Nuit des poètes assassinés

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Pendant la Seconde Guerre mondiale, des intellectuels juifs soviétiques, le plus souvent d'expression yiddish avaient formé le Comité antifasciste juif à partir de 1942. L'objectif du comité était de diffuser de la propagande prosoviétique à des audiences étrangères et de collecter des fonds pour l'URSS auprès des Juifs du continent américain. À la fin de la guerre, le Comité antifasciste juif s'implique dans la recherche de documents sur la Shoah. Il se heurte alors à l'opposition stalinienne qui conduira à sa dissolution, à l'arrestation des artistes yiddish et à l'élimination des plus influents lors de la nuit des poètes assassinés (en russe : Ночь казненных поэтов) le 12 août 1952...

Staline et Israël[modifier | modifier le code]

En 1945, la population juive de l'URSS, reste numériquement importante, 3 millions de personnes et ceci malgré des pertes énormes causées par l'invasion allemande. Pensant pouvoir s'appuyer sur le futur État d'Israël et désirant contrecarrer les Britanniques réticents à la fondation de l'État hébreu, Staline décide dès 1947 d'apporter son soutien à la création du nouvel État. En octobre 1948, Golda Meir se rend en URSS. Elle assiste aux services de Rosh Hashana et de Yom Kippour à la grande synagogue de Moscou. Elle y est acclamée aux cris de : « Le peuple juif vivra ! ». Or, il se trouve qu'à ce moment le PC a entrepris la dénonciation d'une nouvelle déviation, le « cosmopolitisme ». Pour Staline, les acclamations en l'honneur de Golda Meir, alors que l'État d'Israël vient juste de naître sont une manifestation de nationalisme qu'il faut réprimer. Cette dénonciation prend rapidement une tournure de plus en plus ouvertement antisémite. De plus, début 1949, Israël accepte un prêt américain de 100 millions de dollars. Pour Staline, c'est le signe que le jeune État est prêt à se ranger dans le camp américain. Au milieu de l'année 1949, les signes de refroidissement entre Israël et l'URSS apparaissent.

La répression des intellectuels juifs[modifier | modifier le code]

Au même moment, les autorités entreprennent une répression envers les locuteurs, les intellectuels de langue yiddish et surtout sur le Comité antifasciste juif. Il est fait grief à ce dernier de se faire le porte-parole des Juifs soviétiques et non plus de faire de la propagande auprès des Juifs à l'extérieur de l'Union soviétique. Cette répression est la conséquence du durcissement du régime stalinien d'après guerre et l'accent mis sur les contraintes idéologiques. Sous la direction de Jdanov se développe une vaste offensive contre toute création de l'esprit dénotant les prétendues influences de l'étranger, du « formalisme » et de la « décadence occidentale ».

Le 7 janvier 1948, Solomon Mikhoels, président du Comité antifasciste juif prend l'avion pour Minsk. Son corps est retrouvé à Minsk, le 13 janvier dans une impasse. Sa mort est déguisée en accident de voiture. Mikhoels reçoit des funérailles d'État. Selon des documents recueillis par l'historien Gennady Kostyrtchenko, les organisateurs de l'assassinat sont L.M. Tsanava et S. Ogoltsov, et les meurtriers « directs » sont Lebedev, Krouglov et Choubnikov. Khrouchtchev affirmera qu'il a été assassiné sur l'ordre direct de Staline. Lev Cheinine, assistant du procureur lors des procès de Moscou, est chargé de l'enquête sur l'assassinat de Mikhoels mais il est dessaisi quelques mois plus tard de l'affaire et finit par être dénoncé pour nationalisme (il est lui aussi juif). Il est finalement arrêté en octobre 1951.

La dissolution du Comité antifasciste juif[modifier | modifier le code]

Dès mars 1948, le Comité est dénoncé auprès du comité central du PC. Son enthousiasme sioniste pour le jeune État d'Israël irrite. Le Comité antifasciste juif est ensuite invité à mettre en œuvre le départ des Juifs soviétiques vers le Birobidjan, la région autonome enclavée située au fin fond de la Sibérie que Staline a dévolue comme région nationale pour les Juifs. Mais il est impossible de convaincre les Juifs de s'installer dans cette province perdue. Au cours d'une réunion, en présence de Mikhaïl Souslov, Peretz Markish oppose un refus enflammé, rappelant les souffrances endurées par les Juifs pendant la guerre et déclarant : « On ne peut déplacer un peuple, l'arracher à ses racines historiquement formées avec sa terre natale, sa patrie. »

Ce refus scelle le sort du Comité antifasciste qui est dissous le 21 novembre 1948. Tous les journaux yiddish sont interdits, la maison d'édition yiddish Der Emes est fermée et son matériel est confisqué, les intellectuels juifs attendant dans l'angoisse leurs arrestations. Celles-ci ne surviennent que quelques semaines plus tard.

