Latin vulgaire

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Latin
lingua Latina (la)
Langues filles langues romanes, roman
Typologie SOV flexionnelle
Classification par famille
Codes de langue
ISO 639-1 la[1]
ISO 639-2 lat[1]
ISO 639-3 lat[1]
IETF la[1]
Le latin vulgaire, vu dans ces graffitis politiques à Pompéi, parlé par le peuple de l'Empire romain, était différent du latin classique de la littérature.

Le latin vulgaire, ou latin populaire (en latin : sermo uulgaris, « le langage populaire »), est un terme qui englobe les dialectes vernaculaires latinisés qui existaient, pour la plupart, dans les provinces occidentales de l'Empire romain jusqu'à ce que ces dialectes, s'écartant de plus en plus du latin, fussent graduellement transformés en langues romanes primitives. On considère que la mutation, commencée vers le IIe siècle avec des traces de changements antérieurs, s'est terminée aux environs du IXe siècle[réf. nécessaire][2].

Ce sociolecte différait de la langue littéraire du latin classique autant dans sa prononciation et son vocabulaire que dans sa grammaire. Il ne faut pas le confondre non plus avec le « latin contemporain », parlé et écrit actuellement par certaines personnes le revendiquant comme langue internationale, qui est en fait un latin classique augmenté de termes nécessaires à la communication moderne.

Certains aspects du latin vulgaire n'apparurent à l'écrit qu'à la fin de l'Empire, mais il est probable que d'autres aient existé dans le latin parlé, au moins dans les formes basilectes du latin, bien plus tôt.

Dans la plupart des définitions, le « latin vulgaire », ou « latin populaire », apparaît comme une langue essentiellement parlée et rarement écrite, le latin écrit restant plus proche du latin classique. Il y a de bonnes raisons pour penser que le latin parlé a éclaté en dialectes divergents émanant du substrat des langues italo-celtiques[réf. souhaitée] pendant cette période. Personne n'a transcrit les parlers quotidiens des latinophones durant la période dont il est question, et ceux qui étudient le latin vulgaire doivent donc le faire en se servant de méthodes indirectes.

La connaissance du latin vulgaire provient de trois sources principales. Tout d'abord, la linguistique contrastive peut servir à reconstruire ses formes sous-jacentes à partir des langues romanes attestées, pour ensuite noter comment elles diffèrent du latin classique.

Ensuite, plusieurs textes de grammaire normative datant de la période du latin tardif condamnent des erreurs linguistiques que les latinophones avaient tendance à commettre. Ces textes sont donc de bonnes sources sur la manière dont les latinophones parlaient réellement leur langue.

Enfin, les solécismes et les usages non classiques, décelés occasionnellement dans certains textes en latin tardif, éclairent la manière dont parlaient leurs auteurs.

Description[modifier | modifier le code]

Le Cantar de Mio Cid est le texte le plus précoce d'une longueur considérable qui existe en castillan médiéval et marque les débuts de cette langue, distincte du latin vulgaire.

Le nom « vulgaire » signifie « commun » : il vient du mot latin uulgaris, qui signifie « commun » ou « ce qui est du peuple ». L'expression de « latin vulgaire », inspirée de l'expression sermo uulgaris, employée par Cicéron et reprenant le sens de vulgaire dans les langues modernes, est apparue dans les années 1870. Pour les latinistes, « latin vulgaire » a plusieurs sens :

  1. Il désigne la langue parlée de l'Empire romain. Le latin classique était devenu essentiellement une langue écrite ; l'idiome latinisé apporté par les soldats, les commerçants et les artisans romains à la Gaule, à l'Ibérie ou en Dacie n'était pas celui de Cicéron. Selon cette définition, le latin vulgaire était la langue parlée, et on écrivait en latin « classique », puis « tardif » (qui était un peu différent des normes classiques).
  2. Il désigne l'ancêtre hypothétique des langues romanes, une langue qu'on ne peut pas connaître directement si on met de côté quelques inscriptions (graffitis) ; ce latin a subi bon nombre d'importants changements pouvant être reconstitués grâce la linguistique comparée en analysant les modifications observées à l'intérieur des langues vernaculaires romanes.
  3. Dans un sens plus circonscrit, on appelle parfois « latin vulgaire » la langue hypothétique proto-romane des langues romanes occidentales : les vernaculaires trouvés au nord et à l'ouest d'une ligne La Spezia-Rimini, en France, et dans la péninsule ibérique ; et les langues romanes de l'Afrique du Nord-Est dont il ne reste que peu de traces. Selon ce point de vue, l'italien du sud-est de l'Italie, le roumain et le dalmate se seraient développés séparément.
  4. On emploie parfois « latin vulgaire » pour décrire les innovations grammaticales que l'on trouve dans certains textes écrits en latin tardif tels que le Peregrinatio Aetheriae du IVe siècle, un récit écrit par une religieuse lors d'un séjour en Palestine et au mont Sinaï, ou bien les œuvres de Grégoire de Tours. Puisqu'on ne trouve pas beaucoup de documentation écrite en latin vulgaire, ces œuvres sont utiles aux philologues puisqu'elles renseignent sur la langue parlée à l'époque.

Certaines œuvres littéraires écrites dans un Registre familier, qui datent de l'époque du latin classique, permettent également d'entrevoir ce qu'était le latin vulgaire. Dans les comédies de Plaute et de Térence, les personnages sont souvent des esclaves qui conservent certaines formes basilectes primitives du latin. On peut également citer le dialogue des affranchis dans le Cena Trimalchionis de Pétrone.

Les différents développements du latin vulgaire ont eu pour résultat la formation graduelle des différentes langues romanes[3]. Le latin vulgaire est resté la langue populaire jusqu'à ce que ces nouvelles formes localisées se soient écartées les unes des autres, pour former de nouvelles langues. Cette transformation s'est achevée lorsque l'intercompréhension est devenue impossible.

On considère que c'est à partir du IIIe siècle que le latin vulgaire a commencé à changer de façon importante, en particulier, dans son vocabulaire et dans ses déclinaisons[réf. nécessaire]. Par exemple, equus a été remplacé par le mot celtique caballus, qui s'est plus tard transformé en français en cheval.

