetés par la foule frénétique et assoiffée de sang. La police locale ne fit aucune tentative pour arrêter le règne de la terreur. Au coucher du soleil, des piles de cadavres et de blessés jonchaient les rues. Ceux qui purent échapper au massacre se sont sauvés, et la ville est maintenant pratiquement vidée de ses Juifs[2]. »

Le nombre des victimes s'établit en réalité à environ 49 tués.

En 1904, Isidore Singer, le fondateur de la Jewish Encyclopedia, a publié Russia at the Bar of the American People (New York) pour alerter l'opinion publique américaine à propos de ce pogrom.

Second pogrom (1905)[modifier | modifier le code]

Un second pogrom s'est déroulé le 19 et 20 octobre 1905. Cette fois, les émeutes débutèrent par des manifestations politiques contre le Tsar, mais se retournèrent contre les Juifs, partout où ils pouvaient se trouver. À la fin des émeutes, 19 Juifs avaient été tués et 56 autres blessés. Les ligues juives d'autodéfense, mises en place après le premier pogrom, réussirent à arrêter certaines des violences, mais étaient numériquement inférieures.

Réactions aux pogroms[modifier | modifier le code]

Une pétition rejetée par le Tsar de Russie, envoyée par des citoyens américains en 1903 (maintenant conservée aux Archives nationales US).

Après le premier pogrom, en dépit du tollé mondial, il n'y eut que très peu de condamnations par la justice russe : deux hommes furent condamnés à des peines de sept et cinq ans de prison, et vingt-deux autres furent condamnés à une ou deux années de réclusion. Ces pogroms convainquirent des milliers de Juifs russes à quitter la Russie pour l'Ouest et éventuellement pour la Palestine, alors ottomane. Ainsi, ces pogroms devinrent un argument mobilisateur pour les premiers sionistes, et plus particulièrement par ce qui deviendra le Parti sioniste révisionniste, inspirant les premières ligues d'autodéfense, sous la direction de leaders comme Vladimir Jabotinsky.

Mais des protestations émanèrent aussi des juifs antisionistes du Bund qui organisèrent des meetings dans toutes les grandes villes de la zone de résidence, fustigeant la complicité de la police, demandant à ses sections de constituer des groupes armés d'autodéfense : « A la violence doit répondre la violence, d'où qu'elle vienne ». La résolution du 5e Congrès du Bund affirmait « la conviction que seul le combat commun du prolétariat de toutes les nationalités détruira les racines qui ont permis de tels événements »[3].

Un grand nombre d'artistes et d'écrivains ont traité des pogroms de Kichinev. Des auteurs russes comme Vladimir Korolenko ont écrit sur le pogrom de 1903 dans:(en) House 13, tandis que Tolstoï et Gorki écrivirent des condamnations blâmant le gouvernement russe, une attitude qui change par rapport aux pogroms des années 1880, où la plupart de l'intelligentsia russe était restée silencieuse. Ces massacres eurent aussi un impact important sur l'art et la littérature juive. Le dramaturge Max Sparber prit le pogrom de Kichinev comme sujet pour une de ses premières pièces. Le poète Haim Bialik écrivit dans "La Ville du massacre" au sujet de l'apparente passivité des Juifs en face des émeutiers:

"Tu verras de tes yeux les lieux où se cachèrent
Les lâches descendants des glorieux Maccabées…
Ils avaient fui comme des rats,
Ils s’étaient terrés comme des fourmis
Et ils moururent d’une mort de chiens…
La honte est toute aussi grande que la douleur,
Et peut-être même est-elle plus grande encore"

Après cela, Bialik soutiendra à fond la création des ligues d'autodéfense.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. (en) YIVO Institute for Jewish Research: Pogroms
  2. (en): "Jewish Massacre Denounced", New York Times, 28 avril 1903, p 6.
  3. Henri Minczeles, Histoire générale du Bund, Un mouvement révolutionnaire juif, Éditions Denoël, Paris, 1999, p.95 à 97.

Références[modifier | modifier le code]