Les arrestations[modifier | modifier le code]

Le 23 décembre, Viktor Abakoumov, qui supervise la politique antijuive de Staline se rend au Théâtre juif de Moscou pour perquisitionner les archives personnelles de Mikhoels en compagnie d'Itzik Fefer, un poète yiddish, fidèle serviteur du parti et informateur pour le NKVD. Puis dans la nuit du 24 au 25, il arrête Fefer, dont il n'a plus besoin. Le lendemain le poète David Hofstein est arrêté. Le Théâtre juif est fermé avec comme motif « non rentable ». Le 26 janvier 1949, Staline fait arrêter Simon Lozovski, un membre juif influent membre de comité central et du Comité antifasciste, et les membres importants du Comité dont les poètes Peretz Markish et David Bergelson, l'interprète Lina Stern. Dix des quinze arrêtés sont membres du parti communiste. Toutes les arrestations sont clandestines. Personne ne sait à l'époque ce qu'ils deviennent. Les condamnations à de longues peines se multiplient pour les raisons les plus mineures. Même Polina Jemtchoujina, la femme juive de Molotov, est emprisonnée. Celui-ci perd sa place privilégiée au Politburo. Le 27 janvier, la Pravda commence à publier une série d'articles critiques où elle dénonce des critiques de théâtre juifs pour leur incapacité à comprendre le caractère national juif. C'est le début d'une campagne antisémite déguisée en campagne contre le « cosmopolite sans racine ». La littérature yiddish est interdite le mois suivant.

La fin des poètes yiddish[modifier | modifier le code]

Pendant leur emprisonnement, les pressions et les tortures que subissent les intellectuels juifs arrêtés, les poussent à avouer tout ce dont on les accuse, espionnage au profit d'une puissance ennemie, complot pour déstabiliser le gouvernement. En mai 1952, le procès des intellectuels juifs s'ouvre enfin devant le collège militaire de la Cour suprême de l’URSS. Les accusés trouvent alors le courage de rejeter en bloc les accusations portées contre eux. Le gouvernement choisit donc le huis-clos et garde secrètes les délibérations. Les accusés doivent faire face aux accusations les plus absurdes. Il leur est, entre autres, reproché d'avoir transmis des informations au journaliste américain de gauche B.Z. Goldberg. Ils affirment avoir reçu l'accord du Kremlin et que Goldberg n'était pas un espion américain. En fait, ce dernier s'est avéré être un espion soviétique.

Ils sont accusés de « la planification d'une insurrection armée visant à établir une république sioniste et bourgeoise qui aurait servi de base américaine en Crimée, ainsi que d'activités d'espionnage au profit d'États étrangers comme les États-Unis et le Japon, et de propagande antisoviétique. »[1]

Le 12 août 1952, treize importants poètes et écrivains yiddish sont assassinés, fusillés sur ordre de Lavrenti Beria dans la prison de la Loubianka. Parmi eux : Peretz Markish, David Bergelson âgé alors de 68 ans, Itzik Fefer, Leib Kvitko, David Hofstein, Benjamin Zuskin, Solomon Lozovsky, Boris Shimeliovich. Tous étaient des communistes fidèles qui voulaient mettre l'héritage juif au service de l'idéologie communiste. Leurs morts ne seront révélées qu'en mars 1956.

La postérité de la Nuit de poètes assassinés[modifier | modifier le code]

L'histoire des poètes assassinés a été l'objet des plusieurs œuvres artistiques. Une cantate The Night of the Murdered Poets for Narrator and Chamber Ensemble de Morris Moshe Cotel, créée pour la première fois en 1978 avec l'acteur Richard Dreyfuss comme récitant et le compositeur lui-même comme chef d'orchestre. En 1980, Elie Wiesel remporte le Prix du Livre Inter et le Prix des Bibliothécaires, l'année suivante pour son roman Le Testament d'un poète juif assassiné publié au Seuil. Arkadi et Gueorgui Vaïner publient en France La Corde et la Pierre aux éditions Gallimard en 2006. Il s'agit d'un roman sur la persécution des écrivains yiddish par Staline. Si l'ensemble du roman relate une enquête sur le meurtre de Mikhoels, chacun des poètes assassinés lors de cette nuit tragique y est évoqué comme dans un mausolée littéraire.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Delphine Bechtel, Introduction aux Contes fantastiques et symboliques de Der Nister, Cerf, 1997 (ISBN 2-204-05715-0)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Laurent Rucker, Staline, Israël et les Juifs, Presses universitaires de France, 2001
  • Jean-Jacques Marie, Les Derniers Complots de Staline, éditions Complexe, 1993 disponible sur Googlebooks [1]
  • Arkadi Iosifovitch Vaksberg, L'Antisémitisme russe, une continuité du tsarisme au communisme, Robert Laffont, 2003
  • Geoffrey Wheatcroft, La Nuit des poètes assassinés, Istina 48, 2003, pp. 397–408

Liens internes[modifier | modifier le code]