Deux documents sont considérés comme symboliques du passage du latin vulgaire aux langues romanes : le premier est un compte-rendu du troisième concile de Tours, en 813 : les prêtres se virent ordonner de donner leurs prédications dans les langues vernaculaires locales d'être compréhensibles : en rustica lingua romanica ou dans un des dialectes allemands. Pour la première fois, le latin vulgaire est ainsi perçu clairement, dans un document écrit, comme une langue différente du latin classique.

Quelques dizaines d’années plus tard, Nithard retranscrit dans son Histoire des fils de Louis le Pieux le serment d’alliance prêté en 842 par Louis le Germanique envers son frère Charles le chauve (Serments de Strasbourg) en langue romane et non en latin. Il s’agit ainsi du premier texte écrit en roman.

Extrait des serments de Strasbourg

Extrait du texte :

« Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in ajudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il me altresi fazet, et ab Ludher nul plaid numquam prindrai, qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit. »

Traduction littérale :

« Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre commun salut, d'ici en avant, tant que Dieu savoir et pouvoir me donne, ainsi secourrai-je ce mien frère Charles à la fois par mon aide et en chaque chose, ainsi comme selon le droit son frère l'on doit secourir, du moment qu'il fait de même pour moi ; et de Lothaire aucune plaidoirie ne tiendrai jamais, qui, par ma volonté, soit à mon frère Charles un dommage. »

En français courant :

« Pour l'amour de Dieu, pour le peuple chrétien et pour notre commun salut, à partir d'aujourd'hui, et aussi loin que Dieu me donne de savoir et de pouvoir, je secourrai mon frère Charles, par mon aide et en chaque chose, ainsi que l'on doit secourir son frère selon le droit, ceci tant qu'il en fera de même pour moi ; et je ne soutiendrai jamais aucun argument de Lothaire dans le but qu'il soit dommageable à mon frère Charles. »

C'est donc entre le VIIIe et le Xe siècle que le latin aurait cessé d'être compris comme langue de communication courante. M. Banniard, s'appuyant sur des travaux de sociolinguistique rétrospective, avance les dates suivantes :

Région Date de fin de la communication latine
Domaine d'oïl 750-800
Occitanie 800-850
Espagne mozarabe 850-900
Italie du Nord et du centre 900-950
Italie du Sud Indéterminé
Afrique du Nord 750-800

Le latin vulgaire est donc un terme collectif employé pour décrire un groupe de dialectes ayant des caractéristiques locales sans pour autant être nécessairement communs, mais ils ne sont pas une « langue » dans le sens classique du terme. On pourrait décrire le latin vulgaire comme n'étant qu'une matière floue « magmatique » qui s'est lentement et localement cristallisée en diverses formes primitives de chaque langue romane, qui ont, elles, comme source première le latin classique. Le latin vulgaire était donc un point intermédiaire dans l'évolution du latin vers les langues romanes, non point leur source[réf. nécessaire].

La notion de « latin vulgaire » est maintenant remise en cause au profit d'autres expressions. Certains linguistes préfèrent parler de « latin populaire » plutôt que de latin vulgaire[4]. Pour insister sur le caractère oral de ces formes de latin, d'autres emploient l'expression de « latin parlé » en ajoutant parfois la qualification de « tardif » d'où « latin parlé tardif »[5]. L'expression « latin tardif » est parfois présentée comme un synonyme de « latin vulgaire ».

Phonologie[modifier | modifier le code]

Voyelles[modifier | modifier le code]

Lettre Prononciation
Classique Vulgaire
Tonique Atone
Ă, ă A bref [a] [a] [a]
Ā, ā A long [] [a] [a]
Ĕ, ĕ E bref [e] [ɛ] [e]
Ē, ē E long [] [e] [e]
Ĭ, ĭ I bref [i] [ɪ], puis [e] [ɪ], puis [e]
Ī, ī I long [] [i] [i]
Ŏ, ŏ O bref [o] [ɔ] [o]
Ō, ō O long [] [o] [o]
Ŭ, ŭ V bref [u] [ʊ], puis [o] [ʊ], puis [o]
Ū, ū V long [] [u] [u]
Æ, æ [aɪ̯], puis [ɛː] [ɛ] [e]
Œ, œ [oɪ̯] [e] [e]
AU, au [aʊ̯̯] [aʊ̯̯̯], puis [o] [aʊ̯̯̯], parfois [a]

Les changements phonétiques les plus profonds étaient la réorganisation de son système vocalique. Le latin classique possédait dix voyelles distinctes : des versions longues et courtes d'[i], [e], [a], [o], [u], ainsi que trois diphtongues : [aʊ̯̯̯], [aɪ̯̯] et [oɪ̯̯]. La longueur des voyelles avait une valeur phonémique[6]. (Selon certains[Qui ?], il y figurait aussi [ui̯].)

Il y avait aussi des versions longues et courtes d'[y], empruntées au grec ancien. Cette voyelle n'existait que chez les lettrés. Le peuple prononçait [i] ou [u][7]. À part pour le sarde[réf. nécessaire], on peut résumer les transformations vocaliques qu'a subies le latin classique dans le tableau à droite[8].

Les diphtongues [aɪ̯̯] et [oɪ̯̯] se sont monophtonguées au Ier siècle ap. J.-C en [ɛː] et [], respectivement. [aʊ̯̯̯] résiste davantage mais de façon non uniforme : l'altération du [aʊ̯̯̯] en [o] est attestée dès le Ier siècle av. J.-C. (par l'exemple de Claudius Pulcher, qui adopta le nom de Clodius pour suivre la prononciation populaire), mais on le trouve en latin tardif[9] et encore en occitan, en rhéto-roman et dans les parlers méridionaux d'Italie ; le portugais maintient des formes intermédiaires (ou, oi)[10]. Dans les autres langues, il se réduira à [o] après que les [o] et [] originels eurent subi d'autres changements.

Donc, le système de dix voyelles du latin classique (sans compter les diphtongues et [y] d'origine grecque) se transforma en un système où les longueurs des voyelles n'avaient plus de valeur phonémique. Parce qu'on n'était plus obligé de mettre l'accent sur certaines voyelles et donc les rendre plus longues que d'autres, on pouvait mettre l'accent sur des syllabes, en accentuant certaines d'entre elles, ce qui se faisait beaucoup moins en latin classique. Or, mettre l'accent sur les syllabes accentuées eut aussi comme résultat que les syllabes inaccentuées eurent tendance à devenir moins distinctes. De plus, certains changements eurent lieu sur les sons des syllabes accentuées. Tous ces changements aboutirent à un nouveau système de voyelles : il y en avait sept qui étaient accentuées (six en roman, cinq en sarde) ainsi que cinq phonèmes vocaliques non-accentués.

Les voyelles auxquelles donnèrent naissance l'effondrement de l'« o » et l'« e » brefs se révélèrent instables dans les langues filles et eurent tendance à se transformer en diphtongues. Focus (dont l'accusatif est focum) (foyer) devint le mot général en protoroman pour « feu », ainsi remplaçant ignis, mais son « o » bref se transforma en diphtongue ; des diphtongues différentes apparurent dans plusieurs des langues issues du protoroman (langue reconstruite) :

En français et en italien, ces changements ne s'effectuèrent que dans les syllabes « ouvertes ». L'espagnol, cependant, se diphtongua dans toutes les circonstances, créant un système vocalique simple, consistant en cinq voyelles pour les syllabes accentuées et nonaccentuées. En portugais, ce processus de diphtongaison n'eut pas lieu (fogo /ˈfogu/).

En roumain, le « e » bref du latin vulgaire s'est transformé en diphtongue, mais le « o » bref n'a pas connu le même sort (foc). Le catalan n'a connu qu'une faible diphtongaison (foc). Le portugais évita un peu l'instabilité vocalique en retenant la distinction latine entre les voyelles longues et brèves, jusqu'à un certain point, dans son système de voyelles fermées et ouvertes. Les « e » et « o » longs du latin devinrent en général des voyelles fermées en portugais (accentuées, elles sont écrites ê et ô). La prononciation de ces voyelles est la même que celle dans la table de voyelles du latin vulgaire, ci-dessus à droite.

Une certaine instabilité vocalique a pu cependant être observée, surtout dans le cas de l'« o » faible, qui se transforme en /u/, et dans le cas de l'« e » faible, qui se transforme en /i/ ou en /ə/.

Consonnes[modifier | modifier le code]

La palatalisation du latin /k/, /t/ et souvent /g/ était presque universelle en latin vulgaire ; les seuls dialectes romans qui n'en connaissaient pas les effets étaient certaines variétés du sarde[11]. Donc, le latin caelum, prononcé /kaelu(m)/ /k/) devint ciel /sjɛl/ tandis qu'il devint céu /'sɛu/ en portugais : tous les deux commencent avec /s/. Les anciennes semivoyelles latines étaient V, prononcée /w/, comme dans vinum) et I (prononcé /j/, comme dans iocunda ; elles ont fini par se transformer en /v/ et /dʒ/, respectivement. De même, les consonnes /b/, /w/ et /v/, entre des voyelles, se fusionnaient souvent en un son intermédiaire : /β/.

Dans l'alphabet latin, les lettres U et V, d'une part, et les lettres I et J d'autre part, représentaient le même son.

Les langues romaines occidentales ont subi une voyelle épenthétique au début des mots qui commençaient par un s et une autre consonne. Le mot latin spatha (épée) devint donc espada en espagnol et portugais. En revanche, les langues romanes orientales gardèrent les règles d'euphonie en ajoutant l'épenthèse à l'article précédant quand il le fallait. L'italien garde donc l'article la devant spada mais transforme l'article il en lo devant spaghetto.

Le genre du latin fut renouvelé dans les langues filles quand elles perdirent les consonnes finales. En latin classique, les terminaisons -us et -um servaient à faire la distinction entre les substantifs masculins et neutres dans la seconde déclinaison ; une fois -s et -m écartés, les neutres fusionnèrent avec les masculins ; ce processus fut complète dans les langues romanes. Par contre, certains pluriels neutres comme gaudia (joies) furent réanalysés en tant que singuliers féminins. La perte du -m final était un processus qui semble avoir commencé très tôt. Ainsi, dans l'épitaphe de Lucius Cornelius Scipio Barbatus, mort autour de 150 av. J.-C., peut-on lire TAVRASIA CISAVNA SAMNIO CEPIT, ce que l'on eût écrit de la façon suivante en latin classique : Taurāsiam, Cisaunam, Samnium cēpit. Cependant, le -m final s'écrivait toujours dans la langue littéraire mais fut souvent traité comme muet pour la scansion en poésie.

Attestation des changements[modifier | modifier le code]

On peut trouver des preuves pour ces changements dans l'Appendix Probi, un recueil de gloses datant du IIIe siècle qui prescrivent les formes correctes du latin classique pour certaines formes vulgaires. Ces gloses décrivent :

  • un processus de syncope, la perte des voyelles inaccentuées, (MASCVLVS NON MASCLVS) ;
  • la réduction du /e/ et /i/, jadis syllabique à /j/ (VINEA NON VINIA) ;
  • un nivellement de la distinction entre /o/ et /u/ (COLVBER NON COLOBER) et /e/ et /i/ (DIMIDIVS NON DEMEDIVS) ;
  • régularisation des formes irrégulières (GLIS NON GLIRIS) ;
  • régularisation et accentuation des formes sexuées PAVPER MVLIER NON PAVPERA MVLIER) ;
  • nivellement de la distinction entre /b/ et /v/ entre voyelles (BRAVIVM NON BRABIVM) ;
  • la substitution de diminutifs pour des mots non marqués (AVRIS NON ORICLA, NEPTIS NON NEPTICLA) ;
  • la perte des nasales qui se trouvent dans la syllabe finale (MENSA NON MESA) ou l'insertion inappropriée des nasales en forme d'hypercorrection (FORMOSVS NON FORMVNSVS).

Bon nombre de formes que les auteurs de l’Appendix Probi critiquèrent se révélèrent prolifiques dans les langues romanes ; c'est oricla, non auris, la forme classique, qui est la source d'« oreille » en français, d'orella en catalan, d'oreja en espagnol, d'orecchio en italien, d'ureche en roumain, et d'orelha en portugais.

Lexique[modifier | modifier le code]

Classique seulement Classique et populaire Français
sīdus (gén. sīderis) stēlla étoile
cruor sanguen sang
pulcher bellus beau
ferre (radical du parfait tul-) portāre porter
ludere jocare jouer
ōs bucca bouche
brassica caulis choux
domus casa maison
magnus grandis grand
emere comparāre acheter
equus caballus cheval

Certains mots venant du latin classique furent écartés du lexique du latin populaire. Equus, classique, se vit remplacé partout par caballus « mauvais cheval », mais equa « jument » se conserva : ive, iewe en ancien français, èga en occitan, egua en catalan, yegua en espagnol, égua en portugais, iapă en roumain, èbba en sarde. De même, aequor « mer » céda partout à mare. On trouvera à droite une liste non exhaustive de mots qui se trouvaient exclusivement dans le lexique classique et ceux qui furent productifs dans les langues romanes.

Certains de ces mots, délaissés dans les langues romanes, furent réempruntés au latin classique en tant que mots savants. Les changements lexicaux affectaient même les particules grammaticales de base du latin ; bon nombre ont disparu sans laisser de trace dans les langues romanes telles que an, at, autem, donec, enim, ergo, etiam, haud, igitur, ita, nam, postquam, quidem, quin, quod, quoque, sed, utrum et vel.

En revanche, puisque le latin populaire et le latin classique n'étaient, pendant des années, que des niveaux différents de la même langue, certaines langues romanes conservent des mots latins que la plupart d'entre elles ont perdus. Par exemple, ogni « chaque » en italien conserve omnes. D'autres langues se servent de continuateurs de totus (totum à l'accusatif) pour exprimer le même sens : tutto en italien, tudo en portugais, todo espagnol, tot en catalan, occitan et en roumain et tout en français.

Souvent, des mots latins, empruntés à une époque plus récente, côtoient des formes héritées plus évoluées. Les développements phonétiques attendus (ou leur absence) sont une indication qu'une des formes ait été empruntée. En espagnol, par exemple, fungus, accusatif fungum en latin vulgaire « champignon, fongus » devint fungo en italien, fong en catalan, fongo en portugais et hongo en espagnol, le fh étant normal en (comparer filiushijo « fils » ou facerehacer « faire »). Cependant, hongo partage de l'espace sémantique avec fungo, qui montre, par son manque de changement vocalique, qu'il a été de nouveau emprunté au registre soigné du latin.

Parfois, un mot latin classique est gardé avec son équivalent du latin populaire. En latin vulgaire, caput céda sa place à testa « tête » (lequel signifiait d'origine pot, une métaphore courante à travers l'Europe occidentale : cup « tasse » en anglais mais Kopf « tête » en allemand) dans certaines langues romanes occidentales comme le français et l'italien. Toutefois, l'italien, le français, l'occitan et le catalan gardèrent caput sous les formes de capo, chef et cap (Pour ces deux derniers) respectivement, et ces mots retiennent bien des sens métaphoriques de « tête », y compris « chef ». Le mot latin est conservé avec son sens original en roumain cap, qui, tout comme țeastă, veut dire tête dans un sens anatomique. De même, des langues de l'Italie méridionale conservent capo comme le mot normal pour tête. L'espagnol et le portugais ont cabeza et cabeça, issus de capitium (d'où le français chevet), un diminutif de caput, mais testa fut le mot gardé en portugais pour parler du « front ».

Dans l'ensemble, cela démontre un modèle commun, qui est souvent observé : les langues périphériques tendent à être plus conservatrices que les langues centrales.

Les verbes qui avaient des prépositions préfixées supplantèrent fréquemment des formes simples. Le nombre de mots formés par des suffixes, comme -bilis, -arius, -itare et -icare, augmenta beaucoup. Ces changements eurent souvent lieu pour éviter les formes irrégulières ou pour régulariser le genre.

Pour bien comprendre les mutations lexicales du latin vulgaire tardif en France, il convient de regarder les gloses de Reichenau[1], écrites dans les marges d'un exemplaire de la Vulgate, qui expliquent des mots dans cette traduction (faite au IVe siècle) qui ne se comprenaient plus guère au VIIIe siècle, quand on considère que les gloses furent rédigées. Ces gloses sont probablement d'origine française : certains aspects du vocabulaire sont spécifiquement français.

Ces gloses montrent le remplacement lexical :

  • FEMURcoxa (portugais coxa, espagnol cuja, catalan cuixa, occitan cueissa, français cuisse, italien coscia, vegliote copsa, roumain coapsă)
  • ARENAsabulo (espagnol/sarde arena, portugais areia, italien rena « sable de galet », roumain régional arină, anc. français areine : français sable, romanche sablun, italien sabbia, portugais saibro « grès, grain de sable »)
  • CANEREcantare (portugais/espagnol/occitan/catalan cantar, français chanter, italien cantare, roumain cânta.)

Changements grammaticaux :

  • OPTIMUS (superlatif) MELIORES (comparatif)meliores (portugais melhores, espagnol mejores, catalan millors, français meilleurs, italien migliori)
  • SANIOREplus sano (français plus sain, italien più sano, roumain mai sănătos, occitan pus san ou mai san, catalan més sa, espagnol más sano, portugais mais são.

Mots empruntés aux langues germaniques :

  • TURBASfulcos (espagnol turbia, catalan turba : anc. français foulc, fouc, anc. occitan folc.)
  • CEMENTARIISmationibus (français maçons, anc. occitan matz)
  • NON PERPERCITnon sparniavit (français épargner)
  • GALEAhelme (français heaume, italien elmo, catalan elm, espagnol yelmo)

Mots dont le sens a changé :

  • IN OREin bucca (portugais/espagnol/catalan/occitan boca, français bouche, romanche bucca, italien bocca, roumain bucă « joue ; fesse »)
  • ROSTRUMbeccus (roumain rost « bouche », portugais rosto « visage » : français bec, italien becco, occitan bèc, catalan bec, espagnol pico, et portugais bico « bec »)
  • ISSETambulasset (ladin dolomitique , romanche, galicien ir : italien ambiare « marcher », occitan amblar « ambler », roumain umbla « aller »)
  • LIBEROSinfantes (français enfant, romanche unfant, ladin unfan, italien fante « nourrisson »)
  • MILITESservientes (français sergents)
Hellénismes[12]
Latin classique Grec ancien Latin populaire Espagnol Italien Français
amita « tante paternelle » theĩa thia « tante » tía zia anc. fr. taie[N 1]
avunculus « oncle maternel » theĩos thius « oncle » tío zio (oncle)
fūnis chordē chorda cuerda corda corde
gladius spáthē spatha espada spada épée
ictus kólaphos colaphus golpe cólpo coup
iecur sykōtón ficatum[N 2] hígado fégato foie
lapis pétra petra piedra pietra pierre
locusta « homard » kámmaros cammarus cámaro, cámbaro gambero anc. fr. jamble
pūmilus nãnos nānus enano nano nain
vultus « visage » kára cara cara (vólto) chère[N 3]
  1. Le sens de l'ancien français taie (variantes taye, teie), taiain au cas régime, a glissé à « grand-tante, grand-mère » ; le masculin taion en est un dérivé.
  2. Calque structural : ficatum est dérivé de fīcus « figue » de la même manière que le terme culinaire grec (hepar) sykōtón « foie d'oie engraissé avec des figues » a été dérivé de sỹkon « figue ».
  3. Archaïsme littéraire conservé dans des idiotismes tels que faire bonne chère ou le proverbe Il n'est chère que de vilain.

Grammaire[modifier | modifier le code]

Disparition du système casuel[modifier | modifier le code]

Latin classique
Nominatif : rosa
Accusatif : rosam
Génitif : rosae
Datif : rosae
Ablatif : rosā
Latin vulgaire
Nominatif-accusatif : rosa
Génitif-datif : rose
Ablatif :

Les changements sonores qui avaient lieu en latin populaire affaiblirent le système casuel du latin classique et finirent par se débarrasser du système de déclinaisons propres au latin. À la suite de l’intenabilité du système casuel après ces changements phonétiques, le latin populaire se transforma d’une langue synthétique en une langue analytique. Dans ce dernier, l'ordre des mots est un élément nécessaire de la syntaxe.

La perte de la longueur phonémique vocalique et le changement sonore de AE /ae/ à E /ɛ/ à l’égard d'un substantif modèle du thème en -a (voir la table) ont été des facteurs. On passe de quatre formes (rosa/rosam/rosae/rosā) à deux (rosa/rose).

L'élimination complète du cas se faisait graduellement. L'ancien français gardait encore une distinction entre le nominatif et l'oblique (qui s’appelait « cas-sujet/cas-régime ») ; elle disparut au cours des XIIe et XIIIe siècles, selon le régiolecte en question. L’ancien occitan maintenait une distinction similaire, comme bien des langues rhétoromanes jusqu’il y a quelques siècles. Le roumain garde toujours un cas génitif-datif et des vestiges d’un vocatif.

La distinction entre le singulier et le pluriel était marquée de deux façons différentes dans les langues romanes. Au nord et à l’ouest de la ligne La Spezia-Rimini, qui divise l'Italie de manière horizontale et qui se trouve dans le nord de ce pays, le singulier se différenciait du pluriel en ayant recours à un s final, qui était présent dans les vieux pluriels accusatifs des substantifs masculins et féminins de toutes les déclinaisons. Au sud et à l'est de la ligne La Spezia-Rimini, la distinction entre singulier et pluriel se marquait par des changements des voyelles finales, comme en italien standard et en roumain, ce qui conserve et généralise les distinctions qui se marquaient sur des pluriels nominatifs des thème en a et en o.

Articles définis[modifier | modifier le code]

Il est difficile d’établir à quel point l’article défini, absent en latin mais présent en grec ancien et sous une forme ou une autre dans toutes les langues romanes, se constitua. Surtout, une raison est que le parler très familier, où il surgit, s’écrivait peu avant que les langues filles ne se séparèrent ; la plupart des textes écrits disponibles dans les langues romanes précoces montrent les articles pleinement développés.

Les articles définis étaient auparavant des pronoms démonstratifs ou des adjectifs ; on peut comparer le sort des l’adjectif démonstratif latin « ille », illa », « illud » dans les langues romanes : ils devinrent « le » et « la » en français, « el » et « la » en catalan et en espagnol et « il » et « la » en italien. Les articles portugais « o » et « a » proviennent, en dernière analyse, de la même source. Sur ce point, le sarde suivit encore une autre voie, en formant son article de la base de « ipsu(m), « ipsa » (su, sa) ; certains dialectes du catalan et de l'occitan ont des articles venant de la même source. La plupart des langues romanes mettent l'article avant le substantif, mais le roumain le met après, et on dit donc « lupul » (le loup) et « omul » (l'homme) : de « lupum illum » et « homo illum ».

Ce pronom est souvent employé dans certains textes précoces d’une façon qui tend à suggérer que le démonstratif latin perdait sa force. La Bible dite Vetus latina contient un passage disant : « Est tamen ille daemon sodalis peccati » (Le diable est un compagnon du péché) dans un contexte qui suggère que « ille » avait seulement le sens d’un simple article. Le fait qu’il fallût traduire des textes sacrés qui étaient d’abord écrits en grec ancien, qui employait un article défini, encouragea peut-être le latin chrétien à choisir un mot pour le remplacer. Voyage d'Égérie emploie « ipse » de manière semblable : « per mediam vallem ipsam » (« par le milieu de la vallée), qui tend à montrer que le mot « ipse » s'affaiblissait déjà.

Articles indéfinis[modifier | modifier le code]

« Unus, una » (un, une) fournit l'article indéfini partout. On en voit les débuts en latin classique ; Cicéron écrit « cum uno gladiatore nequissimo » (avec un gladiateur assez immoral). Cela suggère que le mot « unus » avait commencé à supplanter « quidam » pour signifier « un certain » ou « certains » dès le Ier siècle av. J.-C.

Démonstratifs[modifier | modifier le code]

On peut trouver un autre témoignage de cet affaiblissement : à l’époque, des textes juridiques et certains autres commençaient à contenir un grand nombre de mots comme « praedictus », « supradictus », etc., qui peuvent tous être traduits par « susdit », et semblent ne signifier que « celui-ci » ou « celui-là ». Grégoire de Tours écrit par exemple : « Erat autem… beatissimus Anianus in supradicta ciuitate episcopus » (Le bienheureux Aniane était évêque dans cette ville). Les adjectifs démonstratifs latins étaient perçus comme n’étant plus assez précis. Dans un langage moins soutenu, des formes reconstituées tendent à suggérer que les démonstratifs latins hérités avaient été renforcés en se combinant avec « ecce » (d’origine une interjection : (« voilà ! ») ou « *eccu », du latin classique « eccum » « regarde ça ! »). C’est l’origine de « cil » (* « ecce ille »), « cist » (* « ecce iste ») et « ici » (* « ecce hic ») en ancien français ; de « aqueste » et « aquel » en occitan, de « aquel » en espagnol et « aquele » en portugais (* « eccu ille ») ; « questo » (* « eccu istum »), « quello » (* « eccu illum ») et « codesto », désormais inusité, (* « eccu tibi istum » en italien ; « acá/cá » (* « eccu hac »), « acolá » (* « eccu illac »), et « acquém » (*eccu inde ») en portugais et bien d’'autres formes.

Par contre, dans les Serments de Strasbourg, aucun démonstratif n’apparaît ; même là où les langues romanes qui les auraient employés. (« Pro Deo amur » pour l’amour de Dieu. Employer les démonstratifs comme des articles aurait peut-être pu sembler trop argotique pour un serment royal du IXe siècle. Comme on l’a vu plus haut, il y a une assez grande marge de variation dans tous les vernaculaires romans quant à la façon dont on les emploie réellement : en roumain, les articles se suffixent au substantif, tout comme d’autres membres de l’union linguistique balkanique et les langues scandinaves.

Les genres : disparition du neutre[modifier | modifier le code]

Les trois genres grammaticaux du latin classique furent remplacés par un système de deux genres dans les langues romanes (exceptions ci-dessous). En latin, le genre est en partie une question d’accord, certains substantifs prenant certaines formes d’adjectifs et de prénoms, et en partie une affaire d’inflexion, avec différents paradigmes associés avec le masculin/féminin, d’une part, et avec le neutre, d’autre part.

Le neutre du latin classique était normalement absorbé de façon syntactique et morphologique par le masculin. La confusion syntactique commençait même dans les graffitis pompéiens ; on voit donc « cadaver mortuus » au lieu de « cadaver mortuum » (cadavre mort) et « hoc locum » au lieu de « hunc locum » (ce lieu). La confusion morphologique se voit principalement dans l’adoption de la terminaison « -us » (« -Ø » après « -r ») dans la déclinaison dite « o » : chez Pétrone, on trouve « balneus » pour « balneum » (bain), « fatus » pour « fatum » (le sort), « caelus » pour « caelum » (ciel), « amphiteater »pour « amphitheatrum » (amphithéâtre) et, inversement, « thesaurum » pour « thesaurus » (trésor).

Dans les langues romanes modernes, la terminaison nominative « -s » a été abandonnée, et tous les substantifs de la déclinaison « -o » se terminent en -UM > « -u »/ « -o »/ «-Ø » : MURUM > « muro » en italien et espagnol, « mur » en catalan et français et « CAELUM > « cielo » en italien et espagnol, « ciel » en français, « cel » en catalan et « cèl » en occitan. L’ancien français gardait le « -s » au nominatif et « -Ø » à l’accusatif dans les deux genres originaux (« murs », « ciels »).

Quant à certains substantifs neutres du troisième groupe, le radical oblique était la forme productive dans les langues romanes ; dans d’autres cas, c’était la forme nominative/accusative, identique en latin classique, qui survécut. Il y a de bonnes raisons pour dire que le genre neutre subissait de la pression dès l’Empire romain. Par exemple, « (le) lait » (français), « (la) llet » (catalan), « (lo) lait / lach » en occitan, « (la) leche » (espagnol), « (o) leite » (portugais), « (il) latte » (italien) et « lapte(le) » (roman) se dérivent tous du latin nom./acc. neutre «lacte » ou acc. masc. « lactem », des formes non standards mais attestées ; la forme nominative et accusative standard était « lac ». L’espagnol lui donna le genre féminin, mais le français, l'occitan, le portugais, l’italien et le roumain le rendirent masculin. Cependant, d’autres formes neutres furent conservées dans les langues romanes : « nom » en catalan, occitan et français, « nome » en portugais et italien conservent tous « nomen » (nominatif/accusatif latin) plutôt que la forme radicale oblique * « nominem », la source de « nombre » en espagnol.

La plupart des substantifs neutres avaient des formes plurielles qui se terminaient en -A ou -IA ; certains furent réanalysés comme des singuliers féminins comme « gaudium », pluriel « gaudia » (les joie(s)) ; la forme plurielle est la racine de « joie » (au singulier) en français. Il en va de même pour « la joia » en catalan et occitan (« la gioia » en italien est un emprunt au français) ; c’est la même chose pour « lignum », pluriel « ligna » (du bois (qu’on ramasse)), qui est à l’origine de « la llenya » en catalan, « la lenha » en occitan et « la leña » en espagnol. Certaines langues romanes ont toujours une forme plurielle spéciale des anciens neutres qu’elles traitent comme un féminin au niveau du syntactique : BRACCHIUM : BRACCHIA « (le/les) bras » > « (il) braccio » : « (le) braccia » en italien, « braț(ul) » : « brațe(le)» en roumain. Comparer aussi le latin mérovingien « ipsa animalia aliquas mortas fuerant ».

Des formes comme « l’uovo fresco » (l’œuf frais) / « le uova fresche » (les œufs frais) en italien font souvent l’objet de justifications selon lesquelles ils auraient un pluriel irrégulier en « -a » (heteroclisis). Or, il est tout aussi correct de dire qu’ « uovo » est tout simplement un substantif neutre régulier (ovum, pluriel ova) et que les terminaisons caractéristiques pour des mots accordant avec ces substantifs est « o » au singulier et « e » au pluriel. Ainsi, on peut dire que des substantifs neutres perdurent en italien et en roumain.

Ces formations étaient courantes surtout pour éviter des formes irrégulières. En latin, les noms d’arbres étaient souvent féminins mais se déclinaient souvent selon le paradigme du 2e groupe, qui était dominé par les substantifs masculins et neutres. « Pirus » (poirier), un substantif féminin dont la terminaison a l’air masculine, devint masculin en italien (« (il) pero ») et en roumain (« păr(ul) »). En français et en espagnol, il fut remplacé par les dérivations masculines « (le) poirier » et « (el) peral » et en portugais et en catalan, les dérivations sont féminines « (a) pereira », « (la) perera »). « Fagus » (hêtre), un autre substantif féminin, se conserve dans certaines langues en tant qu’un masculin, comme le roumain « fag(ul) », l'occitan « fau » et le catalan « (el) faig » ; d’autres dialectes l’ont remplacé avec les formes adjectivales « fageus » ou « fagea » (fait de bois de hêtre), d’où l’italien « (il) faggio », l’espagnol « (el) haya », et le portugais « (a) faia ».

Comme d’habitude, les irrégularités persistent le plus longtemps dans les termes les plus fréquemment employés. De la 4e déclinaison, « manus » (la main) est un autre substantif féminin avec une terminaison masculine. « Manus » donna « (la) mano » en italien, « (la) mà » en catalan, « (a) mão » en portugais ; ce dernier conserve son genre féminin bien qu’il reste apparemment masculin.

Terminaisons typiques en italien
Substantifs Adj. & déterminants
sing. plur. sing. plur.
m giardino giardini buono buoni
f donna donne buona buone
(n uovo uova buono buone)

À part les substantifs « hétéroclitiques » en italien et en roumain, les autres langues romanes majeures n’ont aucune trace de substantifs neutres, mais elles ont des pronoms neutres : français « celui-ci, celle-ci, ceci, ça, ce, cela » ; espagnol « éste, ésta, esto (tous signifiant « cela ») ; italien « gli, le, ci » (« à lui, à elle, à ça ou lui »)) ; catalan « ho », « açò », « això », « allò » (« ça », « cela », « ceci/cela ») ; occitan « o », « ba », « aquò », « aiçò » ; portugais « todo, toda, tudo » (« tout », « toute », « toute chose »).

Certaines variétés de l’asturien maintiennent des terminaisons pour les trois genres comme pour « bon » (bonu, bona, bono).

L'espagnol a un neutre, d'une certaine manière, en « lo », l’article neutre, qui est employé d'habitude avec des substantifs dénotant des catégories abstraites : « lo bueno », (le bon), « lo importante » (l’important). « Sabes lo tarde que es ? », littéralement « Savez-vous le tard qu’il est ? » plus idiomatiquement, « Savez-vous à quel point il est tard ? ». Quant aux pronoms, l’espagnol a aussi un neutre singulier « ello », à part les « él, ella » bien cités.)

Multiplication des prépositions[modifier | modifier le code]

La perte du système casuel productif fut significative. En effet, ce système fut la base de la syntaxe du latin classique, et sa disparition nécessita la mise en place d’une nouvelle base. Celle-ci va constituera autour des prépositions et d’autres paraphrases. Ces particules augmentaient en nombre et se formèrent souvent en combinant d’autres particules déjà existantes. Les langues romanes présentent de nombreuses particules grammaticales comme « donde », en espagnol (où), venant du latin « dē » + « unde », et « dès », en français, venant de « dē » + « ex ». « Dans » vient de « dē intus » (de l’intérieur), et l’équivalent espagnol et portugais (desde) vient de « dē » + « ex » + « de ». « Después », en espagnol, et « depois », en portugais (après), viennent de « dē » + « ex » + « post ». Certaines de ces nouvelles combinaisons apparaissent dans des textes littéraires dès l’Empire tardif ; « dehors (français), « de fuera » (espagnol) et « de fora » (portugais) représentent « dē » + « foris » (dehors), et le roumain a « afara » (« ad » + « foris ». Ainsi, on trouve chez Jérôme de Stridon « si quis dē foris venerit » (si quelqu’un sort, si quelqu’un va en dehors).

Pendant que le latin perdait son système de cas, des prépositions commençaient à combler ce manque. En latin familier, la préposition « ad », suivait par l’accusatif, s’employait parfois comme une substitution du datif.

  • Latin classique
    • Iacōbus patrī librum dat. (Jacques donne un/le livre à son père.)
  • Latin vulgaire
    • ´Jacọmọs ´lẹvrọ a ´ppatre ´dọnat. (Jacques donne un/le livre à son père.)

L'assimilation de « ad » dans « ´ppatre » n’est guère surprenante, le « D » et le « P » étant les deux des occlusives.

Tout comme pour le datif, qui disparaissait alors, le latin familier remplaçait parfois le génitif par la préposition « de », suivie de l’ablatif.

  • Latin classique
    • Iacōbus mihi librum patris dat. (Jacques me donne un/le livre de (son) père.)
  • Latin vulgaire
    • ´Jacọmọs mẹ ´lẹvrọ dẹ ´patre ´dọnat. (Jacques me donne un/livre de (qui appartient à) (son) père.)

ou

  • Latin vulgaire
    • ´Jacọmọs ´lẹvrọ dẹ ´patre a ´mmẹ ´dọnat. (Jacques donne le livre de (qui appartient à) (son) père à moi.)

Adverbes[modifier | modifier le code]

Le latin classique a plusieurs suffixes différents, pour transformer des adjectifs en adverbes : « carus » (cher), « care » (chèrement), « acer » (vif, dur, aigu, âcre), « acriter » (durement), « creber » (souvent, adj.), « crebo » (souvent, adv.). Tous ces suffixes dérivationnels furent perdus en latin vulgaire, et les adverbes se formaient systématiquement par suffixation d’un ablatif féminin, « -mente », l’ablatif de « mentis », signifiant « d’un esprit ». Donc, l’adverbe formé à partir de « velox » (vite) devint « veloce mente » et non plus « velociter ». (« Veloce mente » ne voulait dire d’abord que « d’un esprit rapide » avant d'être réinterprété en « rapidement »). Cela explique le fait que dans les langues romanes, les adverbes réguliers ajoutent presque toujours le suffixe « -ment(e) » à la fin de la forme féminine de l’adjectif, et « mentis » me devint qu'un suffixe[13]. Ce changement se poursuivit même durant le Ier siècle av. J.-C., et cette construction paraît à plusieurs reprises chez Catulle, l'occurrence la plus connue se trouvant dans Poésies, VIII :

« Nunc iam illa non vult; tu, quoque, impotens, noli Nec quae fugit sectare, nec miser vive,
Sed obstinata mente perfer, obdura. »

Traduction :

« Mais maintenant elle ne (te) veut pas ; toi-même, faible cœur,
Cesse de (la) vouloir ni la pourchasse, ni vis malheureux ;
Mais perdure obstinément (d'un esprit obstiné), durcis-toi. »

Verbes[modifier | modifier le code]

Les formes des verbes furent bien moins affectées que les noms par l'érosion due aux pertes phonétiques. En fait, un verbe actif espagnol ressemble fortement à son ancêtre latin, notamment parce que l’accent tonique fort du latin vulgaire (celui du latin classique étaient faible) causa fréquemment l'accentuation de différentes syllabes dans les diverses formes conjuguées d’un verbe. Donc, bien que les formes des mots continuassent à évoluer phonétiquement, les distinctions parmi les formes conjuguées d’un seul verbe ne s’usaient pas trop.

Par exemple, pour dire en latin « j'aime » et « nous aimons », on disait respectivement āmo et amāmus. Un a accentué en latin se diphtonguait dans certains cas lorsque le latin vulgaire se transformait en ancien français, celui-ci avait (j')aime pour le premier et (nous) amons pour le dernier. Bien que plusieurs phonèmes fussent perdus dans chaque cas, les différents schémas d’accent aidaient à préserver les distinctions bien que le verbe devenait ainsi irrégulier. Des influences qui tendaient à régulariser les verbes se sont parfois opposées à cet effet-là dans certains cas, ce qui causa la forme moderne « aimons ». Cependant, certains verbes modernes ont conservé l’irrégularité : je viens et nous venons.

Une autre série de changements se poursuivait dès le Ier siècle, la perte des consonnes finales. On peut lire dans un graffiti à Pompéi « quisque ama valia » (en latin classique : « quisquis amat valeat », vivent les amoureux). Au parfait, les langues romanes généralisèrent souvent la terminaison -aui, surtout dans le premier groupe, ce qui mena à un développement intéressant ; d’un point de vue phonétique, la terminaison étant traitée comme la diphtongue /au/ plutôt que de contenir une semivoyelle /awi/, et le /w/ fut souvent supprimé et ne participant donc pas au changement de /w/ à /v/. Donc, les mots latins amaui et amauit sont devenus, dans plusieurs langues romanes naissantes, *amai et *amaut : amé, amó (espagnol) et amei, amou (portugais). Cela fait croire que dans la langue parlée, ces changements de conjugaison précédèrent la perte de /w/.

Contrairement à la continuité de plus de 1000 ans de la voix active, la voix passive fut entièrement perdue dans les langues romanes, et elle fut remplacée par des verbes auxiliaires, des formes d’« être » avec un participe passif ou par des verbes pronominaux impersonnels.

Un autre grand changement systémique était le développement d’un nouveau temps futur, fondé sur des verbes auxiliaires. Il se peut que le remplacement du temps futur latin fût occasionné par la fusion phonétique des /b/ et /v/ intervocaliques. En effet, une telle fusion eût fait en sorte que des formes du futur comme amabit devinrent identiques à certaines formes du parfait comme amauit. Le développement de la nouvelle forme analogique pourrait avoir répondu à un besoin de lever les ambiguïtés qui furent ainsi générées. Au départ, un nouveau futur se formait à la base du verbe auxiliaire habere, *amare habeo, littéralement « J’ai à aimer », l'aspect d'obligation s'étant atténué avec le temps et disparaissant graduellement la plupart du temps[14]. Cette construction fut contractée en un nouveau suffixe futur dans les langues romanes :

  • Catalan/espagnol : amaré (amar + [h]e) < amar [aimer] + he [j’ai].
  • Français : j’aimerai (je + aimer + ai)
  • Italien : amerò (amar + [h]o) < amare [aimer] + ho [j’ai].
  • Occitan : amarai (amar + ai < amar [aimer] + ai [J’ai]
  • Portugais : amarei (amar + [h]ei) < amar [aimer] + hei [J’ai]

On peut constater que le suffixe futur des langues romanes, surtout le portugais, était à l’origine un mot indépendant. Cette langue ajoute même parfois des pronoms directs et indirects en tant que des infixes dans le temps futur : j’aimerai (eu) amarei mais je t’aimerai, amarteei de amar + te [te] + (eu) hei = amar + te + [h]ei = amarteei. (Il en allait de même en vieil espagnol.)

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi la bibliographie relative aux langues romanes.

  • Michel Banniard, Du Latin aux langues romanes, Nathan, Paris, 1997, 127 p. (ISBN 2-09-190478-3)
  • Pierre Bec, Manuel pratique de philologie romane, t. 1, Paris, Picard, coll. « Connaissance des langues », , 568 p., p. 58-59
  • (en) K. P. Harrington, J. Pucci et A. G. Elliott, Medieval Latin, 2e éd., Univ. Chicago Press, Chicago, 1997. (ISBN 0-226-31712-9)
  • Jozef Herman,
    • Le Latin vulgaire, PUF, coll. « Que sais-je ? », no 1247, Paris, 1967 ;
    • Du Latin aux langues romanes : études de linguistique historique, Tübingen, 1990 ;
      Recueil d'articles.
  • Jozef Herman (dir.), Latin vulgaire, latin tardif : actes du premier congrès international sur le latin vulgaire et tardif (Pécs, 2 au 5 septembre 1985), Niemeyer, Tübingen, 1987, 262 p. ;
  • (de) Reinhard Kiesler, Einführung in die Problematik des Vulgärlateins, Tübingen, Niemeyer, 2006 ;
  • (de) Gerhard Rohlfs, Vom Vulgärlatein zum Altfranzösich : Einführung in das Studium der altfranzösischen Sprache, Tübingen, 1963 ;
    Contient une grande partie des textes du latin vulgaire cités dans le présent article, accompagnés de commentaires détaillés en allemand.
  • (en) N. Vincent, « Latin », dans M. Harris et N. Vincent (dir.), The Romance Languages, Oxford Univ. Press, Oxford, 1990 (ISBN 0-19-520829-3)
  • Veikko Väänänen, Introduction au latin vulgaire, 3e éd. rev. et corr., [1re éd., 1963], Klincksieck, Paris, 1981 (ISBN 2252023600)
  • Henriette Walter, L'aventure des langues en Occident, Robert Laffont, Paris, 1994, (ISBN 2-221-05918-2)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d code générique
  2. Michel Banniard, Du Latin aux langues romanes, Nathan
  3. Voir les époques d'apparitions de ces diverses langues dans l'article Langues romanes.
  4. C. Coulet, dans le Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'A. Rey, Le Robert, Paris, 1998, t. 2, p. 1988.
  5. M. Banniard, Du latin..., p. 19.
  6. Jean-Marie Pierret, Phonétique historique du français et notions de phonétique générale, Louvain-la-Neuve, Peeters, (lire en ligne), p. 138-139
  7. Jean-Marie Pierret, op. cit., p. 137.
  8. Jean-Marie Pierret, op. cit., p. 143-144.
  9. Jean-Marie Pierret, op. cit., p. 144.
  10. Bec 1970, p. 129
  11. Bec 1970, p. 145
  12. Kiesler 2006, p. 91.
  13. Certaines langues germaniques ont des suffixes adverbiaux venant du mot pour le corps (comme -ly, en anglais) tandis que les langues romanes emploient -ment(e), qui vient du mot pour l’esprit.
  14. Bec 1970, p. 151-152

Sources[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]